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Histoire des Arabes sous le gouvernement des Califes
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HISTOIRE DES ARABES.

TOME II.

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HISTOIRE DES ARABES SOUS LE GOUVERNEMENT DES CALIFES.

Par M. l'Abbe' de Marigny.

TOME II.

A PARIS, Chez { La veuve Estienne & Fils, rue S. Jacques. Desaint & Saillant, rue S. Jean de Beauvais. Jean-Thomas Herissant, rue S. Jacques.

M. D C C. L.

Avec Approbation & Privilége du Roi.

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HISTOIRE

DES ARABES

SOUS LE GOUVERNEMENT

DES CALIFES.

A L I

IV. CALIFE.

[] ON a vu jusqu'à présent les(Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) Arabes uniquement ap pliqués à faire des con quêtes, se servir utile ment de leur épée pour établir leurs dogmes fanatiques dans toutes les dépendances de leur domination: tout change de face sous le Calife dont je vais parler. [] Le feu de la révolte avoit com mencé à s'allumer sous l'infortuné Othman; les troubles augmentent
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[] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) sous son successeur. Les Musulmans tournent leurs armes contre eux- mêmes: de-là naît un schisme cruel, qui se fortifiant avec le tems, sub siste encore aujourd'hui parmi les Sectateurs de Mahomet. [] Ces divisions intestines auroient suffi pour ruiner entièrement leur Empire, encore mal affermi: mais cette main puissante qui dispose des Couronnes comme il lui plaît, pro tégeoit ces Peuples dans sa colère, & les destinoit à être l'instrument dont elle vouloit châtier les désor dres des Grecs, & les scandales des Chrétiens. [] (Ali est nom mé Calife par acclamation.) [] Le jour même de la mort d'Oth man, il n'y eut qu'une voix à Médi ne pour le choix de son successeur. On ne se donna pas le tems de déli bérer, Ali fut nommé par acclama tion. [] Il semble que cet illustre Musul man devoit être bien flaté d'être en fin parvenu à une dignité qu'il avoit paru souhaiter autrefois avec tant d'ardeur. Cependant il fit beaucoup de difficultés pour l'accepter; & lors que les Députés allerent chez lui pour lui annoncer son élection, il protesta
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qu'il ne se sentoit point disposé à se(Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) charger du Califat, & qu'il se con tenteroit d'avoir le second rang, si on vouloit le lui accorder. [] Les Députés redoublerent leurs [] (Difficultés d'Ali pour accepter le Califat.) instances, & parlerent si vivement au nom de la Nation, qu'Ali promit enfin de se rendre. Mais il assura en même-tems que ce ne seroit qu'en conséquence d'une délibération de l'assemblée des Electeurs; parceque c'étoit à eux seuls qu'il appartenoit de choisir un Calife, & que toute autre élection étoit irrégulière. [] Ali ne pouvoit prendre trop de précautions pour faire observer dans cette importante conjoncture, tou tes les formalités nécessaires. C'étoit mettre ses ennemis dans le cas de ne pouvoir réclamer contre son élec tion: ce qu'ils n'auroient pas man qué de faire, s'il s'y étoit trouvé quelque chose de défectueux. [] Il y avoit en effet contre Ali un [] (Plusieurs Partis s'éle vent contre Ali.) parti formidable, qui ne cherchoit que les occasions de lui nuire. Il étoit d'abord détesté depuis très- long-tems par la fameuse Aiésha, veuve de Mahomet. Elle avoit à lui reprocher un trait que les fem-
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[] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) mes ne pardonnent jamais:* aussi eut-elle toujours pour lui l'aversion la plus marquée; & elle avoit eu soin en particulier de lui faire donner l'exclusion toutes les fois qu'il s'étoit agi d'élire un Calife. [] C'étoit déja beaucoup d'avoir con tre soi une femme de cette considé ration; mais il y avoit de plus une forte cabale absolument déclarée contre Ali. Tellah & Zobéir, per sonnages très-distingués parmi les Musulmans, prétendoient au Cali fat, & avoient pour eux un parti assez nombreux. Un troisiéme s'é toit mis sur les rangs, avant même la mort du dernier Calife, & il avoit quelque espérance de réussir, ou du moins de causer de furieux troubles au cas qu'on lui donnât l'exclusion. C'étoit le fameux Moavias, Gouver- 1
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neur de Syrie, qui par l'importance [] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) de sa place, & par ses immenses ri chesses, pouvoit exciter de grands mouvemens, si on le mécontentoit. [] Ali qui connoissoit parfaitement les dispositions & le crédit de cha cun de ces prétendans, comptoit bien se mettre en état de se soutenir contre eux, s'il parvenoit au Trône; mais il ne vouloit y monter que par la voie usitée, afin d'ôter du moins tout prétexte de réclamer contre son élection. [] Telle fut la raison qui le détermi- [] (Ali est éln Calife.) na à demander que les Electeurs s'as semblassent, & que l'on procédât selon les loix. L'assemblée se tint en effet. Tellah & Zobéir s'y trouve rent, en qualité d'Electeurs, & se réunirent avec les autres pour l'é lection d'Ali. Quoiqu'ils fussent ses concurrens, ils n'oserent rien entre prendre contre l'avis commun, par ce qu'ils s'apperçurent bien qu'ils n'auroient pas été les plus forts à Médine, & que les habitans de cette ville auroient pu s'en venger sur eux, avant que leurs partisans, qui étoient éloignés, fussent en état de les se courir.
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[] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) [] Aussi-tôt l'élection faite, les plus considérables d'entre les Médinois coururent chez Ali pour lui prêter serment de fidélité; mais le nouveau Calife ne voulut pas permettre que cela se passât dans sa maison: il leur dit qu'une cérémonie aussi essentielle devoit se faire en public, & qu'ainsi il ne recevroit leurs hommages que dans la Mosquée, en présence de l'assemblée du peuple. [] Le jour pris pour cette solemnité, Ali vêtu d'une longue robe de coton fort légère, & un gros turban sur la tête, partit de chez lui dès le ma tin, tenant d'une main ses mules, & de l'autre un arc au lieu de bâton, & se rendit à la Mosquée. Les Musul mans y aborderent en foule pour ren dre leurs hommages au nouveau Sou verain; mais avant de commencer, Ali ayant remarqué que Tellah & Zobéir n'étoient point dans la Mos quée, il les envoya prier de s'y trans porter. [] (Ali se fait prêter ser ment par les Chefs duparti qui lui étoit opposé.) [] Ils y vinrent aussi-tôt, & dès qu'Ali les apperçut, il leur demanda s'ils avoient quelques difficultés à former contre son élection, & s'ils n'étoient pas disposés à lui prêter serment: il
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ajouta qu'il exigeoit d'eux qu'ils par- [] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655) lassent sincèrement, parce que n'é tant point du tout attaché à la place dont on venoit de l'honorer, il s'en démettroit à l'instant, s'il se trou voit la moindre opposition de leur part, & qu'il la céderoit à celui des deux qui voudroit l'accepter. [] Ils la refuserent l'un & l'autre, & témoignerent au Calife, que bien loin d'ambitionner sa place, ils ve noient contribuer à l'y affermir, en lui prêtant, avec toute la sincérité & la soumission possible, le serment de fidélité que des Sujets doivent à leur Souverain. [] Tout le monde, &Ali lui-même, savoit bien à quoi s'en tenir sur les protestations de ces deux Musul mans: mais on affecta de ne point douter de leurs dispositions, & on procéda à la prestation du serment. [] Dans le tems de cette cérémonie, il y eut quelqu'un dans l'assemblée, qui dit assez hautement un bon mot, qui fit connoître le peu de fond que l'on devoit faire sur les belles pro messes que Tellah venoit de donner. Il faut observer que l'usage chez les Arabes étoit de présenter la main
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[] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) droite à celui à qui on prêtoit ser ment. Tellah qui avoit le bras droit un peu racourci à cause d'une bles sure considérable qu'il y avoit reçue dans une bataille, ne put avancer la main aussi loin que les autres. Un des spectateurs dit à cette occasion, que la fidélité de ce Musulman seroit aussi courte que son bras. Cette es péce de prédiction ne tarda pas à s'ac complir. [] Tellah & Zobéir se joignirent en semble, & résolurent de perdre le Calife: mais avant d'agir à force ou verte, ils chercherent à le faire tom ber dans quelque piége, pour tâcher de lui enlever ses créatures, & le décréditer dans l'esprit de ceux qui paroissoient lui être les plus atta chés. [] (Tellah & Zobéir veu lent engager Ali à venger la mort d'Othman.) [] Quelque-tems après qu'il eut pris possession de l'autorité souveraine, ils allerent le trouver pour lui renou veller leur soumission & leur atta chement, & lui offrir leurs services. Après ces propositions générales, ils entrerent dans le détail de ce qu'ils croyoient qu'il étoit à propos de faire pour rendre son gouvernement agréable aux peuples. Ils lui propo-
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serent entr'autres, de venger la mort [] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) d'Othman, & lui promirent de le servir avec le plus grand zéle dans cette entreprise, qui intéressoit son honneur & la dignité de la place qu'il occupoit. [] De quelque façon qu'Ali pût tour ner sa réponse, ils s'attendoient d'en profiter également pour accélé rer sa perte. En refusant, c'étoit con firmer dans le public les soupçons qui s'étoient répandus, qu'il avoit eu grande part dans l'assassinat du Ca life. D'un autre côté, en consentant de punir les meurtriers & leurs com plices, il encouroit la haine de tous les ennemis d'Othman qui étoient en très-grand nombre, & très-puis sans, & dès-là fort capables de faire un mauvais parti au Calife pour se soustraire à ses poursuites. [] Ali sut adroitement éluder la dif- [] (Réponse d'Ali.) ficulté. Il parut d'abord très-porté à punir les assassins d'Othman: il parla de leur complot, comme de l'atten tat le plus infâme, & qui méritoit le plus d'être sévèrement puni; mais il insista sur la difficulté qu'il y avoit d'en tirer vengeance, à cause du nombre prodigieux de mécontens
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[] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) qui avoient tous approuvé cet assas sinat, & qui l'avoient même conseillé; desorte qu'en punissant ceux qui avoient osé porter leurs mains cri minelles sur Othman, il étoit in dispensable de châtier aussi très-ri goureusement tous les complices: ce qui ne manqueroit pas d'exciter les plus grands troubles, & peut-être même une guerre civile qui causeroit la ruine de l'Etat. [] Il ajouta que s'ils pouvoient cepen dant lui nommer ceux qui avoient porté les coups à Othman, ou se charger eux-mêmes de les découvrir, il agiroit en conséquence, & auroit soin de punir les coupables. [] Tellah & Zobéir, qui ne vouloient point être nommément impliqués dans une affaire aussi grave, ne cru rent pas devoir insister davantage. Ils se retirerent, satisfaits en appa rence de la conduite prudente du Ca life; mais au fond un peu déconcer tés de n'avoir pas réussi à le faire tom ber dans le piége qu'ils lui avoient tendu. [] Rien n'étoit plus sage que de s'ap pliquer d'abord à se concilier les es prits, & à éloigner tout sujet de
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trouble, sur-tout dans un tems où [] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) tous les membres de l'Etat ne parois soient que trop disposés à prendre des partis violens. Ali auroit pu es pérer de réussir, s'il se fût toujours comporté avec la même prudence qui l'avoit guidé dans la réponse qu'il venoit de donner au sujet de l'assassi nat d'Othman; mais il se démentit bien-tôt dans sa conduite: & ce Ca life si réservé en apparence, & si at tentif à ménager les esprits, fit enfin tout ce qu'il falloit pour allumer le feu de la guerre civile. [] Il résolut d'ôter les Gouvernemens [] (Ali prend la résolution de déplacer les Gouverneurs des Provin ces.) des Provinces à tous ceux qui en avoient été pourvus par son prédé cesseur. Il conféra de ce dessein avec Mogaïrah-ebn-Saïd, l'un des prin cipaux d'entre les Arabes, qui lui représenta sur le champ avec beau coup de vivacité, qu'il alloit tout perdre, s'il exécutoit ce projet; il le pria instamment de ne rien précipiter dans une affaire de cette conséquen ce, & d'attendre du moins que son autorité fût bien affermie. [] Ali eut quelque peine à goûter cet avis: cependant il eut l'attention de ne point donner ses ordres aussi
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[] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) promtement qu'il se l'étoit proposé. Quelques jours après, Mogairah étant retourné voir le Calife, la mê me matiere fut remise sur le tapis. Ali parut reprendre son premier ob jet, & il en parla à Mogaïrah, com me d'une entreprise qu'il croyoit de voir exécuter promtement. [] Mogaïrah qui avoit tant fait de difficultés peu auparavant sur un pro jet dont les suites pouvoient être très-funestes à l'Etat, & au Calife en particulier, changea tout-à-coup de sentiment, & dit à Ali, qu'ayant bien réfléchi sur cette affaire depuis la dernière fois qu'il lui en avoit par lé, il trouvoit en effet que le parti qu'il se proposoit de suivre étoit le meilleur, & qu'en mettant en place toutes personnes dont il seroit sûr, ce seroit le véritable moyen d'établir solidement son autorité, & la faire respecter dans toutes les Provinces de l'Empire des Musulmans. [] Abdallah-ebn-Abbas, personnage très-distingué, étant arrivé sur ces entrefaites, Mogaïrah sortit pour le laisser en liberté avec le Calife. Ali fit part à Abdallah du dessein qu'il avoit de changer les Gouverneurs,
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& lui dit en même-tems, que Mogaï- [] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655) rah avoit témoigné d'abord beau coup d'opposition pour ce projet; mais qu'enfin il l'avoit approuvé, & que c'étoit ce qui avoit occasionné la visite qu'il venoit de lui rendre. [] Abdallah, étonné de voir que le Calife ne s'appercevoit pas du piége que lui tendoit ce Musulman, dit à Ali, qu'il devoit bien prendre garde à ce qu'il avoit dessein de faire; que le premier conseil que Mogaïrah lui avoit donné étoit celui d'un zélé ci toyen qui aimoit la tranquillité de l'Etat & celle du Souverain; mais que la réflexion qui l'avoit fait chan ger d'avis, ne partoit que d'un traî tre, qui avoit apparemment quelque intérêt à mettre le trouble dans sa patrie. [] Il ajouta, que pour lui son avis étoit qu'il ne falloit absolument rien innover; & comme il savoit que le Calife en vouloit nommément à Moavias, Gouverneur de Syrie, il insista pour qu'il fût conservé dans ce Gouvernement; parce qu'il étoit impossible de le déplacer, sans ris quer de faire prendre les armes à toute la Syrie, dans laquelle ce Mu-
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[] (Ali. Hégire 35. Ere Chr. 655.) sulman avoit un nombre infini de gens qui lui étoient absolument dé voués. [] Abdallah dit ensuite à Ali ce qu'il pensoit des dispositions de Tellah & de Zobéir. Il l'avertit de se défier de ces deux Musulmans, parce qu'il sa voit, à n'en pas douter, qu'ils avoient de très-mauvais desseins; & qu'il étoit sûr, que s'il arrivoit quelque mouvement, ils seroient les premiers à prendre les armes contre lui. Il ter mina ce qu'il avoit à dire au Calife, par lui faire de nouvelles représenta tions au sujet de Moavias. Il conjura encore une fois Ali de ne rien faire à la hâte, & d'attendre que ce Gou verneur eût déclaré s'il reconnoissoit ou non l'autorité du Calife: Alors il sera tems d'agir, ajouta-t'il, & je me charge moi-même de vous l'amener pieds & mains liées, dès que vous m'aurez donné vos ordres. [] Toutes ces remontrances ne fu rent point capables de faire faire de sages réflexions à Ali: il suivit sa pre mière idée, renouvella tous les Gou verneurs; & par un changement aussi extraordinaire, il excita dans l'Etat Musulman, des troubles funestes qui
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agiterent cruellement tout le tems de(Ali. Hégire 34. Ere Chr. 655) son regne. [] Voici quels furent les Gouver neurs qui furent nommés pour rem placer les anciens. Othman-ebn- Hanif fut envoyé à Basrah; Amma rah-ebn-Sahal à Couffah; Abidallah dans l'Yémen; Sahel-ebn-Hanif dans la Syrie, & Saad-ebn-Kaïs en Egypte. [] De tous ces nouveaux Gouver- [] (Les nou veaux Gou verneurs ne sont point reçus.) neurs, il n'y en eut qu'un qui fut reçu dans son département; les au tres ne purent pas réussir à en prendre possession, ou si quelqu'un d'eux y parvint, ce ne fut qu'après avoir es suyé bien des refus. Sahel entr'autres allant en Syrie rencontra à Tabouc, un parti qui l'arrêta. Le Comman dant ayant sçu de lui qu'il étoit nom mé Gouverneur de Syrie, lui expli qua si nettement les dispositions de la Province, que le Gouverneur ne jugea pas à propos d'aller plus loin. Si vous êtes envoyé par quelqu'autre que par Othman, lui dit l'Officier, vous pouvez dès-à-présent retourner sur vos pas. Sahel ne demanda pas de plus amples éclaircissemens, il se re tira aussi-tôt à Médine.
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) [] Les Egyptiens firent faire le même compliment à Saad, & lui dirent qu'ils ne reconnoîtroient Ali, ni ceux qui viendroient de sa part, que quand il auroit vengé la mort du dernier Calife. Les Communes de Basrah & de Couffah, traiterent de même leurs nouveaux Gouverneurs, & ne voulurent pas les laisser entrer dans leur pays. [] Il n'y eut donc qu'Abidallah qui parvint à s'établir dans l'Yémen; mais il eût mieux valu qu'on l'eût traité comme les autres; car Yahi qu'il ve noit remplacer, emporta avec lui, en quittant sa place, tout l'argent qui étoit dans le trésor, & il alla le déposer à la Mecque entre les mains d'Aiésha, de Tellah & de Zobéir. [] (Ali refuse à Tellah & à Zobéir les Gouverne mens qu'ils deman doient.) [] Ces deux derniers s'étoient retirés de la Cour du Calife, sur le refus qu'il leur avoit fait de les employer dans le tems qu'il renouvelloit les Gouvernemens. L'un avoit demandé d'être envoyé à Couffah, & l'autre à Basrah. Ali qui les connoissoit assez pour se donner de garde de leur con fier aucune place, prit une tournure assez adroite pour colorer le refus qu'il fit d'accéder à leurs demandes.
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Il leur dit que dans la position où il [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) se trouvoit, il avoit un extrême be soin de leurs lumieres & de leurs conseils; qu'ainsi il les prioit instam ment de rester auprès de lui. Il ajouta que le tems qu'ils passeroient à sa Cour ne seroit pas perdu pour eux, & qu'il sauroit un jour les récom penser d'une façon proportionnée à leurs mérites & à leurs services. [] Les promesses d'Ali firent peu d'ef fet sur ces deux Musulmans. Ils pré virent aisément que le Calife n'avoit dessein de les tenir auprès de lui, qu'a fin d'éclairer leur conduite, & peut- être les rendre responsables des mouvemens qui pourroient s'élever à Médine. Ils dissimulerent néanmoins pendant quelque-tems; & lorsqu'ils surent qu'Aiésha s'étoit rendue à la Mecque, ils demanderent la permis sion d'y aller, sous prétexte d'un pé lerinage de dévotion. Ce fut-là que de concert avec la veuve du Prophé te, ils éleverent un parti formida ble, contre lequel le Calife fit de vains efforts pour se soutenir. L'ar gent que le Gouverneur d'Yémen vint leur apporter, fut d'un grand se cours pour entretenir des intelligen-
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) ces de toutes parts; & ils dresserent si bien leurs intrigues, qu'en peu de tems la révolte se manifesta ouvette ment, sur-tout dans la Province de Syrie. [] (Ils excitent une révolte contre Ali.) Ils ameuterent entr'autres les Mo thazélites, c'est-à-dire, les Schisma tiques. On appelloit ainsi ceux qui s'étoient déclarés contre la nomina tion d'Ali. Ceux-ci ayant trouvé moyen, par leurs émissaires, de faire exhumer Othman, & de lui ôter la chemise qu'il avoit lorsqu'il fut assas siné, ils firent de cette chemise en sanglantée une espéce de bannière, avec laquelle ils parcoururent les principales villes de Syrie: ils l'ex poserent même dans les Mosquées lorsque le peuple s'y assembloit. [] Cet horrible spectacle fit plus d'ef fet que les harangues les plus pathé tiques n'auroient pu faire. Les Sy riens, qu'Othman avoit comblés de graces, coururent aux armes pour venger la mort de leur bienfaiteur: il ne s'agissoit plus que de leur mon trer la victime qu'ils devoient im moler à sa mémoire. [] (Ali invite Moavias à le reconnoître pour Calife.) [] Ali ayant été informé de ce qui se passoit dans cette Province, écrivit
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à Moavias d'une façon très-modé- [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) rée. Sans lui parler des mouvemens qu'on tâchoit d'exciter dans la Syrie, il l'exhorta seulement à donner des marques de soumission, en le recon noissant pour Calife; aveu, lui di soit-il, qui devoit d'autant moins lui couter, que l'élection s'étoit faite dans toutes les regles, & qu'il y avoit eu unanimité de suffrages. [] Moavias, qui connoissoit les dis positions d'Ali à son égard, fut peu touché de cette lettre: il attribua la modération du Calife à son impuis sance & à sa foiblesse; & pour lui faire voir le peu de cas qu'il faisoit de ses remontrances, il lui fit réponse de la maniere la plus insultante. Il fit un paquet dans lequel il n'y avoit pas un mot d'écriture; il mit dessus pour adresse: Moavias à Ali. Il char gea de cette lettre un de ses gens, qui étoit bien au fait de ses inten tions. Celui-ci partit avec le courier d'Ali, & il eut soin de n'entrer à Médine qu'après le soleil couché. C'est le tems où dans ces climats bru lans, il y a un grand nombre d'ha bitans qui prennent le frais dans les rues.
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) [] En entrant dans la ville, ce cou rier mit la lettre de Moavias au bout d'une pique, afin que tout le mon de fût instruit que le Gouverneur de Syrie avoit écrit au Calife. L'arrivée de ce courier fit d'abord beaucoup de plaisir à tous ceux qui aimoient la paix: on imagina qu'il avoit eu des ordres pour faire montre de cette lettre; & qu'apparemment elle con tenoit quelque projet d'accommo dement qui alloit éteindre toute mé sintelligence entre le Calife & Moa vias. [] On s'empressa donc, dès le soir même, pour savoir ce que conte noit cette lettre. Ali de son côté ne souhaitoit rien tant que de faire quel que accommodement avec Moavias, sur-tout dans des conjonctures où le feu de la révolte s'allumoit avec la plus grande rapidité; mais il fut bien surpris lorsqu'en recevant ce pa quet, il ne trouva d'autre écriture que celle qui faisoit l'inscription: il fut avec raison très-indigné de cet outrage; & il regarda ce trait com me un insolent défi dont il falloit au plutôt tirer vengeance. [] Le Calife sut néanmoins prendre
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assez sur lui, pour qu'il ne parût pas [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) trop d'altération sur son visage; il causa même avec le courier, & lui demanda quelles nouvelles il y avoit en Syrie. Le courier lui répondit que tout y étoit dans une grande agita tion; qu'il y avoit déja soixante mille hommes sous les armes, qui n'at tendoient que des ordres pour se mettre en marche. Il ajouta, que ces mouvemens avoient commencé à Damas, où l'on avoit exposé en pleine Mosquée une chemise san glante, que l'on disoit être celle qu'a voit Othman dans le tems qu'on l'a voit assassiné; & qu'actuellement el le étoit exposée à la tête du camp au lieu d'étendard. [] Ali ne pouvant plus se contenir à ce récit, dit avec émotion: Est-ce que ces gens-là veulent me rendre res ponsable de la mort d'Othman? je prens le Ciel à témoin que j'en suis innocent; j'espére qu'il m'assistera. [] Après un pareil éclaircissement, [] (Aïesha-Se mel à la tête des séditieux.) il n'y avoit point d'autres mesures à prendre, que d'armer promtement pour contenir les séditieux. Mais tandis qu'il travailloit à se précau tionner contre un ennemi qui étoit
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) encore fort éloigné, il se formoit dans l'Arabie même un parti d'autant plus redoutable, qu'il avoit pour chef cette fameuse Aiésha, ennemie mor telle du Calife. Elle étoit l'ame & le mobile de tout ce qui se tramoit contre Ali; & ce fut chez elle que les séditieux s'assemblerent pour con certer les mesures convenables au succès de leur révolte. Là se trouve rent ou par eux-mêmes, ou par leurs agens, ceux qui appartenoient à la famille d'Ommiah; qui tous ensem ble conspirerent à venger la mort d'Othman, qui étoit lui-même de cette Maison. [] Les Ommiades sembloient auto risés à venger sur le Calife la mort de leur parent: ils croyoient en effet que c'étoit Ali qui en étoit l'auteur; & l'on n'avoit rien épargné pour les confirmer dans cette idée. Mais à l'égard d'Aiésha, de Tellah & de Zobéir, qui étoient à la tête de cette conspiration, la conduite qu'ils te noient dans cette conjoncture, étoit une suite de la plus affreuse perfidie. [] Si l'on s'en rapporte au témoi gnage d'Ebn-Athir, historien Arabe, Aiésha & ses deux associés avoient
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été les véritables auteurs, ou du [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) moins les complices de l'assassinat d'Othman. Eux seuls méritoient de recevoir le châtiment proportionné à un tel crime; mais par une noir ceur dont les scélérats du commun seroient peut-être incapables, ils comploterent de rejetter sur Ali tou te l'horreur de ce forfait, afin de le perdre plus sûrement. Voilà quelle étoit cette vertueuse Aiésha, si van tée dans sa nation, & connue dans l'Histoire Musulmane, sous le titre de Mère des Fidéles. Cette qualité si respectable, auroit dû, ce semble, la dispenser de se porter pour accusa trice contre aucun de ces prétendus Fidéles, quand même il auroit été des plus coupables; mais commettre un crime pour le faire retomber sur un autte, sur son Souverain, & pour ainsi dire, sur l'Etat en général, que l'on expose par-là aux divisions les plus cruelles, c'est le comble de la noirceur & de l'infamie. [] Mais le complot une fois entamé, [] (Différens projets des révoltés.) il ne s'agissoit plus que de délibérer sur les moyens de le conduire à sa perfection; & ce fut-là l'objet des conférences qui se tinrent chez
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) Aiésha. Cette femme vindicative vouloit que l'on marchât en droiture à Médine. Il falloit, disoit-elle, at taquer le mal dans sa source. D'autres opinerent pour que l'on se transpor tât en Syrie, afin de se joindre aux troupes nombreuses que Moavias avoit levées dans cette Province. [] On fit quelques réflexions sur ces deux différens avis, & après les avoir bien discutés, on ne suivit ni l'un ni l'autre. On fit observer que le Calife avoit presque tout Médine pour lui, & qu'il seroit difficile de l'attaquer avec succès dans une ville qui lui étoit dévouée. A l'égard du voyage de Syrie, on observa que Moavias étant assez fort pour se soutenir dans son Gouvernement, on pouvoit s'en rapporter à lui pour la défense de cette Province. [] On proposa un autre parti. Ce fut de porter la guerre dans les endroits où il seroit plus facile de réussir, & de commencer par s'emparer de quel ques places. Tellah, qui étoit dans cette assemblée, opina aussi-tôt pour l'attaque de Basrah, dont il répon dit de la conquête, à cause des intel ligences qu'il avoit dans cette ville.
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Ce projet fut adopté, & dès l'instant [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) on en informa les confédérés, par une lettre circulaire qui étoit énon cée en ces termes: [] La Mere des Fideles, Tellah(Ils assem blent des troupes, & marchent vers Basrah.) et Zobeir, vont en personne à Bas rah; ceux qui brulent du desir de défen dre la religion, & de venger la mort d'Othman, n'ont qu'à se présenter; & s'ils manquent des commodités né cessaires pour la route, on leur en four nira. [] Les troupes ayant été bien-tôt ras semblées, on se prépara à partir. Aiésha, montée sur un chameau, se mit à la tête des mécontens, & prit la route de Basrah. Lorsqu'on fut ar rivé dans un endroit appellé Giouab, on s'y arrêta quelque-tems pour faire rafraîchir les troupes. Cette halte [] (Un événe ment singu lier les arrête dans leur marche.) pensa occasionner quelque dérange ment dans l'entreprise qu'on étoit en train d'exécuter. Aiésha étant des cendue de dessus son chameau, une grande quantité de chiens qui étoient répandus dans le village s'attroupe rent dans un moment autour d'elle, & ne cesserent d'aboyer pendant fort long tems. Cet événement lui parut d'un si malheureux augure, qu'elle
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) déclara qu'elle n'iroit pas plus loin. [] Les Chefs allarmés d'une résolu tion qui alloit tout gâter, lui firent les plus vives instances pour l'enga ger à ne pas les abandonner. Mais plus Aiésha faisoit de réflexion sur ces importuns aboyemens, plus elle paroissoit déterminée à ne pas suivre cette entreprise. Ce fut bien autre chose, lorsqu'ayant demandé com ment s'appelloit le village, elle ap prit qu'on le nommoit Giouab. Ah! s'écria-t'elle, c'est le nom même que prononça un jour le Prophéte en me parlant d'un endroit où l'une de ses femmes seroit environnée, en arrivant, par beaucoup de chiens qui aboyeroient après elle. Il me dit qu'il ignoroit à la quelle ce malheur arriveroit; mais qu'elle seroit alors dans un danger évi dent, & qu'elle devoit mal augurer du parti dans lequel elle se seroit engagée. [] Il n'étoit pas aisé de détruire une telle prévention dans l'esprit d'une femme élevée dès l'enfance dans le fanatisme & la superstition: cepen dant les Chefs de cette armée, qui sentoient toute l'importance de ce contre-tems, imagin erent un moyen pour calmer les frayeurs d'Aiésha.
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Ils aposterent un certain nombre de [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) paysans, à qui moyennant quelque récompense, ils firent dire que l'on s'étoit trompé lorsqu'on avoit appel lé leur village, Giouab; que jamais il n'avoit porté ce nom; & ils lui en substituerent un autre, apparem ment d'un augure plus favorable. Les Chefs retournerent sur le champ auprès d'Aiésha, & lui raconterent ce qu'ils venoient d'apprendre. On fit même comparoître les témoins en sa présence, & ils assurerent avec serment tout ce qu'on étoit convenu qu'ils avanceroient. Aiésha eut en core bien de la peine à se détermi ner; & comme elle avoit résolu, en conséquence de ses premieres frayeurs, de passer la nuit dans ce village, pour s'en retourner chez elle le lendemain au matin, elle vou lut du moins coucher où elle se trou voit, & prendre le tems de la nuit pour se déterminer. [] Mais quelques-uns des Chefs, ennuyés de voir leur marche retar dée par des difficultés aussi ridicules, imaginerent un moyen qui leva bien tôt tous les obstacles. Ils donnerent le mot à quelques cavaliers, qui s'é-
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) tant éloignés du village à une assez longue distance, revinrent quelque- tems après, courant à bride abat tue, & criant de toutes leurs forces: Alerte, alerte: Voici Ali avec ses troupes. [] Cette ruse réussit. Il n'y eut plus de prédiction qui pût se faire enten dre vis-à-vis un danger présent; tout le monde se hâta de décamper, & la superstitieuse Aiésha sautant avec beaucoup de légereté sur son cha meau, fut bien-tôt la premiere à la tête de la marche; & fit si bonne di ligence avec sa troupe, qu'on arriva en peu de tems à la vue de Basrah. [] (Les Révoltés se présentent devant Bas rah.) [] On s'attendoit que cette place fe roit peu de résistance. Tellah, com me j'ai dit, y entretenoit des rela tions, & y avoit formé un parti de mécontens qui avoient très-mal reçu Othman-ebn-Hanif, lorsqu'il étoit venu se présenter pour en prendre possession en qualité de Gouverneur, nommé par Ali pour remplacer ce lui qui avoit été nommé par le der nier Calife. Othman avoit donc été obligé de s'en retourner à Médine; mais comme les habitans de Basrah étoient divisés entr'eux, il sut si
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bien se faire appuyer par ceux qui [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) étoient pour Ali, qu'il fut enfin rappellé dans la place: il retourna donc à Basrah, prit possession du Gouvernement, & s'appliqua à étein dre le feu de la division. Peut-être en seroit-il venu à bout avec le tems; mais les pernicieuses intrigues de Tellah y entretinrent toujours un parti opposé à tout accommode ment. [] Dès qu'Aiésha parut avec son ar- [] (Les habitans sont défaits.) mée, le nouveau Gouverneur s'a vança à la tête de ses troupes, pour empêcher les approches de sa Place. Mais comme il étoit moins fort que ses ennemis, il succomba au premier choc: plusieurs de ses gens resterent sur la place, & lui-même fut fait prisonnier. On le traita de la maniere du monde la plus insultante. Les Arabes ont toujours eu une ancienne vénération pour la barbe, de sorte que la couper à quelqu'un, c'est lui faire le plus grand des outrages: c'est ce que les partisans d'Aiésha firent à ce malheureux Gouverneur; on ajou ta même une espéce de supplice, en l'arrachant brin à brin, aussi-bien que les poils des sourcils. On le garda
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) encore quelque-tems prisonnier, après quoi on lui rendit la liberté, afin qu'il servît d'exemple à tous ceux qui voudroient faire résistance. [] (Ammar as semble les ha hitans, pour prestentir leurs disposi tions.) [] Tandis qu'Othman étoit prison nier, Ammar, son Lieutenant, se chargea de la défense de la place, & prit des mesures pour faire face à l'ennemi. Cependant, comme il étoit informé de la division qui partageoit les habitans de Basrah, il voulut pressentir quelles étoient leurs dis positions actuelles, vis-à-vis leurs propres compatriotes qui venoient les attaquer les armes à la main. [] Il assembla donc les habitans dans la Mosquée, pour délibérer sur le parti qu'ils jugeroient à propos de pren dre. L'un d'eux s'étant levé, les ha rangua en ces termes: Si ces gens qui viennent nous troubler, cherchent à venger la mort d'Othman, pourquoi s'adressent-ils à nous? Y avons-nous eu quelque part? Croyez-moi, Ci toyens, renvoyez ces gens-là: ils ont d'autres motifs que ceux qu'ils prétex tent. [] Cette espece d'Orateur se seroit sans doute étendu sur les motifs qu'il présumoit qu'Aiésha & ses
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Confédérés pouvoient avoir; mais [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) l'assemblée ne lui en donna pas le tems. Il s'éleva un murmure si tumul tueux qu'il fut impossible de rien dé cider. Tout ce qu'on en pouvoit con clure, c'est que les habitans ne s'en tendoient pas entre eux. [] Cependant Aiésha & sa suite s'e- [] (Ils font une députation Aiésha.) tant approchés de la place, quel ques-uns des moins turbulens alle rent se présenter à elle, pour savoir ce qui avoit pu l'engager à exciter tant de mouvemens dans sa propre Nation. Elle voulut les haranguer, & leur parla même pendant quelque- tems; mais soit qu'elle ne se fût pas énoncée d'une façon assez claire, soit que dans l'agitation où les es prits se trouvoient, on ne fût pas disposé à entendre comme il faut, il y eut partage de sentimens sur le discours qu'elle venoit de tenir. Les uns prétendoient qu'elle avoit rai son, d'autres lui donnerent le tort; & enfin on en vint aux mains. Ce ne fut cependant pas un combat fort dangereux: ces habitans se conten terent de se jetter du sable & des pierres au visage les uns des au tres.
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) [] Lorsque cette querelle eut été un peu appaisée, l'un d'eux s'approchant d'Aiésha, lui parla d'une maniere très-sensée sur la démarche dans la quelle elle s'étoit engagée. Mere des Fidéles, lui dit-il, le Ciel vous a- t'il chargée de venger la mort d'Oth man? Pourquoi quitter votre Maison, & conduire des troupes chez nous? Vous étiez protégée de Dieu, & considérée de tous les vrais fidéles; vous perdez aujourd'hui ces deux avantages. Pour quoi épouser une querelle qui cause tant de maux, & qui va répandre le sang des Musulmans? Si c'est vous qui avez formé cette entreprise, abandonnez-là, & retournez chez vous; votre exemple portera tout le monde à la paix. Si on vous y a forcée, notre secours, & ce lui de tous les pieux Musulmans, vous peut ramener chez vous en toute sû reté. [] Un autre habitant voulant aussi faire des reproches à cette Musul mane de ce que, contre la pudeur de son sexe, elle avoit osé se mettre à la tête d'une armée, demanda assez haut à Tellah & à Zobéir, si les offi ciers & les soldats avoient aussi ame né leurs femmes à cette expédition.
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[] Toute la suite d'Aiésha sentit vi- [] (Ali Hégire 36. Ere Chr. 656.) vement la force de ce reproche; & comme on étoit d'ailleurs mécontent(Combat en tre les Révol tés & les ha bitans de Bas rah.) de la premiere harangue, & que ce pendant il n'y avoit point de bonne réponse à faire ni à l'une ni à l'au tre, on en vint aux invectives, & l'on finit par se battre. L'action fut sanglante, & il resta de part & d'au tre bien du monde sur la place. Le lendemain on recommença avec au tant de fureur. Plusieurs des com battans périrent dans cette seconde action; mais la plus grande perte fut du côté des partisans d'Aiésha. [] On peut dire que jusqu'à présent les deux partis s'étoient battus, sans savoir encore bien clairement de quoi il s'agissoit. Quelques-uns des habitans de Basrah, qui avoient ap paremment conservé plus de sang froid que les autres, demanderent une suspension d'armes, jusqu'au re tour des Députés qu'ils alloient en voyer à Médine, pour y faire des informations sur la querelle pré sente. [] (Les Révol tés tentent inutilement de surprendre le Gouver neur de Bas rah.) [] Les partisans d'Aiésha accepterent la proposition des habitans; mais l'esprit de révolte qui les animoit ne
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) leur permit pas de rester long-tems tranquilles. Ils projetterent de s'em parer de Basrah par surprise: & pour mieux y réussir, ils voulurent s'assu rer d'abord du Gouverneur. C'étoit ce même Othman-ebn-Hanif qu'ils avoient si maltraité, lorsqu'ils l'a voient fait prisonnier à la premiere attaque de Basrah. Ils l'avoient relâ ché quelque-tems après, & il s'étoit retiré dans sa place, qu'il se mettoit en devoir de défendre du mieux qu'il lui seroit possible. [] Ils envoyerent dire à ce Gouver neur de se transporter dans leur camp, pour y conférer avec Aiésha. On peut augurer qu'après les indi gnités qu'on avoit exercées à son égard, il n'étoit nullement tenté de se rendre à une pareille invitation, qu'il regardoit d'ailleurs comme un nouveau trait de perfidie de leur part. Cependant il ne fit paroître au cun soupçon dans la réponse qu'il leur rendit; de sorte qu'en refu sant de se rendre à la conférence qu'on lui demandoit, il allégua pour excuse la convention qu'on avoit faite de n'agir en aucune façon de part ni d'autre, jusqu'à ce que les Députés fussent de retour.
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[] Tellah & Zobéir, qui sous pré- [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) texte d'une conférence, s'étoient at tendus à se saisir du Gouverneur, furent très-fâchés de voir que leur ruse avoit eu si peu de succès. Ils ré solurent donc de s'en dédommager sur la ville même, & de tâcher de surprendre un poste aussi important, qui pouvoit servir de place d'armes à leur parti. [] Une nuit extrêmement orageuse [] (Les Révol tés s'empa rent de Bas rah.) leur fournit l'occasion qu'ils souhai toient; ils surprirent la place & s'é tablirent dans la Mosquée. Le Gou verneur fit des efforts surprenans pour les chasser; mais n'étant pas soutenu d'assez de monde, il se vit obligé de se battre en retraite. Les partisans d'Aiésha, encouragés par leurs premiers succès, le poursuivi rent avec une extrême vivacité. Le Gouverneur, qui n'avoit qu'une poi gnée de soldats autour de lui, se dé fendit long-tems avec beaucoup de bravoure; mais enfin, quarante de ses gens ayant été tués dans cette action, il n'y eut plus d'espérance de pouvoir résister, il fut pris par les ennemis. [] On l'envoya aussi-tôt à Aiésha,
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) pour décider de son sort. Elle or donna sur le champ qu'on le mît à mort; mais heureusement pour ce malheureux Gouverneur, il se trouva quelques personnes qui s'attendri rent sur sa situation. On demanda sa grace; on employa même le nom du Prophéte pour l'obtenir, & enfin, Aiésha commua la peine de mort en quarante coups de bâton sous la plan re des pieds. [] Aiésha fit ensuite son entrée dans sa nouvelle conquête, avec Tellah & Zobéir, les deux principaux Chefs du parti. Lorsqu'ils eurent pris pos session de cette place, ils s'appli querent à gagner les esprits, & à se concilier l'affection des habi tans, pour les engager à se déclarer unanimement contre Ali, dont ils avoient conjuré la perte. [] (Ali exhorte les Médinois à prendre sa défènse.) [] Ce Calife travailloit aussi de son côté à s'attacher de plus en plus les Médinois. C'étoit sur eux principa lement qu'il pouvoit le plus comp ter. Son élection étoit leur ouvrage, c'étoit à eux à la soutenir. Ali leur fit sur ce sujet un discours très-élo quent, dans une assemblée générale qui se tint dans la Mosquée. Il parla
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vivement contre les entreprises au-(Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) dacieuses des rebelles, qui refusoient de reconnoître son autorité, & qui par là contestoient ouvertement le droit qu'ils avoient de décerner la Couronne à qui ils jugeoient à pro pos. Il les exhorta à ne pas souffrir une pareille insulte, & les assura que le Ciel s'intéresseroit à leur cause, s'ils vouloient prendre les armes pour la défendre. [] La harangue du Calife n'eut pas autant d'effet qu'il auroit pu en es pérer. Assuré comme il l'étoit de l'af fection de ce peuple, il avoit lieu de croire qu'on ne balanceroit pas à pren dre les armes pour sa défense; ce pendant il ne se fit aucune démons tration de la part des Médinois. La crainte d'une guerre civile parut les plonger dans un morne silence; si tuation désolante pour le Calife, qui avoit besoin dans ces commen cemens que l'on agît avec beaucoup d'ardeur, afin d'empêcher le progrès de la révolte. [] Ziad-ebn-Hentelah, personnage distingué par son rang & par sa va leur, fut si sensiblement touché de la froideur des Médinois, qu'il se
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) leva avec vivacité, & s'avançant vers le Calife, il lui dit: Seigneur, mal heur à ceux qui manqueront de soute nir avec courage le parti de la justice. Pour moi, je vous déclare que vous me trouverez toujours plein d'affection & de zéle pour votre service. [] La démarche de ce Médinois fit beaucoup d'impression sur les esprits. Chacun se reprochoit tacitement de n'avoir pas le même courage que Ziad. Insensiblement il s'éleva un murmure dans l'assemblée en faveur du Calife, on cherchoit à s'exciter soi-même à prendre sa défense; mais la plupart étoient retenus par les bruits qu'Aiésha & ceux de son parti avoient eu soin de répandre sur la mort du dernier Calife. Ils accu soient Ali d'avoir eu part à cet assassi nat. Cette odieuse imputation ré voltoit les esprits. Il est vrai que le plus grand nombre étoit bien éloi gné de croire le Calife coupable d'un pareil forfait; mais ils avoient peine à se déclarer pour un homme qui étoit soupçonné de crime. [] Cet embarras fut bien-tôt levé. Deux Médinois respectables par la pureté de leurs mœurs, & par leur
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qualité de Docteurs de la loi Musul- [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr 656.) mane, s'étant avancés au milieu de l'assemblée, déclarerent hautement qu'Ali étoit soupçonné à tort de l'assassinat du Calife. Le maître des deux témoignages,* dirent-ils, n'a point eu de part à la mort de l'ImanOthman. [] Cette décision fit tomber tous les scrupules. Abou-Kotadad, Médinois de distinction, mettant sur le champ l'épée à la main, la montra au peu ple, en s'écriant: Je tiens cette épée de la main de l'Apôtre: il est tems de m'en servir contre ceux qui divisent les fidéles Sujets, qui les séduisent, & les mettent dans la nécessité de s'égorger les uns les autres. [] Il n'y eut plus alors de partage par mi les Médinois, & chacun offrit de marcher pour la défense du Calife. Ali charmé des heureuses disposi tions de ce peuple, voulut promte- 2 3
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) ment en faire usage pour aller au se cours de Basrah, & empêcher les re belles d'y entrer. Il partit donc, n'ayant encore avec lui qu'environ neuf cens hommes: mais ayant ap pris sur la route que ses ennemis étoient maîtres de la place, il s'ar rêta à Arrabdah, d'où il écrivit en différens endroits pour qu'on lui en voyât des secours. [] (Le Gouver neur de Couf fah refuse du secours à Ali.) [] Il fit partir en même-tems Maho met, fils d'Aboubecre, & Mahomet, fils de Giaffar, & les chargea de né gocier avec les habitans de Couffah, pour en avoir au plutôt des renforts de troupes; mais leurs sollicitations n'eurent aucun succès. Le Gouver neur, qui dans le commencement des divisions, avoit écrit à Ali que les Couffiens paroissoient bien dis posés en sa faveur, s'étoit tout-à- coup refroidi, en apprenant la prise de Basrah par les rebelles. Il reçut les Députés d'Ali avec beaucoup de froideur; & quelques instances qu'ils purent lui faire, il ne fut pas possi ble de le ramener en faveur du Ca life. Les Dépurés n'ayant pu en rien tirer par la voie de la douceur, es sayerent de l'ébranler, en lui faisant
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les plus vifs reproches sur son ingra- [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) titude & son injustice; mais cela ne servit qu'à faire connoître évidem ment sa mauvaise volonté à l'égard du Calife. Je vous déclare avec ser ment, leur dit-il en les congédiant, que ni moi, ni les habitans de cette vil le, ne se mêleront point de la querelle présente, & qu'ils se croient tous obli gés de s'intéresser pour venger la mort d'Othman. Les Députés n'eurent point d'autre réponse, & ils s'en retournerent outrés de colere & de dépit. [] Ils allerent au camp d'Arrabdah, comptant y trouver encore le Cali fe; mais il étoit décampé pour s'ap procher de Basrah, avec un secours de troupes que la tribu de Thaï lui avoit envoyé, sous la conduite de Saïd-ebn-Obéïd. Peu après, étant encore en route, il reçut d'autres renforts de la tribu d'Assed; ce qui augmenta insensiblement sa petite armée, & lui donna de grandes es pérances pour le succès de ses des seins. [] Les Députés qui revenoient de Couffah l'atteignirent enfin à Doul kar, où ils arriverent dans le tems
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) même que le Gouverneur de Basrah étoit venu saluer le Calife. Après avoir beaucoup souffert dans la pri son où on l'avoit tenu renfermé pen dant quelque-tems; on lui avoit en fin rendu la liberté, & il étoit venu rendre compte à Ali de tout ce qui s'étoit passé à Basrah. Le Calife voyant sur son visage les preuves de l'insulte cruelle que lui avoient faite les partisans d'Aiésha, plaignit son malheur, & fit publiquement l'éloge de sa fidélité & de sa constance. [] Il écouta ensuite le rapport des Députés qu'il avoit envoyés à Couf fah. Ce qu'ils lui dirent des disposi tions du Gouverneur lui fit une sen sible impression; cependant, loin de se rebuter pour un refus aussi in sultant, il envoya de nouveaux Dé putés, dont la négociation ne fut pas plus heureuse. Enfin il résolut de fai re une nouvelle tentative, & il char gea Hassan, son fils aîné, de se transporter à Couffah avec Ammar- ebn-Yasser, qu'il lui donna pour collégue, avec commission de met tre en œuvre tous les moyens possi bles pour attirer à son parti le Gou verneur & les habitans de cette place.
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[] Hassan fut reçu à Couffah avec [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr 656.) beaucoup de distinction; mais il n'en fut pas plus avancé vis-à-vis du Gou- [] (Négocia tions de Has san, auprès des Couffiens, pour en ob tenir du se cours.) verneur; celui-ci lui tint le même langage qu'il avoit déja tenu aux au tres Députés. Cependant les choses changerent de face peu après, dans une assemblée des habitans, où l'on communiqua deux lettres qu'Aiésha avoit écrites au sujet des affaires pré sentes. Zéid-ebn-Saukan, qui en étoit dépositaire, étant entré dans l'assemblée, dit aux Couffiens: Voici une lettre d'Aiésha qui m'ordonne de me tenir en repos dans Couffah, ou si je veux prendre part à la querelle com mune, de ne point choisir d'autre parti que le sien, & marcher à son secours. En voici une autre, ajouta-t'il, qui s'adresse à l'assemblée des Couffiens, & qui contient les mêmes ordres que celui dont je viens de parler. [] On fit la lecture de ces deux let tres, après quoi Zéid prenant la pa role, dit au peuple: Aiésha a reçu ordre de demeurer en repos dans sa mai son; & nous, de combattre jusqu'à l'extinction de la révolte. Maintenant cette Mère des Fidéles nous commande ce qu'elle devoit faire, & elle fait ce que nous devrions faire.
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) [] La liberté que prenoit Zéid de censurer la conduite d'Aiésha, oc casionna d'abord quelques murmures parmi les Couffiens; on commençoit même à en venir aux invectives: mais Hassan ayant paru vouloir par ler au peuple, le bruit se rallentit insensiblement, & enfin on se dis posa à l'écouter. Votre Souverain, leur dit-il en parlant du Calife, vous demande du secours, & il est de votre devoir & de votre intérêt de lui en donner. Eh! pourquoi lui en refuse roit-on? Peut-on lui reprocher d'avoir manqué à ses devoirs? A-t'il fait du tort à quelqu'un? Voudroit-on le re garder comme intrus dans le Califat, ou comme indigne de cette place? Les rebelles parlent toujours de venger le sang d'Othman; c'est pour cela qu'ils ont pris les armes: mais ne vous y trompez pas, Couffiens, ce n'est pas Othman que l'on veut venger, c'est Ali que l'on prétend dépofer. C'est cepen dant ce même Ali qui a été élu unani mement à Médine, & entre les mains duquel Tellah & Zobéir ont prêté ser ment de fidélité, eux que l'on voit au jourd'hui à la tête des révoltés. [] Cette harangue eut plus de succès
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que toutes les négociations qu'on [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) avoit tentées jusqu'alors. Les habi tans de Couffah parurent extrême ment touchés de la persécution que l'on suscitoit au Calife. Hassan qui étoit attentif aux mouvemens qui se passoient dans l'assemblée, démêla aisément les dispositions des Couf fiens; & il acheva de les détermi ner en sa faveur, par les manieres affables qu'il eut avec eux pendant le peu de tems qu'il resta dans leur ville; & lorsqu'il partit, il leur dit, en prenant congé d'eux, qu'il alloit retrouver son père; qu'il lui rendroit compte de la façon dont ils pen soient à son égard, & qu'il lui feroit espérer qu'incessamment ils lui en donneroient des preuves. Les Couf fiens s'étant offerts de marcher à l'ins tant pour la défense de leur Souve rain, Hassan leur témoigna combien il étoit sensible à leur bonne volon té, & il partit en leur disant que tous ceux qui voudroient le suivre, rendroient un service essentiel à l'E tat, & qu'il se feroit un plaisir de marcher à leur tête. [] Les effets suivirent bien-tôt les [] (Les Couffiens accordent des troupes au Calife.) promesses que les Couffiens venoient
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) de donner, & il y en eut près de neuf mille qui se mirent en marche. Hassan, aussi surpris que charmé de l'heureux succès de sa négociation, envoya au plus vîte un exprès au Ca life, pour l'informer d'un événement aussi flateur. [] Cette grande nouvelle répandit la joie parmi les partisans d'Ali. On fit les plus grands éloges du zéle des Couffiens, le Calife lui-même vou lut leur en témoigner sa reconnois sance, en allant bien loin au-devant d'eux. Dès qu'il les eut joints, il les harangua avec cette éloquence & cette noblesse qui lui étoit naturelle. Après avoir fait l'éloge de la valeur dont ils avoient donné des preuves tant de fois, & sur-tout dans le tems de la conquête de la Perse, il leur parla en ces termes, au sujet de la si tuation présente des affaires: [] Je vous ai appellés, leur dit-il, braves Couffiens, pour être témoins de la conduite que je vais tenir avec nos frères de Basrah. Mon dessein est de les ramener à leur devoir par la douceur, afin d'éviter de répandre le sang des Musulmans: c'est tout ce que je desire. Je prie ceux d'entre vous qui auroient
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quelque intelligence ou quelque crédit [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) dans cette place, de s'unir avec moi, pour travailler à un accommodement: car je déclare ici hautement, que je préfére la paix à tous les avantages qu'on pourroit attendre du succès des armes. La guerre est toujours malheu reuse pour les sujets. [] Cette harangue fut applaudie par des acclamations, qui répondirent suffisamment au Calife de ce qu'il devoit attendre d'un peuple aussi- bien disposé en sa faveur. Ali se mit en marche peu après pour aller à la rencontre des rebelles. [] Le bruit de cette marche, & la [] (Ali vient devant Bas rah.) jonction des Couffiens aux Médi nois, causerent de vives allarmes parmi les partisans d'Aiésha; mais ce fut bien autre chose, lorsqu'on vit le Calife avec ses troupes paroî tre devant Basrah, & établir son camp sous les murs de cette place. [] Après plusieurs conférences que les rebelles avoient tenues d'une fa çon assez tumultueuse, Tellah & Zobéir résolurent de s'aboucher avec Ali, pour se tirer le mieux qu'ils pourroient du mauvais pas où ils se trouvoient engagés.
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) [] Ali, qui ne vouloit que la paix, consentit volontiers à entrer en con- [] (Conférence entre Ali & Zobéir.) férence avec eux. Dans la premiere entrevue, le Calife leur parla à l'un & à l'autre avec beaucoup de modé ration; mais cependant d'une façon à leur faire sentir bien vivement leur infidélité & leur injustice, leur ré volte enfin, à laquelle de sa part il n'avoit jamais donné la moindre oc casion. [] Souvenez-vous, dit-il à Zobéir, de ce qui se passa entre le Prophéte, vous & moi, lorsqu'il vous demanda si vous aimiez son cher fils Ali. Vous lui répondîtes qu'oui; & il vous répli qua aussi-tôt: Vous vous éleverez pour tant contre lui, & vous causerez d'é tranges malheurs aux Musulmans. [] Zobéir, également frappé de la douceur avec laquelle le Calife ve noit de lui parler, & du reproche qu'il lui faisoit d'avoir manqué à l'a mitié qu'il sembloit lui avoir jurée en présence même de Mahomet, ré pondit à Ali d'un air fort pénétré: [] (Zobéir prend la résolution de ne plus porter les ar mes contre Ali.) Je m'en souviens, il est vrai; & si je m'en étois ressouvenu plutôt, je ne me serois point engagé à prendre les armes contre vous. Il se retira ensuite, &
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résolut, de quelque façon que les [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) affaires pussent tourner, de ne point porter les armes contre Ali. [] Mais l'intriguante Aiésha se donna(Aiésha l'en détourne.) tant de mouvemens, qu'elle ramena bien-tôt Zobéir aux premieres idées de révolte qu'elle lui avoit inspirées: & pour n'avoir plus rien à craindre des variations de ce Musulman, elle eut soin d'empêcher qu'il eût davan tage aucune entrevue avec le Calife. Cependant, comme Zobéir étoit toujours inquiet à cause du serment qu'il avoit prêté à Ali dans le tems de sa nomination au Califat; Aiés ha le déclara libre de tout engage ment, en lui faisant mettre un es clave en liberté. C'étoit ainsi que [] (Comment les Musul mans se rele voient de leurs ser mens.) chez les Musulmans on expioit un serment dont on vouloit se relever. Par ce moyen Zobéir rentra dans le parti des rebelles, & porta les armes contre Ali dans la bataille qui fut donnée peu après. [] Car toutes les conférences furent inutiles. Le Calife qui avoit pour lui la raison & la justice, & de plus des forces nombreuses, eut beau cher cher des moyens de concilier les es prits, Aiésha rompit toutes les me-
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) sures que l'on vouloit prendre, & il failut enfin en venir à une action dé cisive. [] (Combat en tre l'armée d'Ali & celle des rebelles.) [] Les deux armées se mirent donc en bataille. Aiésha parut elle-même à la tête des rebelles: elle étoit mon tée sur son chameau, & parcourut ainsi les rangs, animant les soldats à bien faire leur devoir. Dès qu'on eut donné le signal, les deux partis mar cherent l'un contre l'autre avec une fureur & une bravoure égale. Cette mêlée fut terrible, & l'on fut long- tems sans savoir de quel côté se ran geroit la victoire. Cependant les trou pes d'Ali prirent insensiblement le dessus, par la perte que firent les re belles de quelques-uns de leurs Gé néraux. [] (Tellah est tué.) [] Tellah qui étoit un des principaux se donnoit des mouvemens incroya bles pour ranimer ses troupes, qui commençoient à ne plus se battre avec la même ardeur. Mervan Ha kem, qui l'observoit, dit au Calife auprès duquel il se trouvoit alors: Voilà un traître qu'il faut que je tue tout à l'heure. Il tira une fléche aussi tôt, & blessa mortellement Tellah la cuisse. On le tira promtement de
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la mêlée pour lui donner du secours: [] (Ali. Hégire, 36. Ere Chr. 656.) mais les soins furent inutiles, & il sentit bien-tôt lui-même qu'il alloit mourir. Ayant apperçu dans ces der niers momens, un des gens d'Ali, qui apparemment avoit été fait pri sonnier, il l'appella, & lui dit, en mettant la main dans la sienne: Dites à votre maître, le Calife, que je lui renouvelle le serment de fidélité que je lui avois fait, & que je me re pens d'avoir eu le malheur de le violer. Il mourut en prononçant ces derniè res paroles. [] Ce trait ayant été rapporté à Ali, il en rendit à Dieu des actions de graces. Le Seigneur, s'écria-t'il, n'a pas voulu l'appeller au Ciel avant qu'il eût effacé sa trahison par cette derniere protestation d'un repentir sincère. [] Ali apprit dans le même instant, [] (Mort de Zobéir.) que Zobéir, autre chef des rebelles, venoit aussi de périr misérablement. On a vu qu'après l'entrevue qu'il avoit eue avec le Calife, il s'étoit laissé séduire par Aiésha, & qu'il avoit repris les armes contre Ali; mais dans le tems même qu'on se préparoit à en venir aux mains, il lui étoit venu de nouveaux scrupu-
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) les. Ayant été informé qu'un Musul man de réputation, nommé Am mar-ebn-Yasser, étoit dans l'armée d'Ali; il se ressouvint d'avoir enten du dire à Mahomet, que ce Musul man étoit tellement dévoué à l'équité & à la justice, que le parti qu'il em brasseroit seroit toujours celui de la bonne cause. Cette idée le frappa si vivement, qu'il se retira sans rien dire. Il prit sa route vers un vallon, où ilrencontraun détachement d'Ara bes, commandé par Hanaf-ebn-Kaïs: celui-ci n'avoit pris aucun parti dans la querelle commune, & sachant qu'on étoit près d'en venir aux mains, il attendoit prudemment le succès de la bataille pour se ranger du côté le plus fort. [] Il paroît cependant par le récit de Mirkoud, Historien Persan, que ce Capitaine étoit bien plus porté pour le Calife que pour tout autre parti, car voyant arriver de loin Zobéir dont il connoissoit la trahison, il demanda à ses gens, si quelqu'un d'entr'eux connoissoit ce Musulman & si l'on vouloit se charger de lui ap porter sa tête. [] Amrou-ebn-Giarmouz s'étant pré
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senté aussi-tôt, dit au Capitaine qu'il [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) se chargeoit de la commission; & sur le champ, il poussa son cheval vers Zobéir. Celui-ci voyant venir un cavalier à sa rencontre, lui cria de loin de ne s'approcher qu'à une cer taine distance. Cependant ils firent bien-tôt connoissance, & descendi rent l'un & l'autre de cheval pour causer ensemble. Pendant qu'ils s'en tretenoient sur ce qui se passoit à l'armée du Calife, l'heure de la prie re arriva. Zobéir l'annonça, en di sant: Salat, c'est-à-dire, à la Priere, & aussi-tôt il se prosterna pour prier. Amrou saisit cette occasion, & lui abattit la tête d'un coup de sabre. [] Le Musulman, au lieu de porter [] (Sentimens d'Ali sur la mort de Zo béir.) cette tête à son Capitaine, selon l'ordre qu'il en avoit, courut à l'ar mée du Calife, & y arriva dans le tems que la victoire venoit de se dé cider en faveur d'Ali. Amrou crut ajouter encore aux avantages que le Calife venoit de remporter, en lui présentant la tête de son ennemi. Mais Ali, bien loin de témoigner la moindre satisfaction, ne put s'em pêcher de s'attendrir sur le sort de Zobéir. Il parla très-durement à Am-
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) rou, & le menaça même de l'en fer. Celui-ci, qui s'étoit attendu à recevoir une bonne récompense, fut très-étonné de voir les choses tour ner tout autrement; il ne put s'em pêcher dans sa colere d'invectiver le Calife, & il lui dit entr'autres: Vous êtes le mauvais destin des Mu sulmans. Si on vous délivre de vos enne mis, vous annoncez l'enfer; si on tue quelqu'un des vôtres, on est sur le champ compagnon du Diable. La fureur dont Amrou étoit enflammé ne lui per mettant pas d'en dire davantage, il termina ses reproches par un trait sanglant contre lui-même; il se passa son épée au travers du corps. [] La mort de Tellah & de Zobéir, & la défaite entiere des rebelles, procurerent à Ali la victoire la plus complette. Il n'avoit plus d'ennemis à craindre dans le sein de ses Etats; Aiésha elle-même venoit d'être faite prisonniere: en vain avoit-elle vou lu se sauver avec les fuyards, ses efforts furent inutiles; son chameau ayant eu les jarrets coupés dans le fort de l'action, il avoit bien fallu rester sur le champ de bataille: ce fut-là que le Calife eut une entrevue avec elle.
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[] La conférence s'entama par des re- [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) proches respectifs. Mais Ali qui ne vouloit pas trop faire valoir ses avan-(Conférence entre Ali & Aiésha.) tages, prit bien-tôt le parti de la douceur & de la modération. Il usa de beaucoup de politesse avec Aiés ha, & la renvoya à Médine d'une fa çon très-honorable, en la faisant re conduire par ses deux fils. Avant de la quitter, il lui recommanda très- poliment, mais en même-tems avec un ton assez ferme, de ne plus se mêler des affaires d'Etat; & sur-tout de n'entrer désormais dans aucune faction, afin de n'avoir plus à se re procher des désordres pareils à ceux qu'elle venoit d'occasionner. [] Après le départ d'Aiésha, Ali qui [] (Ali partage le butin.) avoit donné ses ordres pour que l'on rassemblât tout le butin qu'on avoit fait sur les ennemis, pensa alors à en faire le partage. Il fit dans cette con joncture un réglement fort sage, & très-capable de lui gagner le cœur des troupes: en divisant ce butin, il voulut qu'on en mît une portion à part, pour être distribuée aux héri tiers de ceux de ses gens qui avoient péri sur le champ de bataille. Peu après il partit de Basrah, & y laissa
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) pour Gouverneur Abdallah-ebn- Abbas. [] (Ali fixe son séjourà Couf fah.) [] Le Calife alla établir le siége de son Empire à Couffah. Il voulut par cette distinction honorable, témoi gner à cette ville combien il étoit re connoissant des services que lui avoient rendu ses habitans, au se cours & àla valeur desquels il avouoit qu'il étoit redevable de la victoire qu'il venoit de remporter. [] (Il sollicite Moavias de le reconnoî tre pour Ca life.) [] Ali voyant son autorité un peu af fermie, commença à ne plus tant appréhender les intrigues de Moa vias. Il résolut cependant de ne point agir contre lui à force ouverte. Ain si, oubliant l'insulte que ce Musul man lui avoit faite, en répondant d'une façon aussi indécente à la let tre qu'il lui avoit écrite il y avoit quelque-tems, il prit le parti de lui écrire une seconde lettre, pour l'en gager à se soumettre à son autorité. [] (Amrou entre dans la révol te de Moa vias.) [] Moavias fut quelque-tems sans ré pondre, parce qu'il ne voulut rien faire sans consulter Amrou-ebn-al- As, ce fameux conquérant de l'E gypte, qui après avoir été nommé Gouverneur de cette Province par Omar, avoit été destitué, & ensuite
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rétabli par Othman, & qui enfin [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) venoit encore d'être révoqué par Ali. Moavias n'avoit pas manqué de s'u nir étroitement avec un mécontent de cette considération, & ils s'ap pliquoient chacun de leur côté à faire durer les troubles, afin de ruiner in sensiblement le Calife dans l'esprit des peuples. Moavias ayant donc reçu la lettre d'Ali, en informa aussi-tôt Amrou, & le pria de ne point tarder à l'instruire de ses sentimens. Au reste, il l'assura que son dessein étoit tou jours de venger la mort du Calife Othman; que toute la Syrie pensoit de même, & qu'il n'épargneroit rien pour entretenir les peuples dans ces dispositions. [] Amrou reçut la lettre de Moavias en Palestine, où il étoit alors: il fut ravi d'apprendre que ce Gouverneur persistât toujours dans le dessein de s'opposer à Ali. Il lui fit dire qu'il comptoit bien-tôt seconder ses in tentions, & se réunir avec lui pour venger la mort du Calife. [] Il ne se souvenoit plus qu'Othman n'avoit cessé autrefois de le décrier, & qu'étant parvenu au Califat, il l'avoit privé du Gouvernement de
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) l'Egypte, dans lequel il ne l'avoit rétabli que parce que la nécessité des affaires l'exigeoit, & que d'ailleurs tous les vœux des Egyptiens s'étoient déclarés en sa faveur. Ali, en mon tant sur le Trône, avoit commencé par le déposer encore une fois de ce Gouvernement: c'en fut assez pour l'engager à se déclarer contre lui, & à former avec Moavias cette funeste intelligence, qui déchira l'Empire Musulman, & couta enfin au Calife la couronne & la vie. [] La victoire qu'Ali venoit de rem porter, serra encore bien plus étroi tement les nœuds de l'amitié qu'Am rou & Moavias avoient contractée ensemble. Ils comprirent que le Ca life, devenu plus puissant par un tel avantage, viendroit facilement à bout de l'un & de l'autre, s'ils se sé paroient. Mais en joignant leurs for ces, l'entreprise devenoit plus diffi cile; & il y avoit même lieu de pré sumer que deux capitaines aussi re nommés par leurs conquêtes, que par leur habileté dans la politique, réussiroient à contrebalancer l'auto rité du Calife, & parviendroient en fin à le perdre.
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[] Moavias, en attendant l'arrivée [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) d'Amrou, travailla à disposer de plus en plus les Syriens à entrer dans [] (Moavias fait entter les peuples de Syrie dans son ressenti ment.) son ressentiment contre Ali. Il affec toit de le faire passer pour l'assassin d'Othman, dont il étoit intéressé à venger la mort, tant à cause qu'il descendoit d'Ommiah, aussi-bien que ce Calife, que par reconnois sance du service signalé qu'il lui avoit rendu, en le nommant au Gouver nement de Syrie, que le nouveau Calife vouloit actuellement lui en lever. [] On a vu que Moavias avoit déja mis sur pied un nombre considérable de troupes, qui auroit été plus que suffisant pour faire face au Calife, dans le tems des premiers troubles qui s'étoient élevés à Médine. Mais depuis la victoire qu'Ali avoit rem portée contre les rebelles, ses forces étoient tellement augmentées, qu'on ne pouvoit s'exposer à marcher à sa rencontre, sans prendre auparavant les plus grandes précautions. D'ail leurs, Moavias méditoit un grand pro jet, pour la réussite duquel il lui fal loit nécessairement des troupes nom breuses, qui le missent en état de
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) soutenir ses ambitieux desseins. [] Il s'appliqua donc à s'attacher les cœurs des peuples plus intimement qu'il n'avoit encore fait; & sans rien laisser transpirer des vues secrettes qui le faisoient agir, il parut n'avoir d'autre objet que de venger la mort d'Othman. Les peuples qui avoient déja témoigné leur tendresse pour ce Calife, dans le temps que ses dépouil les sanglantes avoient été exposées en public, donnerent encore de nouvel les preuves de leur sensibilité, lorsque Moavias les harangua à ce sujet dans la grande Mosquée de Damas. [] Il accusa hautement Ali d'avoir sacrifié Othman à son ambition, pour lui enlever le Trône. Il pré tendoit que l'élection du nouveau Calife n'avoit point été confirmée par le suffrage de la nation; qu'il avoit usé de violence à l'égard de plusieurs Musulmans pour les obli ger à lui rendre hommage; que Tel lah & Zobéir ayant réclamé contre son élection, il les avoit poursuivis les armes à la main; & qu'après avoir remporté la victoire sur ces géné reux défenseurs du sang d'Othman, & des libertés de la nation, il avoit
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osé insulter la veuve du Prophéte; [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) qu'à la vérité, il avoit sauvé la vie à cette Mère des Fidéles, mais que ce n'avoit été que par la crainte de révolter contre lui toute la nation: & qu'enfin ce Calife triomphant alloit se mettre en marche pour en trer en Syrie, & le dépouiller de son Gouvernement. [] Cette harangue, prononcée avec beaucoup de véhémence, fit impres sion sur les esprits, & il s'éleva dans l'assemblée un murmure qui parut lui répondre du suffrage des peuples. Il saisit cet instant favorable pour les émouvoir encore davantage, en s'é criant: Syriens, m'abandonneriez vous dans une cause si juste? En ven geant la mort d'Othman, par l'effu sion de tout mon sang, s'il le faut, ne vengerai-je pas celle d'un Souverain, votre Bienfaiteur, votre Pere, &c? [] La fin de cette harangue fut in- [] (Amrou se rend à Da mas.) terrompue par l'arrivée d'Amrou, qui parut tout-à-coup dans Damas, à la tête des troupes qu'il amenoit à Moavias. On prétend que cette arri vée subite avoit été habilement con certée entre ces deux Capitaines, afin que les peuples, déja vivement
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) affectés par la harangue de Moavias, approuvassent d'eux-mêmes par leurs acclamations, la scène dont on alloit les rendre témoins. [] Dès l'instant qu'on avoit annoncé l'arrivée d'Amrou, Moavias étoit descendu de chaire pour l'aller rece voir. Tous ceux qui étoient dans la Mosquée en sortirent aussi, & suivi rent leur Gouverneur, qui, en mar chant au-devant d'Amrou, disoit à ceux qui étoient autour de lui, que cette arrivée étoit un miracle; & que jamais il ne se seroit attendu qu'on eût pu faire une aussi grande diligence: il s'avança ainsi jusqu'à une certaine distance dans la grande place vis-à-vis la Mosquée, où il joi gnit Amrou. [] (Moavias est reconnu Ca life.) [] Tout le peuple fut faisi d'étonne ment, lorsqu'on vit celui-ci se pros terner aux pieds de Moavias; mais la surprise fut bien plus grande, lorsqu'on entendit Amrou lui prêter serment de fidélité, en déclarant qu'il le reconnoissoit pour Calife. Les spectateurs étoient trop bien prépa rés, pour ne pas suivre cet exemple. On s'y porta avec une espéce de fré nésie; & toute la ville de Damas re-
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tentit des cris de joie & des accla- [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) mations tumultueuses des peuples en faveur du nouveau Calife. Le bruit de cette singuliere inaugura tion fut porté rapidement dans tou tes les villes de Syrie; & chacune envioit le sort de Damas, qui alloit devenir par cet événement la capitale de l'Empire des Musulmans. [] Ali ne tarda pas à être informé de [] (Il informe Ali de cet é vénement.) cette affligeante nouvelle; mais ce qui dut lui être extrêmement sensi ble, ce fut la maniere insultante dont Moavias l'instruisit de ce qui ve noit de se passer. Ce Gouverneur avoit gardé jusqu'alors le courier du Ca life, sans vouloir lui donner de ré ponse; & dès que cette grande ré volution fut arrivée, il manda ce courier, & le chargea du paquet qui annonçoit à son Maître le coup fu neste qu'on venoit de porter à son autorité. [] Cette révolte étoit d'autant plus à redouter, que Moavias jouissoit de la plus grande réputation parmi les peuples qu'il gouvernoit: d'ailleurs la Syrie étoit une Province très-éten due, aussi riche que puissante, & à portée de recevoir des secours étran-
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) gers par les ports de mer qu'elle avoit sur la Méditerranée. [] (Ali marche contre les re belles.) [] Ali essaya d'abord de ramener les esprits par les voies les plus douces qu'il fut possible. Exhortations, pro messes, amnistie, abolition générale de tout le passé, remontrances; en un mot, tout fut employé par le Cali fe: mais ce fut inutilement. Il fallut donc prendre un autre parti, & tâ cher d'obtenir par la force, ce qu'on avoit refusé d'accorder à la douceur & à la modération. Il partit de Couf fah à la tête de quatre-vingt mille hommes, & marcha vers la Syrie. [] Lorsqu'il fut arrivé sur les fron tieres de cette Province, il s'y arrêta quelque-tems, pour faire rafraîchir ses troupes qui avoient beaucoup fa tigué sur la route. Ce fut-là, qu'au rapport des Historiens Arabes, il ar riva un événement singulier qui frap pa les Musulmans d'admiration, & augmenta de beaucoup l'attachement & le respect qu'ils avoient pour le Calife. [] (Il découvre un puits qui fournit de l'eau à son ar mée.) [] L'eau étant venu à manquer dans le camp d'Ali, il envoya aux envi rons pour chercher quelqu'un qui pût indiquer quelque source ou citerne,
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suffisante pour l'usage de ses troupes. [] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) On lui amena un vieil Hermite du pays, que l'on avoit trouvé dans une caverne peu éloignée du camp. Cet Hermite, interrogé par le Calife, répondit qu'il n'avoit qu'une citerne qui contenoit environ deux ou trois muids; mais il donna en même-tems à connoître qu'il y avoit un moyen d'en trouver de plus abondantes. Là-dessus le Calife lui dit qu'il sa voit bien que les anciens Patriarches avoient autrefois creusé beaucoup de puits dans ces contrées; mais que la difficulté étoit de pouvoir les trouver. [] L'Hermite répliqua qu'il avoit tou jours entendu dire que dans l'endroit même où il étoit, il y en avoit un très-considérable, dont l'entrée étoit fermée par une pierre d'une gran deur énorme, & qu'il y avoit à ce sujet une tradition immémoriale, qui portoit qu'il n'y avoit qu'un Prophé te, ou le parent d'un Prophéte, qui pût enlever cette pierre. [] Ali fit creuser sur le champ au lieu où il étoit, & l'on trouva en effet à une légère profondeur cette pierre énorme, dont l'Hermite venoit de
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[] (Ali. Hégire 36. Ere Chr. 656.) parler. Le Calife s'étant approché, toucha la pierre, & l'enleva sans au cune difficulté. L'Hermite frappé d'un miracle si surprenant, se pros terna aux pieds d'Ali; le reconnut pour Prophéte, & même pour con firmer l'éminente qualité qu'il don noit à ce Calife, il courut au plus vîte à son Hermitage, d'où il revint à l'instant, apportant avec lui des preu ves de ce qu'il avoit avancé: c'étoit un vieux parchemin, écrit, disoit- il, de la propre main de Simeon-ben- Safa (Simon fils de Céphas) l'un des Apôtres de Jesus-Christ, sur le quel on lisoit, dans un endroit fort usé, qu'au tems du dernier Prophéte, le puits seroit découvert, & la pierre enlevée. Les crédules Musulmans re garderent ce monument comme une piéce autentique, contre laquelle on ne pouvoit réclamer sans crime, & ils s'unirent à Ali pour rendre graces au Ciel d'un événement aussi mer veilleux. (Hégire 37. Ere Chr. 657.) [] Après que les troupes se furent rafraîchies pendant quelque-tems, [] (Escarmou ches entre les deux armées.) Ali se remit en marche, & se ren dit près de Saffein, où il savoit que les ennemis étoient campés. Cette
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proximité n'occasionna point d'ac- [] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) tion mémorable pendant le cours de près d'une année; il n'y eut que des escarmouches, & de petits combats entre quelques pelottons de troupes qui battoient la campagne de tems en tems. Il sembloit que chacun des deux chefs appréhendât de soumet tre la décision de son sort aux capri ces de la fortune. [] Cependant ces différentes escar mouches emporterent au bout d'un certain tems presqu'autant de mon de, que si l'on se fût battu en batail le rangée. Ali perdit plus de cinq mille hommes, parmi lesquels on observe qu'il y en avoit trente qui avoient été compagnons de Maho met. Le plus illustre d'entr'eux étoit Ammar-ebn-Yasser, commandant de la cavalerie du Calife. Il avoit rendu d'importans services au Pro phéte dans plusieurs batailles, & s'é toit fait une grande réputation par mi les Musulmans: il avoit environ quatre-vingt-dix ans lorsqu'il fut tué. [] Ali avoit essayé d'épargner le sang [] (Moavias re fuse un com bat singulier avec Ali.) de ses troupes, en faisant proposer à Moavias de vuider leur différend
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[] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) dans un combat singulier: mais ce lui-ci rejetta cette proposition, mal gré les remontrances d'Amrou, qui lui représenta qu'il ne pouvoit se dis penser de l'accepter. Moavias lui ré pondit que dans les différentes ac tions particulieres qu'Ali avoit eues, il étoit toujours venu à bout de tuer son adversaire, & qu'il ne vouloit pas s'exposer à subir le même sort. Amrou infistant toujours, lui fit faire réflexion que ce refus le deshonore roit: Moavias en colere de se voir si fort pressé, termina la conversation, en disant à Amrou ,d'un ton fort ai gre, qu'apparemment il vouloit sa mort, afin de s'élever ensuite au Ca lifat. [] Moavias aimant donc mieux lais ser battre ses gens, que de se battre en personne, eut grand soin de ne point s'exposer dans les fréquentes escarmouches qui se donnerent de puis l'arrivée d'Ali. Elles furent tou tes extrêmement désavantageuses pour Moavias, dont la perte monta, selon les Historiens Arabes, à près de quarante-cinq mille hommes. [] Ali encouragé par les avantages journaliers qu'il remportoit, s'atten-
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doit d'avoir incessamment une vic- [] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) toire complette, soit que l'ennemi voulût accepter la bataille, soit mê me qu'il entreprît de faire une re traite: mais Moavias ayant tenu con seil sur les mesures qu'il convenoit de prendre dans la triste position où il se trouvoit, on imagina un expé dient pour le tirer d'embarras, en mettant la division parmi les troupes d'Ali. [] Ce fut de faire attacher des Alco- [] (Stratagême dont Moavias se sert pour arrêter les troupes du Calife.) rans à des piques, avec une légende au-dessous, exprimée en ces termes: Voici le livre qui doit décider de tous nos différends, & qui défend de répan dre, sans raison, comme on le fait, le sang des Musulmans. Ceux qui por toient ces piques étoient chargés de crier aussi l'énoncé de cette légende, lorsqu'ils iroient à l'ennemi. Moavias comptant beaucoup sur le succès de cette ruse, en fit usage dans une ac tion où ses troupes étoient menacées d'une défaite entiere, par la fureur avec laquelle elles étoient poursui vies. Ce fut alors qu'on fit avancer les soldats qui portoient ces piques, dont je viens de parler: aussi-tôt les Arabes de l'Irak arabique, qui fai-
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[] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) soient la principale force d'Ali, ces serent de combattre, & firent de mander au Général que l'on battît la retraite. Ali fit tous les mouvemens possibles pour ranimer ses soldats, en leur représentant que c'étoit un stratagême que le désespoir avoit fait inventer à l'ennemi: ses remontran ces ne furent point écoutées, & on lui déclara nettement que s'il ne fai soit pas sonner la retraite de bon gré, on alloit mettre bas les armes. [] Il fallut donc se soumettre aux cris tumultueux d'une soldatesque muti née, & consentir à faire retraite, dans le tems que sans beaucoup d'efforts, on touchoit à l'instant de remporter la victoire la plus complette. [] Le combat ayant été ainsi inter rompu, on entra en négociation, pour chercher des moyens capables de terminer le différend à l'amiable, puisqu'on refusoit de le décider par les armes. On proposa, selon la loi de Mahomet, de s'en rapporter au jugement de deux arbitres, dont l'un seroit nommé par Ali, & l'autre par [] (On remet le différend à la décision de deuxarbitres.) Moavias. [] Ces arrangemens ayant été pris sans consulter Ali, on vint lui de
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mander s'il n'approuvoit pas cet ex- [] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) pédient. Il répondit froidement: Celui qui n'est pas libre ne peut pas don ner son avis. Cette réponse qui mar quoit assez son éloignement pour le parti que l'on prenoit, fut cause que ceux qui avoient entamé la négocia tion avec Moavias, continuerent à agir, pour tâcher d'en venir à un accommodement; & ils nommerent d'eux-mêmes pour arbitre de la part d'Ali, Abou-Moussa-al-Aschari, Musulman fort considéré pour sa probité & sa candeur, mais d'un gé nie assez borné & facile à surpren dre. [] Ali eut quelque peine de cette no mination: il en parla même au chef des Irakiens, qui s'étoit chargé de la conduite de cette affaire, & il lui proposa de révoquer Moussa, & de lui substituer Abdallah-ebn Abbas: mais on lui répondit que celui qu'il demandoit étant de ses proches pa rens, on ne pouvoit le choisir pour une affaire dans laquelle on vouloit un homme qui fût absolument sans partialité. [] Du côté de Moavias, on nomma pour arbitre le fameux Amrou-ebn-
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[] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) al-As, que l'on regardoit avec raison comme le plus habile & le plus délié des Arabes. On lui remit, aussi-bien qu'à Moussa, un écrit signé d'Ali, de Moavias & des principaux Offi ciers des deux armées, par lequel on s'engageoit de part & d'autre à exé cuter fidélement tout ce qui seroit réglé par les arbitres. [] Lorsqu'on fut convenu sur cet article, on dressa un traité dont l'é noncé causa quelqu'altercation. Ce lui qui l'avoit rédigé par écrit, avoit commencé par ces paroles: Ali, chef & commandant général des Musul mans, accorde la paix à Moavias, aux conditions suivantes, &c. Moavias ayant lu ce titre, refusa de signer le traité, en protestant que jamais il n'avoit reconnu Ali sous cette qua lité. Il faudroit, dit-il, que je fusse un bien méchant homme, si je faisois la guerre à celui que je reconnoîtrois pour chef & commandant de tous les Mu sulmans. Amrou ebn-al-As se récria aussi sur ce titre, & insista vivement pour qu'il fût effacé. D'un autre côté la plupart des partisans d'Ali lui con seilloient de tenir ferme, & de ne pas permettre qu'on supprimât cette glorieuse qualité.
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[] Ali fut d'abord très-embarassé sur [] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) le parti qu'il devoit prendre, & en fin il résolut de sacrifier ce titre au bien de la paix. Il exposa les raisons de sa conduite, dans une conféren ce qu'il eut à ce sujet avec Hanaf- ebn-Kaïs, qui étoit d'un avis dif férent. [] Je me souviens, lui dit Ali, qu'é tant Secrétaire de Mahomet, mon beau-père le Prophéte ayant dressé lui- même les articles de la paix qu'il fai soit avec Sohail, qui s'étoit révolté contre lui, s'étoit qualifié d'Apôtre & envoyé de Dieu. Sohail voyant ces ti tres, refusa de signer la paix, en me disant: Si je reconnoissois ces titres dans la personne de votre beau-père, je n'au rois jamais pensé à lui faire la guerre. Effacez-les donc au plutôt. Mahomet me dit alors que ces titres ne dépen doient pas du traité, & que ce seroit le tems qui en prouveroit la réalité: ainsi il n'y a qu'à les rayer. Puis se tour nant vers moi: Souvenez-vous bien, ajouta-t'il, que vous vous trouverez un jour dans un cas semblable. Ali fit donc observer à Hanaf que le bien de la paix paroissant exiger actuelle ment qu'il fît un sacrifice de ses qua-
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[] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) lités, il croyoit ne pouvoir rien faire de mieux que d'y consentir, sur-tout y étant autorisé par un exemple aussi respectable que celui du Prophéte son beau-père. [] Dès que cette difficulté fut levée, on signa le traité, & quelque-tems après, Ali & Moavias se retirerent, le premier à Couffah, & l'autre à Damas. Ils laisserent à leurs Géné raux la conduite des troupes; & à l'égard des affaires qui concernoient la religion, chacun nomma un Iman de son côté. [] (Comment les deux Ar bitres se con duisent en cette occa sion.) [] La commission qu'on avoit donnée aux Arbitres leur ayant désigné l'en droit où ils devoient se trouver pour conférer sur les intérêts des deux parties, ils s'y rendirent quelque- tems après le départ d'Ali & de Moa vias. Amrou, qui connoissoit le ca ractère de son collégue, commença par l'accabler de politesses & d'ami tiés; & par ce moyen il réussit à le ga gner, de façon qu'il lui persuada que l'expédient le plus convenable dans l'état où se trouvoient les affai res, étoit de déposer les deux Cali fes, & d'en élire un nouveau qui fût agréable à toute la nation.
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[] Lorsqu'ils eurent arrêté entr'eux [] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) le parti qu'ils devoient prendre, ils revinrent chacun à leur camp, & au jour désigné pour annoncer leur dé cision, les armées d'Ali & de Moa vias s'avancerent l'une auprès de l'au tre, & on éleva au milieu une espé ce de tribunal, sur lequel les Arbi tres devoient exposer la résolution qu'ils avoient cru devoir prendre pour le bien de la paix. [] Il y eut entr'eux un débat de poli tesse, au sujet de celui des deux qui parleroit le premier. Moussa vou loit céder cet honneur à Amrou: celui-ci qui avoit ses vûes s'en défen dit, & fit tant d'instances qu'enfin Moussa fut obligé de se rendre. Il monta donc sur le tribunal, & dit à haute voix ce peu de mots: Je dé pose Ali & Moavias du Califat auquel il prétendent, & je les prive de cette dignité, de la même maniere que je tire cet anneau de mon doigt. Il ôta en effet son anneau, & dans l'instant il descendit du tribunal. [] Amrou étant monté ensuite, tira son anneau de son doigt avant de commencer à parler, puis il dit à l'assemblée: Vous avez tous entendu
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[] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) comment Abou-Moussa a déposé Ali sa partie: quant à moi, je le dépose aussi, & je transmets le Califat à Moavias, en lui donnant l'investitu re, de la même maniere que je mets cet anneau dans mon doigt. Je le fais avec d'autant plus de plaisir & de justice, qu'il est l'héritier d'Othman, & que d'ailleurs il s'est porté pour vengeur de sa mort. [] Les partisans d'Ali qui avoient été indignés contre Moussa, lorsqu'ils avoient entendu déposer leur Cali fe, le furent encore plus contre Am rou, qui avoit abusé de la simplicité de son collégue pour confirmer cette déposition, & mettre en sa place son plus mortel ennemi. Moussa se plai gnit aussi très-vivement de ce qu'Am rou n'avoit pas tenu la convention qu'ils avoient faite entre eux; mais les partisans de Moavias regardant cette affaire comme terminée, ne voulurent entrer dans aucune dis cussion, & ils se préparerent à sou tenir la validité de l'élection de leur chef. [] (Origine du schisme entre les Musul mans.) [] Les deux partis commencerent dès-lors ce schisme si célébre dans le Musulmanisme, en se maudissant
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solemnellement l'un l'autre, au [] (Ali. Hégire 37. Ere Chr 657.) moyen d'une certaine formule que l'on prononçoit à haute voix toutes les fois que l'on haranguoit le peuple dans les Mosquées. C'est de-là que se sont formées ces deux sectes fa meuses, l'une appellée Alide à cause du Calife de ce nom, & l'autre Om miade, parce que Othman & Moa vias, ennemis d' Ali, étoient de la maison d'Ommiah. [] Pendant qu'on avoit été occupé [] (Les Kharé gites aban donnent le parti d'Ali.) en Syrie à prendre les arrangemens que l'on prétendoit devoir être la source de la tranquillité des Musul mans, Ali eut le chagrin de se voir abandonné par une secte, qui jusqu'a lors lui avoit été assez attachée. On appelloit ces sectaires Kharégites: c'étoient de vrais fanatiques, qui ne reconnoissoient aucune autorité, qu'autant qu'ils pouvoient trouver leurs intérêts à suivre un parti plu tôt qu'un autre. [] Lorsqu'Ali se fut retiré à Couffah, quelques-uns de ces sectaires allerent le trouver, & lui firent de vifs re proches sur la facilité qu'il avoit eue de donner son consente ment à l'é lection de deux Arbitres, pour ter-
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[] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) miner un différend d'une aussi grande importance que celui qu'il avoit avec Moavias. [] Ils lui représenterent que c'étoit vouloir tout perdre, que de remettre ainsi au jugement de deux hommes, ce qui ne devoit dépendre que de Dieu seul. Ils ajouterent que quoiqu'il eût signé le traité de paix qui autorisoit le choix des Arbitres, il n'étoit point obligé de s'en tenir à leur décision, & que le parti le plus honorable étoit de se remettre à la tête de ses troupes, & de poursuivre ses ennemis sans leur faire aucun quartier. [] Ali répondit à ces remontrances, qu'il ne croyoit pas pouvoir avec hon neur suivre le parti qu'ils lui propo soient, parcequ'ayant signé le traité, & fait serment de l'observer, il se croyoit obligé de tenir sa parole, comme la loi divine l'ordonnoit. Il ajouta que l'on devoit savoir qu'il n'y avoit nullement de sa faute, si les choses avoient tourné d'une maniere aussi désavantageuse: Que la source de tout le mal venoit des peuples de l'Irak, qui avoient menacé de met tre bas les armes, si l'on continuoit à se battre, après que les ennemis
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eurent exposé les livres de l'Alcoran [] (Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) à la tête de leurs troupes: Qu'il les avoit avertis alors que c'étoit un pié ge qu'on leur tendoit; mais que mal gré ses remontrances, les Irakiens avoient refusé de combattre: Que leurs mutineries & leurs menaces l'avoient forcé ensuite d'acquiescer à l'arbitrage dont on se plaignoit; & qu'en conséquence de cet arbitra ge, il avoit fait un traité qui lui lioit les mains actuellement, parce qu'en ayant juré l'observation, il ne pou voit y contrevenir sans se rendre cou pable d'un parjure. [] Les Kharégites ne gouterent point les excuses du Calife; ils réplique rent pour les réfuter; la conférence dégénéra en dispute, & enfin ils se révolterent ouvertement contre Ali, & prirent pour leur chef Abdallah- ebn-Vaheb, qui leur assigna pour le lieu du rendez-vous général une ville nommée Naharvan, où le nombre des rebelles devint en peu de tems très-considérable par la jonction des mécontens de Couffah, de Basrah, & de plusieurs cantons de l'Arabie [] Ali, plus occupé alors des affaires [] (Ils prêchent une nouvelle doctrine.) que lui suscitoit Moavias, ne fit pas
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(Ali. Hégire 37. Ere Chr. 657.) d'abord assez d'attention à ce nou veau parti, & il ne pensa à remédier au désordre, que lorsque cette fac tion avoit déja plus de vingt-cinq mille hommes sous ses étendards. Ils se répandirent en peu de tems dans les différentes contrées de l'Arabie, où ils publierent, les armes à la main, une doctrine absolument contraire au Musulmanisme. [] (Hégire 38. Ere Chr. 658.) [] Les rapides progrès d'une secte aussi dangereuse, déterminerent en fin le Calife à ne pas différer plus long-tems d'y mettre ordre. Après avoir tenté inutilement de les rame ner par la douceur, il marcha con tre eux les armes à la main, & alla camper auprès de l'endroit où ces rebelles s'étoient rassemblés. [] (Ali dissipe le parti des Kharégites.) [] Pendant que ses troupes profitoient du tems qu'il leur avoit accordé pour se rafraîchir, il imagina un moyen qu'il crut capable de toucher les sé ditieux, & de les faire rentrer dans leur devoir, sans être obligé d'en venir à la cruelle nécessité de répan dre le sang des fidéles. Il fit planter, à côté de l'étendard qui étoit à la tête de son camp, une pique à laquelle étoit attaché un écriteau qui por-
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toit que le Calife accorderoit bon [] (Ali. Hégire 3. Ere Chr. 658.) quartier & toute sureté à ceux qui viendroient se rendre dans son camp, ou qui voudroient se retirer à Couf fah. [] Il fit publier la même chose à son de trompe; & il eut la satisfaction de voir qu'il ne s'étoit pas trompé dans ses espérances. Les troupes re belles se dissiperent en très-peu de tems; desorte que de tout ce nom breux parti, il n'en resta qu'environ quatre mille, à la tête desquels Ab dallah leur chef voulut tenter de fai re face au Calife. Mais il fut bien puni de sa téméraire entreprise; il périt au premier choc, & toutes ses troupes furent taillées en piéces, de façon qu'il ne resta que neuf hom mes des quatre mille qui avoient commencé l'action. [] Cette victoire fit revenir auprès d'Ali un grand nombre d'Arabes que les rebelles avoient indisposés con tre lui; & peu après, il vit sa domi nation si bien établie parmi eux, qu'il crut ne devoir plus rien en ap préhender. C'étoit bien assez d'avoir des ennemis aussi formidables que les Syriens, qui toujours attachés à
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[] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) Moavias, leur Calife, persistoient constamment dans leur révolte. [] (Ali se pré pare à mar cher contre Moavias.) [] Ali avoit formé le dessein de re tourner en Syrie, comptant que la victoire qu'il avoit remportée sur les Kharégites pourroit ébranler les partisans de Moavias, & lui prépa rer le chemin à de plus grands avan tages: mais la plupart de ses Officiers Généraux lui ayant représenté que ses troupes avoient besoin de repos, & que la guerre qu'il méditoit de vant être un peu longue, il étoit de la prudence de prendre tout le tems nécessaire pour en faire les prépara tifs; il se rendit à leur avis, & prit des mesures pour mettre ses troupes en état de fournir avec honneur la carriere dans laquelle il espéroit en trer incessamment. Il rassembla tou tes ses troupes à Nakilah, près de Couffah. Ce fut-là qu'il établit un camp, où les troupes eurent tout le tems de se remettre de leurs fatigues, & de se fortifier aussi de plus en plus par les recrues qu'il fit lever en Ara bie, & qu'il eut soin de faire dresser au métier de la guerre par de fré quens exercices. [] Tandis que le Calife rassembloit
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des forces contre Moavias, ce redou- [] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) table concurrent ne négligeoit rien pour se soutenir contre Ali, & pour détourner de son obéissance les peu ples qui lui étoient encore attachés: il entreprit, entre autres, de susciter des troubles en Egypte, & il en vint à bout d'une maniere assez adroite. [] L'Egypte étoit toujours soumise à Ali. Il est vrai que cette Province avoit fait des mouvemens très-vifs dans les commencemens de son Ca lifat: elle avoit voulu qu'il vengeât l'assassinat d'Othman; & sur les dif ficultés qu'il avoit faites pour éluder une entreprise aussi délicate, les Egyptiens avoient refusé de recevoir Saad-ebn-Kaïs, qu'il leur avoit don né pour Gouverneur à la place d'Am rou. [] Les affaires s'étant un peu tran- [] (Saad s'éta blit dans l'E gypte pou<pour> Ali.) quillisées par la suite, Saad avoit tenté de retourner en Egypte, où il avoit enfin réussi à se faire reconnoî tre pour Gouverneur. Ce Musulman étoit un homme d'une prudence con sommée, & d'une fidélité à toute épreuve. Il sut se conduire dans ce poste avec tant d'adresse & de ména gement, que quoiqu'il y eût dans
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[] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) cette Province un nombre assez con sidérable de personnes absolument dévouées à Moavias, il trouva moyen d'y soutenir les intérêts d'Ali, sans déplaire au parti opposé: il s'attira même les plus grands éloges de la plupart d'entr'eux. [] (Moavias le rend suspect à Ali.) [] Le rusé Moavias voyant qu'il lui seroit difficile d'exciter des mouve mens dans ce pays, tant qu'il seroit gouverné par un homme aussi pru dent, entreprit de le faire révoquer; & voici comme il s'y prit. Il fit cou rir le bruit dans toute la Syrie, qu'il n'avoit rien à craindre du côté de l'Egypte, parce qu'il étoit sûr que lorsqu'il en seroit tems, toute cette Province se déclareroit pour lui; que Saad étoit un de ses plus zélés partisans, sur lequel il y avoit d'au tant plus de fonds à faire, qu'il se conduisoit avec une prudence peu commune, & que l'on pourroit lui confier hardiment les secrets les plus importans, sans craindre qu'il en laissât rien transpirer. [] Ces bruits jettés dans le public avec une espéce de discrétion, se répandi rent insensiblement. Moavias, qui avoit des espions & des partisans se-
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crets à la Cour d'Ali, trouva moyen [] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) de faire naître des soupçons sur ce Gouverneur; on tâcha de les réali ser, en faisant valoir la conduite modérée qu'il tenoit avec les enne mis d'Ali; enfin on n'omit rien de ce qui pouvoit le desservir dans l'es prit du Calife. [] Le poste qu'occupoit Saad étant assez brillant par lui-même pour ex citer l'envie des courtisans, il s'en trouva plusieurs qui s'attacherent à accréditer ces bruits pour perdre ce Gouverneur, & profiter de sa dé pouille. Ali fut absolument la dupe de ce manége. On lui dépeignit Saad comme coupable. Il eut d'abord quel que peine à le croire; mais ceux qui avoient intérêt à le faire trouver tel, revinrent si adroitement à la charge, qu'enfin le Calife résolut de le rap peller, & il nomma pour le rempla cer Mahomet, fils d'Aboubécre. [] La conduite que tint ce nouveau [] (Saad est rappellé, & son Gouver nement don né à Maho met.) Gouverneur fit tout l'effet que Moa vias espéroit de ce changement. Ma homet crut bien faire sa cour à Ali, que de poursuivre ses ennemis à tou te outrance, & de ne garder aucun ménagement, sur-tout avec les par-
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[] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) tisans de Moavias. Ce zèle impru dent aigrit les Egyptiens contre Ma homet; ceux même qui étoient les plus attachés à Ali ne purent s'em pêcher de condamner la rigueur dont il usoit à l'égard du parti contraire. Ils prévirent avec douleur que de tels procédés alloient ruiner entie rement l'autorité du Calife, & que les troubles & les dissensions succé deroient bien-tôt à la tranquillité dont on avoit joui sous le Gouver nement de Saad. [] (Uschstut mis à sa place, est empoisonné.) [] Ali ayant été promtement informé du danger dont son autorité étoit menacée en Egypte, si Mahomet en restoit plus long-tems Gouverneur, nomma aussi-tôt Uschstut-Malec pour aller le remplacer. Ce Musulman avoit sans doute une réputation assez bien établie, pour que Moavias eût lieu de craindre son arrivée. En effet dès qu'il eut appris sa nomination, il envoya sur sa route un homme dont il étoit sûr, & il le chargea d'empoisonner ce nouveau Gouver neur. Cette infâme commission ne fut que trop bien exécutée, & l'on apprit bien-tôt que Malec étoit mort de poison, dans un endroit de la
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route où il s'étoit arrêté pour se ra- [] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) fraîchir. [] Moavias qui attendoit cette nou- [] (Amrous'em pare de l'E gypte pour Moavias.) velle avec impatience, dépêcha en suite Amrou-ben-al-As avec six mille hommes de cavalerie, pour s'emparer en son nom du Gouvernement de l'Egypte. Ce Général ayant fait la plus grande diligence, arriva en peu de jours à quelque distance de la capitale de cette Province, où il trouva Ben-Scharig, chef des parti sans d'Othman, qui n'attendoit qu'une occasion favorable pour se venger sur Mahomet, des violen ces qu'on avoit essuyées de sa part. Ces deux Généraux réunirent leurs troupes, & allerent ensemble cher cher l'ennemi. [] Mahomet qui avoit toujours fait les fonctions de Gouverneur, en at tendant celui qui devoit le rempla cer, s'étoit précautionné de troupes pour contenir les rebelles de sa Pro vince; mais il n'étoit point assez fort pour tenir contre des secours aussi considérables que ceux qu'Amrou & Scharig amenoient aux séditieux: aus si ayant été à la rencontre de ces deux Généraux, pour les combattre, avant
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[] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) qu'ils eussent pénétré plus avant dans le Gouvernement, il fut battu; & ce qu'il y eut d'affligeant pour lui, c'est qu'il tomba vif entre les mains [] (Mahomet est tué.) de ses ennemis. Les partisans d'Oth man le punirent alors avec la der nière cruauté, des mauvais traite mens qu'il avoit exercés sur eux. Ils l'égorgerent; puis ayant éventré un âne, ils y enfermerent le corps de Mahomet, & jetterent le tout au feu. [] Cette nouvelle révolution fit sur Ali l'impression la plus accablante. Il envoya aussi-tôt à Basrah, & fit dire à Abdallah-ebn-Abbas, qui en étoit Gouverneur, de se rendre à l'instant à Couffah pour conférer en semble sur les mesures qu'il conve noit de prendre dans des conjonctu res aussi tristes. [] Il semble que le parti le plus sim ple étoit de se servir de cette armée nombreuse qui étoit campée à Na kilah, où elle devoit être suffisam ment rafraîchie, & de marcher au plutôt à la rencontre d'un ennemi extrêmement actif, qui mettoit à profit tous les momens, & qui déja maître de l'Egypte, alloit incessam-
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ment porter plus loin ses conquêtes. [] (Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) Mais Ali perdit le tems en consulta tions inutiles. Moavias en profita pour faire marcher en diligence deux mille chevaux sous la conduite d'Ha drami. Ce Général s'avança vers [] (hadrami s'empare de Basrah.) Basrah, & surprit la ville pendant l'absence d'Abdallah. Ce Gouver neur avoit laissé le commandement de cette place à un de ses amis nom mé Ziad. Celui-ci n'ayant point as sez de forces pour se soutenir, aban donna Basrah à l'arrivée de l'enne mi, & envoya en même-tems à Ali, pour l'informer de sa situation, & de la nécessité qu'il y avoit de lui envoyer promtement des secours pour le mettre en état de tenir la campagne. [] Le Calife fit partir sur le champ [] (Il est défait, & la ville re prise.) un corps considérable de troupes, au moyen desquelles Ziad marcha à la rencontre d'Hadrami, & le défit entièrement dans une action qui se passa à peu de distance de Basrah; il rentra ensuite dans la place, qui se remit sans peine sous l'obéissance d'Ali. Cet avantage, après tant de disgraces, tranquillisa un peu le Calife. Il congédia peu après Abdal-
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(Ali. Hégire 38. Ere Chr. 658.) lah, qui retourna dans son Gouver nement, où il s'occupa à mettre sa place en état de défense, afin de n'être plus exposé dans la suite à de pareil les surprises. [] (Hégire 39. Ere Chr. 659.) [] Cet événement termina l'an 38 de l'Hégire, & le 658 de Jesus-Christ. La uuée<L'année> suivante ne présente aucune action remarquable; les Syriens fa tigués de la guerre, laisserent en re pos les Arabes, qui de leur côté ne penserent qu'à se tenir sur la défen sive. [] (Hégire 40. Ere Chr. 650.) [] Dès le commencement de la qua rantiéme année de l'Hégire, Moa- [] (Moavias s'empare de l'Hégiaz.) vias se signala par de nouvelles en treprises. Les intelligences secrettes qu'il avoit eu soin d'entretenir dans la Province d'Hégiaz, lui firent prendre la résolution d'envoyer des troupes de ce côté-là, & de s'empa rer des principales villes du pays, afin de s'ouvrir un chemin sûr pour se rendre ensuite maître de l'Yé men. [] La conquête de l'Hégiaz ne couta qu'un voyage aux troupes de Syrie. Les Arabes qui avoient eu tout le tems nécessaire pour travailler à la défense de leurs places, & à mettre
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des troupes sur pied, n'avoient pen- [] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) sé ni à l'un ni à l'autre; desorte qu'à la premiere nouvelle de la marche des Syriens, les Gouverneurs des principales villes de l'Hégiaz aban donnoient leurs places. Ainsi les Généraux de Moavias s'emparerent sans aucune difficulté de toutes les villes de cette Province, & en par ticulier de Médine & de la Mecque, dont les habitans furent contraints de prêter serment de fidélité à Moa vias. [] Les troupes Syriennes se préparant [] (Ses troupes ravagentl'Yé men.) alors à porter leurs armes dans l'Yé men, Abidallah, Gouverneur de ce pays, alla à leur rencontre sur la frontière, pour tâcher de les battre, & les empêcher de pénétrer dans la Province: mais le succès ne répon dit point à ses intentions. Il fut battu, & entièrement défait; de sorte qu'il fut obligé de prendre la fuite. Deux de ses enfans, encore tout jeunes, étant tombés entre les mains des Syriens, on exerça sur eux toute sorte de cruautés, & enfin on les fit mourir. [] Les Historiens Arabes racontent qu'Ali fut si sensiblement touché du
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) sort malheureux de ces deux enfans, qu'il prononça contre l'auteur de ces cruautés les malédictions les plus af freuses, & qu'il demanda à Dieu qu'il le privât de l'esprit & de la rai son. En effet, ajoutent les Histo riens, Arthah, (c'est ainsi que se nommoit le Général de Moavias qui avoit été cause de ces horreurs) per dit l'esprit peu d'années après, & tomba enfin dans des accès de fu reur qui le firent périr au bout de quelque tems. [] Tandis que les Syriens étoient dans l'Yémen, Ali envoya dans cette Province plusieurs escadrons de ca valerie, sous la conduite d'un Ca pitaine nommé Giariah. Ce secours ne fut d'aucune utilité aux habitans de ce pays. Les Syriens, après y être entrés, ne s'étoient occupés qu'à ra vager rapidement toute cette con trée: ils s'étoient retirés ensuite avec assez de précipitation; desorte qu'ils avoient déja regagné leur pays, lors que Giariah entra dans l'Yémen. [] (Okail se jet te dans le par ti de Moa vias.) [] Au milieu de toutes ces traverses, Ali eut encore un nouveau sujet de chagrin, qui lui fut d'autant plus sensible que ce fut de la part de son
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propre frère. Okail, c'est ainsi que [] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) s'appelloit ce Musulman, eut la lâ- cheté d'abandonner Ali, pour passer auprès de Moavias, dont il embrassa le parti. Il n'allégua d'autre raison d'une défection si honteuse, sinon que son frère ne lui donnoit pas assez pour soutenir le rang qu'il occupoit dans sa nation. [] Dans ce même-tems, il se forma [] (Il se forme un projet de tuer tous les chefs de parti.) une conjuration dont l'objet étoit de se défaire également de tous les Chefs de parti. Ce projet fut ima giné par trois Kharégites, qui se trouvant à la Mecque, s'entrete noient ensemble sur la bataille de Naharvan, où quatre mille de leurs gens avoient été taillés en piéces par les troupes d'Ali. [] Après s'être épanchés en regrets sur la perte des braves soldats qui avoient péri dans cette action, ils remonterent à la source qui avoit oc casionné les guerres intestines qui déchiroient l'Etat depuis quelque tems; & enfin, ayant fait réflexion qu'Ali, Moavias, & Amrou étoient la cause principale de tous ces dé sordres, ils résolurent de s'en dé faire, comptant, par la chute de ces
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) trois têtes, rendre le calme à leur patrie. [] Le premier de ces Kharégites s'ap pelloit Abdalrahman-ebn-Melgen: le second, Barac-ebn-Abdallah, & le troisiéme Amrou-ebn-Béker. Lors qu'ils se furent un peu échauffés dans la confidence réciproque de leur pro jet, le premier se chargea d'aller à Couffah, & d'y assassiner Ali; le se cond s'engagea de même à l'égard de Moavias, & le troisiéme promit de se défaire d'Amrou. Voilà, conclu rent-ils, les trois tyrans de la patrie, & les auteurs de tous les maux qui la déchirent. [] Cette résolution prise, on con vint du jour de l'exécution; & il fut décidé, que l'on prendroit le tems de l'assemblée solemnelle des Mu sulmans à la Mecque, durant la quelle on étoit sûr que ces trois Chefs restant chacun chez eux, y seroient moins accompagnés que dans tout autre tems. Ces trois Con jurés voulant s'assurer du succès de l'entreprise, eurent soin d'empoi sonner leurs épées: chacun partit ensuite pour se rendre où il devoit faire le coup.
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[] Barac étant arrivé à Damas, se [] (Ali. Hégire 40. Ere Chr 660.) mit à la suite de Moavias. Au jour marqué il attendit un moment favo- [] (Moavias re çoit un coup d'épée, dont il revient.) rable, & lui donna un violent coup d'épée dont il lui perça les reins. Cet événement jetta les partisans de Moavias dans la plus grande cons ternation; mais heureusement la blessure ne se trouva point mortelle; & quoique l'épée fût empoisonnée, on apporta de si promts secours, & si à propos, qu'en peu de tems le malade fut parfaitement guéri. [] On dit que le Chirurgien qui pan sa Moavias lui ayant proposé de re médier à sa plaie en y appliquant le feu, ce qui le feroit beaucoup souf frir, mais sans aucune mauvaise suite, ou de prendre un breuvage, qui en le guérissant de même, lui ôteroit la faculté d'avoir des enfans, Moavias prit ce dernier parti; & en effet, il ne laissa d'autres enfans que ceux qu'il avoit eus auparavant. [] A l'égard de l'assassin, on n'eut [] (Punition de l'assassin.) pas de peine à l'arrêter: ce fanatique ne chercha ni à se sauver ni à se dé fendre. Il déclara tout le complot avec une sécurité qui étonna ceux qui furent chargés de l'interroger.
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) Il fut condamné à avoir les pieds & les poings coupés: après quoi on le laissa. Il y en a qui assurent qu'il vé cut encore long-tems après ce sup plice. [] (Une mépri se sauve la vie à Amrou.) [] Amrou-ebn-Béker, qui s'étoit chargé d'assassiner Amrou, manqua son coup par une méprise. Amrou ayant été attaqué d'une violente co lique, ne put pas se rendre à la Mos quée le jour qu'on avoit choisi pour l'assassiner. Il envoya en sa place un de ses amis, qu'il pria de faire la fonction d'Iman. L'assassin qui ne le connoissoit point, porta son coup sur l'Iman, & le tua sur le champ, comptant que c'étoit Amrou. Le meurtrier qui n'avoit pas quitté la place fut pris sur le champ, & lorsqu'il eut appris qu'il s'étoit trompé, il dit froidement: J'en voulois à Amrou, Dieu en a voulu un autre. [] (Abdalrah man se lie avec une fem me, qui le confirmedans le dessein de tuer Ali.) [] Abdalrahman qui étoit le troisié me de ces conjurés, réussit mieux que les deux autres dans son entre prise. Etant arrivé à Couffah, il logea chez une femme qui avoit eu plusieurs de ses proches parens tués à la défaite des Kharégites près de Naharvan. Cette perte lui étoit tou-
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jours sensible, & dès que l'occasion [] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) s'en présentoit, elle ne s'épargnoit pas sur le compte du Calife. Abdal rahman ayant eu occasion de péné trer les dispositions de cette femme, entra dans un plus grand détail, & lui avoua enfin que l'objet de son voyage étoit de se défaire de l'au teur de tant de maux. [] Cette femme parut charmée de cette résolution, & promit même de la seconder de tout son pouvoir. Abdalrahman se lia plus particuliè rement avec elle, & enfin il lui pro posa de l'épouser. Elle ne s'éloigna pas de cette proposition; mais elle ajouta qu'elle exigeoit que celui qui voudroit l'avoir pour femme, lui donnât 1°. La somme de trois mille dragmes. 2°. Une servante & un esclave. 3°. La tête d'Ali. [] Abdalrahman souscrivit à ces con ditions, & comme le tems de l'exé cution de son entreprise approchoit, il commença par penser à se défaire d'Ali. La femme y consentit avec plaisir, & elle lui donna deux hommes pour l'accompagner, & le servir s'il en étoit besoin. [] Enfin le jour funeste étant arrivé,
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) Abdalrahman se prépara à commet tre à Couffah le même crime que les deux autres scélérats commettoient l'un à Alexandrie, & l'autre à Da mas. [] (Pressenti mens d'Ali sur sa mort.) On dit que le Calife eut un secret pressentiment du sort affreux dont il étoit menacé; on le vit pendant assez long-tems triste & rêveur: quelque fois il parloit seul; & ce qu'il disoit, étoit toujours l'expression de la plus sombre mélancolie. Il cherchoit ce pendant à surmonter ces noires va peurs qui l'accabloient; mais ce n'é toit qu'en évoquant son courage, pour affronter un malheur dont l'i dée lui étoit toujours présente. On l'entendit un jour se dire à lui- même, en se promenant d'un air extrêmement pensif: Eh bien, mon cœur, prens patience, puisqu'il n'y a point de reméde contre la mort que le ciel nous destine. [] Le jour même qui devoit être le dernier de cet infortuné Calife, il sortit de son palais dès le grand ma tin pour se rendre à la Mosquée. En passant près des basses-cours, les animaux domestiques qui y étoient, firent chacun dans leur espéce des
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cris effrayans. Un de ses esclaves leur [] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) ayant jetté un bâton, pour les dissi per & les faire taire, le Calife lui dit: Laissez-les crier, car leurs cris sont les plaintes & les chants lugubres de ma mort. Il sortit ensuite, & marcha vers la Mosquée. [] Les trois assassins étoient à la porte [] (Ali est assas siné.) qui l'attendoient. Lorsqu'il fut près d'entrer, ils feignirent d'avoir que relle ensemble, & mirent l'épée à la main. L'un d'eux, nommé Darvan, lui porta un coup & le manqua. Ab dalrahman le frappa presque en mê me-tems, & lui fit une large blessure à la tête, précisément au même en droit où il avoit été blessé autrefois dans une bataille à laquelle il s'étoit trouvé sous Mahomet. [] Après ce coup, les trois assassins [] (Deux des meurtriets sont arrêtés & punis.) se sauverent. Il y en eut un qui sut si bien se mettre à couvert, qu'on ne put jamais le trouver Darvan ne chercha pas à s'échapper: il reprit tranquillement le chemin de sa mai son, comme s'il ne s'étoit rien passé: mais dans le tems qu'il étoit près d'entrer chez lui, un de ceux qui l'avoient vu tirer l'épée contre Ali, le tua sur le pas de sa porte.
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660) [] A l'égard d'Abdalrahman, il pa rut effrayé d'abord du crime qu'il venoit de commettre. Il voulut se cacher dans un coin de la Mosquée; mais il fut bien-tôt découvert, & après avoir nié pendant quelque- tems, il avoua ensuite, & fut pré senté au Calife, qui le donna en garde à Hassan son fils aîné, & lui recommanda de ne le laisser man quer de rien. Il ordonna de plus, qu'au cas que sa blessure fût mortel le, on ne fît point languir le crimi nel dans les tourmens, mais qu'on le punît d'une mort fort prompte. Ali mourut le cinquiéme jour de sa blessure, & ce qu'il avoit ordonné par rapport à son assassin fut ponc tuellement exécuté. [] (Portrait d'Ali.) [] Ce Calife étoit d'une taille un peu au-dessous de la médiocre. Il avoit le visage fort rouge, les yeux grands, la tête chauve, & la barbe fort épaisse. Sa physionomie étoit gracieuse, son air riant, & son humeur fort enjouée. [] (Tittes don nés à ce Cali fe.) [] Entre les titres honorables que les Musulmans donnoient à Ali, il y en a deux principaux, savoir Vassi & Morthadi. Le premier signifie léga taire, héritier, exécuteur testamen-
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taire de Mahomet. Le second veut [] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) dire, agréable à Dieu, bien reçu de Dieu. Ses sectateurs lui ont donné encore d'autres qualités; par exem ple les Schiites l'appellent Faïz-al- Anovar, c'est-à-dire, distributeur des lumières & des graces. Les Per ses le nomment Schad-Marduman, ou le Roi des hommes. La vénération que les partisans d'Ali ont eue pour ce Calife, n'a pas empêché que son nom, & celui de tous ceux de sa race, n'aient été en malédiction durant plusieurs an nées, c'est-à-dire, pendant le regne des Califes Ommiades, depuis Moa vias jusqu'à Omar, huitiéme Calife de cette race, qui fit supprimer des prieres publiques, les malédictions que l'on prononçoit ordinairement dans les Mosquées aux jours des as semblées solemnelles. [] Quelques Califes, de ceux qu'on a appellés Abbassides, témoignerent aussi beaucoup d'aversion pour Ali & pour tous ceux de sa race. Au con traire, les Princes qui regnerent en Egypte, sous le nom de Califes Fa timites, firent joindre son nom à ce lui de Mahomet dans les invita-
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660) tions que l'on fait pour la priere, du haut des Tours ou Minarets, qui sont auprès des Mosquées. [] (Lieu de la sépulture d'Ali.) [] Ali fut enterré auprès de Couffah; mais on eut soin de cacher le lieu de sa sépulture, & il resta ignoré du rant le regne des Ommiades. Il ne fut découvert que l'an 367 de l'Hé gire, par Addedoullat, Prince de la race des Bouides, qui regna à Bagdet sous le Calife Thaï. Il fit bâtir sur ce sepulcre un somptueux édifice, que les Persans appellent Kunbud-Faïz-al-Anovar, c'est-à- dire, le dôme du distributeur des lumières. [] Il y a eu des gens de la secte d'A li qui ont voulu faire de ce Calife une divinité. En conséquence, ils ont inventé quantité de contes ridi cules, & d'apparitions singulieres, qui n'ont servi qu'à faire connoî tre l'extravagance de ceux qui les avoient imagin. [] (Ouvrages dont Ali est auteur.) [] Du reste,Ali a toujours passé dans sa nation pour un homme fort sa vant. On a de lui un Centiloque, c'est-à-dire, un recueil d'une cen taine de maximes qui ont été tradui tes de l'Arabe en Turc, en Persan,
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& dans les autres langues de la gran- [] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) de Asie. [] L'ouvrage le plus estimé qu'on ait de lui, est intitulé Gefr ou Giamé. Il est écrit en caractères mystérieux & hyéroglyphiques: il traite des grands événemens qui doivent arriver dans le Gouvernement des Musulmans. Giafer-Sadec en a expliqué une grande partie; mais les Persans pré tendent que l'explication du tout est réservée au douziéme Iman, sur nommé Mahadi, c'est-à-dire, le grand directeur. Cet Iman a paru parmi eux; mais ils croient que Dieu l'ayant pris sous sa protection dans le tems qu'il étoit persécuté par les Califes de Bagdet, l'enleva dans un lieu qu'on ne sait point, & d'où il ne reviendra qu'à la fin du monde, pour réduire l'univers à la religion Mahométane. [] Les Auteurs Arabes rapportent [] (Maximes d'Ali.) communément dans leurs ouvrages, quantité de traits d'Ali fort judi cieux, & des maximes très-sensées, qui font l'éloge de la bonté de son cœur aussi-bien que de la justesse & de la vivacité de son esprit, & de la pureté de ses mœurs.
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) [] On trouve dans un livre Arabe, intitulé le Printems des Justes, cette maxime d'Ali: Celui qui veut être ri che sans biens, puissant sans sujets, & sujet sans maître, n'a qu'à quitter le péché & servir Dieu, il trouvera ces trois choses en lui. Il fit un jour une réponse qui dut servir de leçon à ceux qui étoient venus pour lui faire des reproches au sujet des mouvemens qui troubloient l'Etat depuis le commencement de son regne. Un de ses capitaines lui ayant demandé avec un peu d'ai greur, pourquoi le Gouvernement d'Aboubécre & d'Omar ayant été si tranquille, celui d'Othman & le sien s'étoient trouvés si agités. La raison en est bien évidente, répondit Ali, c'est qu'Othman & moi nous ser vions fidélement Aboubécre & Omar, au lieu qu'Othman & moi nous n'a vons trouvé pendant nos regnes que vous & vos semblables. [] Il y a encore une maxime d'Ali qui a trait à la conduite de ceux, qui par un esprit de parti, formerent dans la suite la secte des Alides. Ces sectaires, pour se distinguer des au tres Musulmans, prirent un turban
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d'une couleur & d'une façon parti- [] (Ali Hégire 40. Ere Chr. 660.) culiere, & tresserent leurs cheveux d'une maniere différente des autres disciples de Mahomet. Gardez-vous bien, dit Ali, de vous séparer de la communion des Musulmans; car celui qui s'en séparera appartiendra au Démon, comme la brebis qui quitte son troupeau, appartient au loup. Ne donnez point de quartier à celui qui marche sous l'étendard du schisme, quand même il se couvriroit de mon turban; car il porte la marque infail lible d'un homme qui est hors du bon chemin. Cette sentence condamne bien ouvertement la conduite de ceux qui se vantent d'être de la secte d'A li, tels que sont les Persans d'aujour d'hui, une partie des Princes des Usbeks au-delà du fleuve Gihon, & plusieurs Monarques puissans dans les Indes, qui en conservant le tur ban d'Ali, se sont séparés des autres Musulmans. [] Les uns & les autres se donnent réciproquement le nom de Schiites, c'est-à-dire, sectaires méprisables & réprouvés. Mais il a été affecté par ticulièrement aux sectateurs d'Ali,
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[] (Ali. Hégire 40. Ere Chr. 660.) qui ont souvent excité de violens troubles dans l'Empire Musulman, pour élever au trône les descendans de ce Calife, à qui ils prétendoient que le trône devoit appartenir de droit. On en verra de fréquens exemples dans la suite de cette his toire, lorsqu'il s'agira des dynasties qu'ils ont formées sous les diverses dénominations d'Alides, de Fatimi tes, d'Edrissites & d'Ismaëliens. [] Ali, comme on a vu dans la vie de Mahomet, avoit épousé Fatime, fille de ce Prophéte. Après la mort de sa femme il en eut plusieurs au tres; & de ces différens mariages, il laissa quinze garçons & dix-huit filles. Fatime lui donna trois gar çons, savoir Hassan, Hossein & Mohassan. Celui-ci mourut dans son enfance. Les deux premiers firent souche, & sont remarquables dans l'histoire Musulmane par les grands personnages qu'ils produisirent, & par les révolutions que leurs descen dans occasionnerent dans les diffé rens siécles du Mahométisme.
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HASSAN

V. CALIFE.

[] HAssan, fils aîné du feu Ca-(Hassan. Hégire 40. Ere Chr. 660.) life, fut élu d'une voix una nime pour occuper la place de son [] (Ali refuse de désigner son succes, seur.) pere. On avoit voulu engager Ali à nommer lui-même son successeur, dès qu'on s'étoit apperçu que sa bles sure étoit mortelle; mais indépen damment des raisons que pouvoit avoir ce Calife de ne désigner per sonne pour une dignité dans la pos session de laquelle il avoit lui-même essuyé tant de traverses, il fut encore retenu par l'exemple du Prophéte. C'est ce qu'il représenta à ses amis, lorsqu'ils le pressoient de penser à son successeur. Il leur dit que Maho met n'ayant pas voulu désigner per sonne pour lui succéder, il feroit de même, & qu'il abandonneroit aux peuples le soin de se choisir un Maî-
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(Hassan. Hégire 40. Ere Chr 660.) tre, dont le gouvernement fût moins agité que le sien. [] (Hassan est reconnu Ca life.) [] Dès qu'il fut mort, les voix se déclarerent pour Hassan; & les peu ples lui prêterent serment de fidélité, après qu'il eut juré lui-même de se conduire selon l'Alcoran & la tradi tion. Quelque flatté qu'il dût être de se voir porté sur le Trône par le suffrage des peuples, il reconnut bien-tôt qu'il étoit peu propre à sou tenir avec dignité le poids d'une couronne. [] (Caractère d'Hassan.) [] Son caractère doux & tranquille lui inspiroit de l'aversion pour tous les mouvemens tumultueux, & spé cialement pour le fracas des armes. Héritier de la piété de son père plu tôt que de sa valeur, il figuroit assez bien dans le paisible réduit d'une Mosquée, mais il étoit extrêmement déplacé à la tête des troupes. [] (Il marche contre Moa vias.) [] Il fut cependant bien-tôt obligé de prendre les armes pour satisfaire aux instances de ses nouveaux sujets, qui demandoient avec ardeur que l'on recommençât la guerre contre Moavias. Il marcha donc en Syrie à la tête d'une forte armée, qu'il fit précéder de douze mille hommes,
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qui eurent ordre de s'avancer sous(Hassan. Hégire 40. Ere Chr. 660.) la conduite de Kaïs, qu'il leur donna pour Général. [] Moavias s'étant mis aussi en cam pagne de son côté, marcha à la ren contre du Calife. Kaïs, avec ses douze mille hommes, l'arrêta dans sa marche, & se conduisit avec assez d'habileté pour contenir l'ennemi, sans cependant risquer une bataille, à cause du peu de monde qu'il avoit en comparaison de Moavias. Il n'y eut donc que des escarmouches assez vives: du reste Kaïs se tint bien re tranché, en attendant le gros de l'ar mée. [] Hassan arriva peu après, & l'on [] (Il s'éleve une sédition dans son ar mée.) commença à faire les préparatifs pour se présenter aux ennemis. Mais un des domestiques du Calife ayant été massacré dans ces conjonctures, il voulut punir les coupables: les troupes se mutinerent: les Officiers prirent parti dans la querelle. On s'échauffa de part & d'autre en pré sence du Calife, & la dispute devint si tumultueuse, qu'Hassan fut insulté en face: on le renversa même de dessus le siége où il étoit assis, & il se trouva trop heureux d'en être
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(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) quitte pour quelques blessures. [] Cet événement étant arrivé près [] (Le Calife se sauve à Ma daïn.) de Madaïn, où le Calife avoit ame né ses troupes, il profita de la pro ximité de cette place pour aller s'y renfermer, & se mettre à couvert de la fureur des séditieux. Mais cette retraite pensa lui être bien funeste, par les infâmes conseils du neveu du Gouverneur, qui sollicita vive ment son oncle pour qu'il se défît du Calife; heureusement le Gouver neur ne voulut pas écouter une pro position aussi indigne. Le neveu fit tout ce qu'il put pour l'engager du moins à le faire prisonnier, & le re mettre entre les mains de Moavias. Le Gouverneur refusa également de prendre ce parti, alléguant les droits sacrés de l'hospitalité, les loix de l'honneur, & enfin l'indignité qu'il y auroit à trahir ainsi le petit-fils de l'Apôtre de Dieu. Il déclara donc que le Calife seroit en sureté chez lui, & qu'il lui procureroit même tous les agrémens qu'on pourroit lui procurer. [] (Hassan se propose d'ab diquet le Ca lifat.) [] Hassan de son côté avoir l'esprit dans une cruelle agitation. L'inso lence de ses troupes, le mépris qu'on
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auroit pour lui à l'avenir, s'il lais-(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) soit leur insulte impunie, le danger qu'il y avoit à vouloir châtier les coupables; d'ailleurs, l'opposition qu'il ressentoit pour une guerre, dont les commencemens étoient de si mauvais augure: toutes ces réfle xions lui firent prendre le parti de renoncer à une dignité qu'il n'avoit jamais ambitionnée, & pour la dé fense de laquelle il n'étoit pas d'hu meur de sacrifier son repos, & en core moins d'exposer sa vie au ha sard des armes. [] Hossein son frere, à qui il com muniqua cette idée, n'oublia rien pour l'en détourner: mais il eut beau lui faire des remontrances sur la honte que son abdication alloit ré pandre sur leur famille, & en parti culier sur la mémoire d'Ali, Hassan demeura ferme dans son projet, par ce qu'il pressentit qu'en abdiquant volontairement, il se feroit un ami de Moavias, qui ne manqueroit pas, par reconnoissance, de le dédomma ger du sacrifice qu'il lui faisoit, & lui procureroit dans une douce ob scurité, un sort heureux & tranquil le, tel qui convenoit à un homme
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(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) qui n'avoit ni courage ni ambi tion. [] Moavias qui avoit des espions jusques dans la Cour du Calife, fut bien-tôt informé des dispositions d'Hassan. Ce fut par cette raison qu'il donna ordre à ses Généraux de ne rien entreprendre contre l'armée du Calife, & de se contenter de faire bonne contenance. Pendant ce tems, il fit agir les émissaires secrets qu'il avoit auprès d'Hassan; & ceux- ci se comporterent si adroitement, que sans que l'on se doutât d'aucune intelligence, ils amenerent les cho ses au point qu'ils le souhaitoient. [] (Conditions que Hassan exige de Moa vias, pour lui céder le Califat.) [] Hassan ayant donc bien pris sa ré solution, écrivit à Moavias, & lui manda que le chagrin qu'il ressentoit de voir les Fidéles Musulmans expo sés aux cruels malheurs d'une guerre intestine, & cela uniquement pour soutenir sa promotion au Califat, le portoit à terminer cette guer re, en sacrifiant ses propres in térêts; qu'il étoit determiné à re noncer au Trône, & que pour em pêcher que l'élévation d'un nouveau rival ne fût une occasion de conti nuer la guerre, c'étoit à lui-même
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qu'il vouloit résigner la Couronne.(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) Il ajouta, qu'un présent aussi con sidérable méritant quelque recon noissance de sa part, il exigeoit trois conditions. 1°. Qu'on le laisseroit le maître de tout ce qui étoit alors dans le trésor public de Couffah. 2°. Qu'il auroit en propre une terre considé rable dans la Perse. 3°. Que Moa vias s'engageroit à ne jamais rien dire d'injurieux à la mémoire d'Ali. [] Moavias, qui ne pouvoit payer trop cher une abdication si avanta geuse pour lui, accepta les condi tions; & aussi-tôt on dressa un traité qui fut signé de part & d'autre. Moa vias vint alors trouver Hassan, & ils partirent ensemble pour se ren dre à Couffah, où l'abdication de voit se faire. [] On convoqua l'assemblée générale [] (Hassan ab dique le Ca lifat.) des Musulmans dans la grande Mos quée, & Hassan étant monté dans la chaire, commença par rendre gloire à Dieu, qui lui avoit inspiré les moyens de rendre la paix aux Fi déles; & ensuite il s'énonça en ces termes: Musulmans, Moavias m'a disputé le Califat, auquel j'avois plus de droit que lui; j'ai mieux aimé m'en
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(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) démettre en sa faveur, que de voir ré pandre votre sang par les armes: tout cela ne durera qu'un certain tems, car les choses du monde sont sujettes au changement.
[] Ces dernieres paroles penserent exciter une querelle. Moavias inter rompit brusquement le Calife, & lui parla avec beaucoup de vivacité sur l'imprudence qu'il y avoit de faire entrevoir que la démarche qu'il fai soit pouvoit occasionner un jour de nouveaux mouvemens. [] Hassan laissant tomber les reproches de Moavias, reprit tranquillement son discours, & le termina par dire au peuple, qu'en les quittant il y avoit trois choses qu'il ne pouvoit oublier. 1°. Le cruel traitement qu'on avoit fait à son pere. 2°. Les outrages qu'il venoit d'essuyer lui- même à la tête des troupes: & enfin le pillage qu'on avoit osé faire de ses biens, dans le tems qu'il ne cher choit qu'à établir la paix, afin que chacun pût jouir tranquillement de ce qui lui appartenoit. [] (Les Couf fiens refusent à Hassan l'ar gent du tré sor public.) [] Cette harangue terminée, Hassan se prépara à partir; mais il voulut auparavant qu'on lui livrât, selon
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les conventions, tout ce qui étoit(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) dans le trésor public. Les Couffiens lui déclarerent nettement qu'ils ne pouvoient le satisfaire sur cet arti cle; que ce trésor étant à eux, Moa vias avoit eu tort d'en disposer; & qu'absolument ils ne permettroient pas qu'on l'emportât, ni même qu'on en enlevât la moindre chose. [] Cette opposition des Couffiens [] (Moavias l'en dédommage.) fut sensible pour Hassan. Moavias de son côté dut en être bien mécon tent. Cependant il ne jugea pas à propos de faire la moindre instance. Content d'être parvenu au but qu'il se proposoit depuis si long-tems, il ne s'occupa que du soin de bien éta blir son autorité. Du reste, il promit à Hassan de le dédommager ample ment de ce qu'on venoit de lui refu ser: en effet, il lui assigna un revenu de trois millions par année, & dans la suite il y ajouta de tems en tems des présens de très-grand prix. [] Hassan partit de Couffah, avec [] (Hassan & son frere se retirent à Médine.) Hossein son frere, & ils allerent l'un & l'autre fixer leur habitation à Médine, où ils menerent une vie privée, sans vouloir en aucune façon participer aux affaires ni aux troubles
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(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) de l'Etat. Moavias essaya cependant de les tirer de cette inaction, lors que les Kharégites reprirent les ar mes. Il écrivit à Hassan pour le prier de marcher contre eux, afin de les contenir, en attendant qu'il pût agir par lui-même; mais la réponse d'Has san lui fit connoître qu'il s'adres soit mal. Ce Prince répondit qu'il avoit absolument renoncé à toutes les affaires publiques afin d'éviter la guerre, & que s'il avoit été d'humeur de la faire, il la lui auroit faite à lui- même. [] (Mort de Haflan.) [] Il passa ainsi sept à huit ans à Mé dine, c'est-à-dire, le reste du tems qu'il vécut: il mourut l'an 49 de l'Hégire, n'ayant encore que qua rante-sept ans. On assure que ses jours furent avancés par Moavias, qui engagea sa femme à l'empoison ner. Il se porta, dit-on, à ce crime, pour se débarrasser d'une condition que Hassan avoit exigée de lui. Moa vias s'étoit engagé à ne point se dé signer de successeur pendant la vie d'Hassan, & à en remettre l'élection entre les mains d'un certain nombre de personnes que ce même Hassan devoit nommer.
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[] Lorsque Moavias eut bien établi(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) son autorité, il forma le dessein de fixer le Califat dans sa famille, & [] (Moavias porte sa fem me à l'em poisonner.) de commencer par désigner Yésid son fils pour son successeur: & afin de n'être point exposé aux reproches qu'Hassan pouvoit lui faire de man quer aux conditions qu'ils avoient stipulées entre eux, il prit le parti de se défaire de ce Prince. Pour réussir plus surement, il mit la femme d'Hassan dans ses intérêts; & il la gagna si bien, qu'elle consentit à empoisonner son mari, moyennant la promesse que Moavias lui fit de l'épouser ensuite. [] Le crime commis, elle somma Moavias de tenir sa parole: mais celui-ci se mocqua d'elle, & il con sentit seulement de lui donner en dédommagement une somme d'ar gent très-considérable. [] Hassan étant près de mourir, son frere qui s'apperçut bien qu'il étoit empoisonné, le pressa très-fortement pour qu'il lui déclarât qui il soup çonnoit coupable d'un tel attentat, l'assurant qu'il en tireroit vengeance sur le champ: mais le mourant lui répondit avec beaucoup de tranquil-
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(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) lité: Mon cher frère, la vie des hom mes est composée de jours qui s'éva nouissent bien rapidement: laissez en paix le coupable; nous paroîtrons en semble lui & moi devant Dieu. [] (Aiésha re fuse à Hassan la sépulture auprès de Ma homet.) [] Il avoit demandé, par son testa ment, d'être enterré auprès de Ma homet son grand père. Aiésha y avoit consenti d'abord; mais peu après elle changea d'avis, lorsqu'el le vit la famille des Ommiades s'y opposer: elle déclara donc que la maison où Mahomet étoit enterré, lui appartenant en propre, elle ne souffriroit point que l'on mît qui que ce soit auprès du Prophéte. Ainsi son corps fut inhumé dans le cime tière public. [] La courte durée de son regne, qui ne fut que de six mois ou environ, a été cause que quelques Auteurs n'ont pas jugé à propos de le comp ter dans le nombre des Califes. J'ai suivi Ebn-Athir & quelques autres, qui ont cru ne devoir pas omettre ce Prince; parce qu'en effet il a joui de la dignité Souveraine, & que le peu de tems qu'il a regné n'empêche pas qu'il n'ait été aussi-bien Calife que ceux qui ont occupé le Trône pen dant plusieurs années.
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[] Hassan laissa plusieurs enfans. Le(Hassan. Hégire 41. Ere Chr. 661.) plus célébre fut Abdallah, dont la postérité causa de grands troubles dans l'Empire Musulman. [] A l'égard d'Hossein, sa branche fut la principale des Alides, parce qu'elle se conserva dans la possession de l'Imamat, qui est la premiere dignité de la religion chez les Mu sulmans.
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MOAVIAS

VI. CALIFE.

(Moavias. Hégire 41. Ere Chr. 661.) [] DEs que Hassan eut fait solem nellement sa démission du Ca lifat, Moavias prit possession de [] (Commence ment de la Dynastie des Ommiades.) cette dignité, & la rendit hérédi taire dans sa famille, au lieu qu'avant lui elle étoit élective. C'est à lui que commence la Dynastie des Ommia des, si célébre dans l'histoire des Ara bes. Elle a pris son nom d'Ommiah qui étoit bisayeul de Moavias. [] Le père de ce Calife s'appelloit Abou-Sofian, & étoit l'un des chefs de la tribu des Coreischites, qui étoit aussi celle de Mahomet: lors que ce Prophéte prit les armes pour établir sa doctrine, les Coreischites qui ne vouloient point entendre par ler de cette religion, armerent aussi de leur côté, & donnerent à Abou- Sofian le commandement de leurs troupes.
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[] Ce Général se distingua dans plu-(Moavias. Hégire 41. Ere Chr. 661.) sieurs occasions; mais tous ses efforts n'empêcherent point que Mahomet n'eût presque toujours l'avantage. Il céda enfin à la fortune de ce Pro phéte le jour de la fameuse victoire de Bédre, & il embrassa publique ment le Musulmanisme. [] L'exemple d'un Prosélyte de cette considération décida du sort des Coréischites, & ils devinrent pres que tous sectateurs de Mahomet. On dit que ce nouveau Musulman de manda trois choses au Prophéte, lorsqu'il fit profession de sa doctrine. La premiere, fut de commander les troupes qu'on feroit marcher contre les Infidéles, afin qu'il pût expier le crime qu'il avoit commis en demeu rant lui-même si long-tems dans l'in fidélité. [] Il pria ensuite le Prophéte de prendre Moavias son fils pour Se crétaire; & enfin il demanda que Mahomet épousât une de ses filles nommée Gasah. Cette derniere pro position fut rejettée; mais le Pro phéte accorda les deux autres. Abou- Sofian eut donc le commandement des troupes, & Moavias entra au
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(Moavias. Hégire 41. Ere Chr. 661.) service de Mahomet, sous lequel il travailla long-tems en qualité d'un de ses Secrétaires. [] Après sa mort, Moavias se fit une telle réputation sous les Califes successeurs de Mahomet, qu'il fut nommé Gouverneur de Syrie, lors qu'on eut fait la conquête de cette Province. Il s'y acquit une si grande autorité, qu'enfin il réussit à se faire proclamer Calife contre toutes les regles. Son grand courage & son ha bileté lui firent surmonter tous les obstacles qu'on lui opposa pour l'em pêcher d'arriver au Trône; & mal gré les efforts de ses ennemis, il par vint à réparer tout ce qu'il y avoit de défectueux dans sa premiere élec tion. (Hégire 42. Ere Chr. 662) [] Le commencement de son regne fut violemment agité par la révolte [] (Les Kharé gites se soule vent de nou veau.) des Kharégites, qui étoient, comme je l'ai dit, ennemis déclarés de toute subordination. On les avoit trop négligés dès leur naissance. Ali avoit, à la vérité, réussi à les battre; mais il n'avoit pu les éteindre. Le regne suivant, aussi peu redoutable par sa durée que par la foiblesse du person nage qui occupoit le Trône, releva
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leur courage, & leur inspira un nou-(Moavias. Hégire 42. Ere Chr. 662.) veau goût pour faire des entreprises. [] Moavias, instruit par les fautes que ses prédécesseurs avoient com mises, prit au plutôt des mesures pour abatre un parti si contraire à son autorité. Il fit donc marcher contre eux les troupes qu'il avoit le vées en Syrie. Mais le succès ne ré pondit pas à ses espérances; les Sy riens furent battus en plusieurs cir constances, & les Kharégites victo rieux, n'en devinrent que plus inso lens, & en même-tems bien plus à craindre. [] Le Calife eut recours alors aux(Moavias en gage les Couf fiens & les Irakiens à prendre les armes contre les Kharégi tes.) habitans de Couffah, & aux peuples de l'Irak, & les pria de s'intéresser dans sa querelle. Il leur représenta que tout devoit les engager à pren dre les armes contre des impies, qui ne connoissant ni loix ni religion, & qui n'étant ainsi retenus par au cun frein, leur feroient la guerre sans en avoir le moindre prétexte, & par viendroient peut-être un jour à s'em parer de leur pays. [] Ces remontrances firent leur effet. Les Couffiens & les Irakiens prirent les armes, & marcherent en bataille
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(Moavias. Hégire 42. Ere Chr. 662.) contre les Kharégites. Ceux-ci fai sant réflexion que la jonction de ces troupes à celles de Syrie alloit former contre eux un parti formi dable, firent quelques tentatives pour les engager à demeurer neu tres; & comme ils savoient que la plupart d'entre eux n'avoient recon nu Moavias que pour éteindre le feu de la guerre civile, & que du reste ils n'approuvoient nullement la fa çon dont il s'étoit élevé sur le Trô ne, ils leur envoyerent un député, qui prit une tournure assez adroite pour leur faire entendre qu'ils fe roient bien de ne point se mêler dans la guerre qu'ils avoient déclarée à Moavias. [] Après beaucoup de négociations, le député Kharégite leur fit voir que pensant comme ils faisoient, ils ne risquoient rien de ne point prendre part dans cette guerre: Car, dit-il, on peut regarder Moavias comme notre ennemi commun. S'il tombe sous nos coups, vous serez délivrés de ce tyran: s'il nous extermine, vous serez débar rassés de toutes les inquiétudes que vous avez sur notre compte. [] Les Irakiens refuserent constam-
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ment de se prêter aux idées des Kha- [] (Moavias. Hégire 42. Ere Chr. 662. Les Kharé gites sont dé faits.) régites; & ils trouverent qu'il étoit d'une extrême importance que tout le monde s'intéressât à détruire une secte de gens qui affectoient une in dépendance criminelle, également contraire aux loix, à la religion & à la société. Ils les attaquerent donc avec fureur; & après plusieurs ac tions parfaitement foutenues par la valeur réciproque des deux partis, il y eut enfin une bataille sanglante qui décida du sort des Kharégites. Les Irakiens eurent tout l'avantage, & le parti contraire fut presqu'en tierement exterminé. [] La destruction de ces sectaires ren- [] (Hégire 43. Ere Chr. 663. Mort d'Am rou-ben-al, As.) dit pour quelque-tems le calme à l'Arabie. Du moins l'on ne voit point dans les histoires, qu'il se soit rien passé de mémorable depuis cette ba taille, jusqu'à la fin de la quarante- troisiéme année de l'Hégire. Cette année n'est remarquable que par la mort du fameux Amrou-ben-al-As, si renommé par son courage & par son intelligence dans le métier de la guerre. Il fut un des premiers héros du Musulmanisme; & Mahomet di soit de lui, qu'il ne connoissoit per-
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(Moavias. Hégire 43. Ere Chr. 663.) sonne qui fût plus sincèrement atta ché à la religion. [] La vivacité de son esprit, sa va leur, sa capacité, ses exploits en Syrie & en Egypte, les disgraces mê me qu'il eut à essuyer; tout cela lui a mérité les plus grands éloges de la part des Historiens. Il mourut dans son Gouvernement d'Egypte, que Moavias lui avoit abandonné avec tous les revenus de cette riche Pro vince, à condition qu'il entretien droit à ses dépens les troupes néces saires pour la défense de ce pays. [] Indépendamment des qualités qui annonçoient un grand Général, Am rou en avoit d'autres qui le ren doient très-recommandable dans sa nation. Il possédoit dans un degré éminent, l'éloquence & la Poësie. Avant d'embrasser le Musulmanis me, il exerça sa verve contre Ma homet, & fit à son sujet des vers extrêmement satyriques. Il en témoi gna depuis un vif repentir; & dans le tems même qu'il mourut, il fit à ses enfans un discours très-pathéti que dans lequel il rappella encore le malheur qu'il avoit eu d'écrire con tre le Prophéte.
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[] Ce fut à peu près dans ce même(Moavias. Hégire 43. Ere Chr. 663.) tems, que Moavias se détermina à reconnoître pour son frere, un Mu-(Origine de Ziad.) sulman de mérite nommé Ziad, qui s'étoit toujours distingué parmi les Arabes par son esprit, ses talens & ses exploits militaires. Il étoit fils d'A bou-Sofian, aussi-bien que Moavias; mais il n'avoit point été reconnu, parcequ'il étoit venu d'un commer ce illégitime: c'est ce qui lui avoit fait donner le nom de Ziad-ben-Abi hi, c'est-à-dire, fils d'un inconnu. [] Il donna de bonne heure les plus heureux présages de ce qu'il seroit un jour. Le brave Amrou, qui étoit connoisseur, l'ayant observé dans une assemblée des compagnons de Mahomet, où il l'entendit parler avec beaucoup de force & de solidité, fut si charmé de ce jeune homme, qu'il dit à son sujet, que sans le vice de sa naissance il auroit mérité de commander un jour les Arabes. [] Les Califes sous lesquels il servit, rendirent justice à son mérite. Il se distingua sur-tout dans la conduite qu'il tint en Perse, lorsqu'il fut chargé par Ali de quelque commis sion dans cette vaste Province: il s'y
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(Moavias. Hégire 43. Ere Chr. 663.) acquit bientôt la plus grande répu tation, par les rares talens qu'il fit voir pour l'administration des af faires. [] (Il se jette dans le parti des Alides.) [] Lorsque Hassan eut abdiqué le Califat, Ziad refusa absolument de reconnoître Moavias, quoiqu'il fût son frere naturel. Le respect qu'il crut devoir à la mémoire d'Ali son bienfaiteur, l'engagea à s'éloigner du nouveau Calife pour se jetter dans le parti des Alides. [] (Moavias le fait entrer dans le sien.) [] Moavias, qui connoissoit tout le mérite de Ziad, voyoit avec dou leur combien un adversaire de cette considération seroit redoutable à son parti. Il entreprit donc de le gagner, & fit part de son dessein à Mogairah- ebn-Saïd, Gouverneur de Couffah, qui s'offrit volontiers de le servir, en travaillant à détacher Ziad du parti des Alides. Mogaïrah pouvoit y réussir d'autant plus facilement, qu'il avoit entretenu une liaison in time avec Ziad, depuis un service qu'il lui avoit rendu dans une affaire de très-grande conséquence.* 4
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[] Mogaïrah négocia donc si adroi-(Moavias. Hégire 43. Ere Chr. 663.) tement auprès de Ziad, & il lui fit d'ailleurs des propositions si avanta geuses de la part du Calife, qu'il réussit enfin à le ramener. Moavias le reçut à sa cour avec toutes les marques possibles de considération, & il l'assura que dans peu il le met troit en situation d'occuper les pre mières places de l'Etat, sans crainte qu'on pût lui faire plus long-tems les reproches qu'on lui avoit faits par le passé. [] En effet, il fit faire toutes les in- [] (Il le recon noît pour son frère.) formations convenables pour parve nir à ses fins; & après beaucoup de formalités, il fut décidé que Ziad étoit vraiment fils d'Abou-Sofian. Le Calife fit publier cette décision dans une assemblée solennelle, où il re connut publiquement Ziad pour son propre frère, issu aussi-bien que lui du noble sang des Coréischites, & dès-là capable de remplir les premie res places de l'Etat. [] La famille de Moavias fut très- mécontente de cette légitimation,
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(Moavias. Hégire 43. Ere Chr. 663.) qui en associant Ziad aux priviléges des Ommiades, avoit donné occa sion de faire des recherches desho norantes pour un homme tel qu'A bou-Sofian, dont la mémoire avoit été jusqu'alors dans la plus grande vénération parmi les Musulmans. [] Moavias laissa tomber tous les dis cours qu'on jugea à propos de faire sur le parti qu'il venoit de prendre, & il ne s'occupa que du soin d'em ployer utilement les talens de Ziad pour le bien de l'Etat, & l'avance ment de ses propres affaires. [] (Hégire 44. Ere Chr. 664. Ziad est fait Gouverneur de Basrah.) [] Il lui donna d'abord le Gouverne ment de Basrah, où il étoit nécessaire d'envoyer au plutôt quelqu'un qui eût assez d'autorité pour arrêter les désordres qui s'y commettoient de puis quelque-tems. Abdallah-ebn- Amer avoit été déposé depuis peu du Gouvernement de cette place, parce que sa trop grande douceur l'empêchoit de sévir contre les bri gands qui désoloient tous les envi rons. Le Calife l'avoit fait remplacer par Hareth, qui fit quelques tenta tives pour remédier au mal; mais il étoit parvenu à un tel excès, qu'il lui fut impossible de le déraciner.
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Ziad y fut donc envoyé à son tour,(Moavias. Hégire 44. Ere Chr. 664.) comme l'homme le plus propre pour remettre en vigueur la police la plus exacte. [] Dès qu'il fut arrivé à Basrah, il [] (Ils dissipe les brigands qui infes toient cette ville & les environs.) convoqua l'assemblée générale des Musulmans, & leur déclara qu'il connoissoit les remédes nécessaires pour arrêter les désordres publics; mais qu'avant de les employer, il étoit bien-aise d'avertir que ceux qui se sentoient coupables feroient bien de quitter la ville au plutôt, parce qu'il ne feroit aucun quartier à ceux qui tomberoient entre ses mains. [] Peu après il fit publier une ordon nance qui portoit qu'immédiate ment après la prière du soir tout le monde eût à se retirer chez soi, & que quiconque se trouveroit dans les rues après l'heure marquée, seroit puni de mort. Il établit à cet effet une patrouille, commandée par un Officier qui avoit ordre de faire passer au fil de l'épée ceux qu'il ren contreroit pendant la nuit. [] Cet ordre pouvoit avoir beaucoup d'inconvéniens; mais comme il s'a gissoit de remédier à un grand mal, on fit peu d'attention sur les suites
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(Moavias. Hégire 44. Ere Chr. 664.) qu'il pouvoit avoir, & on commen ça par l'exécuter à toute rigueur. La premiere nuit couta la vie à plus de cent personnes. Ce sévère exemple fit une si vive impression sur les au tres, que l'on n'osa plus sortir de chez soi pendant la nuit. Il y eut cependant encore cinq personnes qui périrent le lendemain; mais la troisiéme nuit tout se passa très tran quillement, & il n'y eut personne de tué. Le bon ordre se rétablit in sensiblement dans cette ville, & l'on n'entendit plus parler de vols ni de brigandages. (Hégire 45. Ere Chr. 665.) [] Moavias fut d'autant plus charmé de savoir la tranquillité rétablie dans [] (Il rétablit la police dans plusieurs Pro vinces.) Basrah, qu'il avoit toujours appré hendé que ses ennemis ne profitassent du désordre qui régnoit dans cette ville pour décrier son gouverne ment, ou même pour augmenter leur parti, en y faisant entrer les auteurs des troubles. La sévérité de Ziad, & la prudence avec laquelle il se comporta d'ailleurs pour réfor mer différens abus qu'il avoit remar qués dans Basrah, déterminerent le Calife à avoir recours à lui pour éta blir le même ordre dans le Ségestan
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& le Khorassan, Provinces de Per-(Moavias. Hégire 45. Ere Chr. 665.) se, & dans Bathein & Oman, Pro vinces de l'Arabie. Il falloit que le Calife comptât beaucoup sur la capa cité de Ziad, pour le charger en mê me-tems de tant d'emplois, dont un seul auroit suffi pour donner beau coup d'occupation à un homme or dinaire. [] Ziad répondit parfaitement aux idées du Calife; & quoiqu'il dût être accablé par l'immensité du tra vail dont on le surchargeoit, il se montra par-tout supérieur aux pla ces qu'on lui fit occuper. Amateur exact de l'ordre & de la justice, il ne négligea rien de ce qui pouvoit pro curer le bonheur & la tranquillité des peuples; mais en même-tems il gouvernoit d'une manière absolu ment despotique, & ne souffroit point que qui que ce pût être don nât la moindre atteinte à son auto rité. [] On en eut un exemple dans la per sonne de Hakem-ben-Amer, Capi taine Musulman. Cet Officier ayant été commandé par Ziad pour s'em parer d'une place, exécuta sa com mission avec beaucoup de succès, &
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(Moavias. Hégire 45. Ere Chr. 665.) en informa aussitôt le Gouverneur. Celui-ci lui fit réponse sur le champ, & lui ordonna de réserver du butin tout l'or & l'argent monnoyé, pour le mettre dans le trésor public. [] Cet ordre étant contraire à ce qui étoit recommandé dans l'Alcoran, où il est dit en termes formels, que de tout le butin il n'y en a que la cinquiéme partie qui doive être ré servée pour le trésor, Hakem ne ju gea pas à propos d'obéir; il parta gea le butin aux soldats selon l'usage, & garda seulement la cinquiéme partie. Aussitôt que Ziad en eut été informé, il envoya arrêter cet Offi cier, & l'auroit sans doute sévère ment puni de sa désobéissance; mais la mort du prisonnier le tira des mains du Gouverneur. [] Ce fut donc à la fermeté de Ziad que le Calife fut redevable de l'é tablissement de son autorité dans plusieurs villes de l'Empire Mu sulman. Il eut la même obliga tion à d'autres Commandans qu'il envoya dans divers départemens. Mais il ne nous est pas possible d'en trer dans le détail historique des événemens qui ont dû se passer pen-
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dant tout ce tems-là, parceque les(Moavias. Hégire 45. Ere Chr. 665.) Historiens Arabes ne nous ont don né aucune lumière à cet égard. [] Il ont été aussi réservés par rap port à Moavias lui-même; on passe plusieurs années de son Califat sans presqu'entendre parler de lui; & le peu qu'on en rapporte n'est pas tou jours fort intéressant. Par exemple,(Hégire 46. Ere Chr. 666.) on ne sait rien de lui dans l'année quarante-sixiéme de l'Hégire, sinon [] (Moavias fait tuer Abdar rhaman, fils de Khaled.) qu'ayant pris quelques soupçons contre Abdarrahman, fils du fameux Khaled, auquel il n'étoit inférieur ni du côté du courage, ni du côté de l'attachement à sa religion, Moa vias engagea un esclave Chrétien qui appartenoit à ce Capitaine, d'em poisonner son maître, dans le tems qu'il étoit occupé à une expédition contre les Grecs. L'esclave consom ma ce crime; mais il ne jouit pas long-tems de la récompense dont le Calife paya cet infâme service. Le fils d'Abdarrahman, qui s'appelloit Khaled, comme son grand père, par tit de Médine & alla en Syrie où l'esclave s'étoit retiré, & il le tua de sa propre main. Moavias fit aussi tôt arrêter Khaled, & il ne lui ren-
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(Moavias. Hégire 46. Ere Chr. 666.) dit la liberté, qu'après qu'il lui eut fait payer une somme d'argent pour l'expiation du meurtre de cet esclave. [] (Insulte faite à Ziad par les habitans de Couffah.) [] Il y eut peu après un autre événe ment qui fit beaucoup de bruit: la scène se passa à Couffah. Ziad s'é tant rendu dans cette ville, alla à la Mosquée un jour d'assemblée, & monta dans la chaire pour y prêcher le peuple. L'heure désignée pour la priere étant arrivée, un Musulman nommé Héger, se leva du milieu de l'assemblée, & se mit à crier Salah; & commença lui-même à entonner la priere, pendant que Ziad parloit encore. Le prédicateur fut bientôt obligé de finir son discours, parce que tout le monde répondit à l'into nation de la prière. (Il en infor me le Ca ife & se retire à Basrah.) [] Ziad dissimulant cette insulte, des cendit de chaire, & fit aussi la prière avec les autres; mais au sortir de la Mosquée, il écrivit à Moavias, & lui parla d'Héger comme d'un hom me qui ne respectoit ni le Souverain, ni ceux qui étoient revêtus de son autorité. Il lui fit une vive peinture de l'affront que ce Musulman lui avoit fait, en le mettant dans la né cessité de descendre de chaire; & en-
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fin, il l'avertit que si l'on ne prenoit(Moavias. Hégire 46. Ere Chr. 666.) au plutôt des mesures, le parti des Alides prévaudroit bientôt à Couf fah, & que Héger lui seul étoit ca pable d'y exciter une révolte. [] En attendant la réponse du Cali fe, Ziad se retira à Basrah, & laissa un de ses Lieutenans pour veiller à ce qui se passeroit chez les Couf fiens pendant son absence. Il re tourna les trouver, dès qu'il eût reçu des lettres de Moavias, & il apprit à son arrivée que son Lieutenant avoit été vivement insulté par quel ques Couffiens, qui lui avoient jetté de la poussiere au visage pendant qu'il faisoit la priere. [] Ziad qui avoit des ordres du Ca-(Il revient à Couffah, pour faire ar rêter les sédi tieux.) life pour arrêter les coupables, con voqua l'assemblée; & étant monté en chaire, il fit un discours véhément contre les séditieux. Il déclara qu'il y avoit trop long-tems que l'on dissi muloit l'insolence des mutins, & le mépris qu'ils témoignoient pour l'au torité souveraine, contre laquelle ils commettoient tous les jours de nou veaux attentats, par les insultes qu'ils faisoient aux Lieutenans du Calife: qu'il étoit tems enfin de châtier les
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(Moavias. Hégire 46. Ere Chr. 666.) rebelles, & qu'il avoit à ce sujet des ordres exprès de Moavias, Comman dant des Fidéles. [] Héger qui étoit zélé partisan des Alides, ne pouvant souffrir que l'on donnât à Moavias le titre de Com mandant des Fidéles, s'écria dans l'as semblée, que Ziad étoit un menteur: il lui jetta même de la poussiere au visage, en lui donnant des malédic tions, aussi-bien qu'à Moavias & à tous ses Sectateurs. [] Ziad sut assez se contenir pour ne pas éclater dans le moment; il sit même la prière, & se retira en suite tranquillement au château de la place. Le lendemain il envoya ses gardes pour se saisir d'Héger ; mais celui-ci qui s'attendoit bien qu'on tenteroit de l'arrêter, s'étoit mis en défense, & avoit appellé à son se cours un grand nombre d'amis, qui firent une vigoureuse résistance, lors que les gardes de Ziad se présente rent. Héger & sa suite ne tinrent ce pendant pas long-tems contre des gens bien armés, qui firent main- basse sur les rebelles. La mort de plusieurs d'entr'eux effraya les au tres; & enfin Héger fut pris avec
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treize de ses amis. Ziad leur fit met-( Moavias. Hégire 46. Ere Chr. 666.) tre les fers aux pieds & aux mains, & les envoya à Moavias pour en fai re justice. [] Le Calife tint conseil à ce sujet, [] (Punition des coupables.) & les avis se trouverent partagés. Tous convenoient qu'Héger étoit criminel; mais on n'étoit point d'ac cord sur la maniere dont on devoit le punir. Les uns opinerent à la mort: d'autres prétendoient qu'il suf firoit de l'exiler lui & ses amis en diverses Provinces. Le premier avis prévalut, par les vives sollicitations de Ziad, qui écrivit à Moavias que son autorité seroit absolument rui née dans l'Irak, s'il usoit de clémen ce, dans une conjoncture aussi im portante. Il fit appuyer sa lettre par des amis qu'il avoit à la cour du Calife; & enfin l'arrêt de mort fut prononcé. Le coupable eut la tête tranchée, avec plusieurs de ceux qui avoient eu part à sa révolte: il y en eut six qui obtinrent leur grace, à la sollicitation de plusieurs person nes de considération que le Calife ne put refuser. [] Il semble, selon les Auteurs Ara bes, que la punition d'Héger , &
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(Moavias. Hégire 46. Ere Chr. 666.) l'empoisonnement du fils de Khaled, forment ce qu'il y a de plus inté ressant dans les années 46 & 47 de l'Hégire; car pendant tout ce tems- là, & même durant une bonne par (Hégire 48. Ere Chr. 668.) tie de l'année 48, on ne trouve rien de remarquable, ni par rapport à l'Histoire générale des Arabes, ni même par rapport au Calife en par ticulier. [] (Les Musul mans assié gent Cons tantinople sans succès.) [] On avoit cependant une ample matiere à traiter dans les préparatifs que fit Moavias pour le siége de Constantinople, où il envoya une flotte nombreuse sur la fin de l'an née 48. Un armement de cette es péce auroit bien mérité l'attention & les recherches des Historiens, pré férablement à quantité de minuties dont les Arabes ont affecté de rem plir leurs Histoires. [] On sait donc en général que Moa vias qui avoit déja eu l'idée d'éta blir une marine dans le tems qu'il n'étoit que Gouverneur de Syrie, s'appliqua à mettre cet établissement en vigueur dès qu'il fut parvenu au Califat. Lorsqu'il se crut en état de pouvoir tenir la mer, il équipa une flotte, & l'envoya vers Constanti-
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nople, sous les ordres de son fils(Moavias. Hégire 48. Ere Chr. 668.) Yésid. [] On fit le siége de cette ville. Il [] (Mort d'A bou-Ayoub.) dura long-tems, & fut malheureux. Voilà tout ce que les Auteurs nous en apprennent. Au-lieu de donner un détail d'une entreprise aussi im portante, & qui fut assez longue pour occasionner de grands événe mens, ils ont eu soin de rapporter qu'un fameux Capitaine Musulman, nommé Abou-Ayoub, autrefois com pagnon de Mahomet, mourut pen dant le cours de ce siége, & qu'il fut enterré auprès des murailles de(Son tom beau est en vénération parmi les Turcs.) la place. On a élevé dans la suite une Mosquée dans cet endroit, qui est en si grande vénération parmi les Turcs, que les Sultans y vont en cé rémonie s'y faire ceindre l'épée, le jour qu'ils prennent possession du Trône. [] L'Auteur qui parle de l'entreprise(Hégire 49. Ere Chr. 669. Expédition d'Yésid.) de Constantinople avec le plus d'é tendue, rapporte qu'Yésid, à la tête d'une puissante armée, enleva d'a bord à l'Empereur Grec l'Arménie & la Natolie. Cette conquête ne fut pour lui qu'une course assez rapide. Il passa ensuite l'Hellespont, & alla
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(Moavias. Hégire 49. Ere Chr. 669.) mettre le siége devant Constantino ple, sans que les Grecs se missent en devoir d'en défendre les appro ches. Ils se contenterent de faire bonne contenance sur les remparts, & laisserent tranquillement les Ara bes s'établir dans les environs de cet te ville. L'enceinte en étoit si vaste, ou les troupes Musulmanes étoient en si petit nombre, qu'elles ne pu rent faire l'investissement de la pla ce. Cet inconvénient n'altéra en au cune façon la tranquillité dont les Grecs vouloient bien les laisser jouir; desorte que les Sarrasins semerent dans les campagnes voisines des faux bourgs de la ville, & sirent la ré colte avec autant de liberté qu'ils l'auroient pu faire dans leur propre pays. Après avoir ainsi passé deux ans, ils formerent des attaques, dans lesquelles ils perdirent beaucoup de monde, & enfin ils leverent le siége. [] (Inconstance des Peuples de l'Afrique.) [] Pendant que l'on étoit occupé à cette entreprise, il y avoit eu beau coup de mouvemens du côté de l'A frique, dont les Peuples paroissoient disposés à secouer le joug des Mu sulmans. Ils ne s'étoient soumis que par crainte: aussi dès qu'ils se sen-
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toient en liberté, ils reprenoient leur(Moavias. Hégire 49. Ere Chr. 669.) ancienne religion; mais aussitôt que les troupes des Sarrasins s'appro choient, ils retournoient au Musul manisme. [] Moavias leur donna pour Gouver- [] (Okbad les affermit dans le Musulma nisme.) neur un nommé Okbad, homme de tête, qui vint à bout de fixer le gé nie inconstant de ces Peuples; mais ce ne fut qu'avec beaucoup de peine & de travail. Après avoir tenté en vain toutes les voies que la douceur pouvoit inspirer, il résolut d'user de sévérité; & ce moyen lui réussit. Il fit tenir un état de ceux qui étoient les principaux auteurs des change mens qui arrivoient si fréquemment dans cette Province, & il donna des ordres pour qu'on les passât tous au fil de l'épée: il fit publier en même tems qu'il en useroit dans la suite aussi rigoureusement, contre tous ceux qui oseroient abandonner la re ligion du Prophéte. [] La crainte de la mort fit impression(Hégire 50. Ere Chr. 670. Il fait bâtir la ville de Kaïroan.) sur ces peuples; mais pour s'assurer encore davantage contre leur incons tance, Okbad fit bâtir la ville de Kaïroan, qui est devenue dans la suite la capitale de la Province d'A-
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(Moavias. Hégire 50. Ere Chr. 670.) frique proprement dite. Il choisit pour cela une étendue de pays fort considérable, dont une partie, cou verte alors d'une grande quantité de bois, étoit remplie de serpens & de bêtes sauvages, qui causoient sou vent de grands désordres. D'ailleurs ces mêmes bois avoient plusieurs fois servi de retraite aux habitans du pays dans le tems des révoltes; & le Gouverneur s'y étoit trouvé sou vent fort embarassé, lorsqu'il pour suivoit les rebelles. Il fit donc abat tre tous ces arbres, qui lui furent d'un grand secours pour bâtir la nou velle ville. Il y établit sa résidence, & elle devint comme le centre de sa jurisdiction. Elle fut en peu de tems très-considérable par son com merce, par le nombre de ses habi tans, & par la réputation qu'elle s'acquit, lorsque les Sciences y fleu rirent. [] Les Sarrasins se servirent aussi de cette place pour en faire le dépôt de leurs richesses, & du butin qu'ils faisoient sur leurs ennemis. Tout y étoit en sûreté, parce que la ville étant fort éloignée du rivage, les flottes des Grecs & des Latins ne
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pouvoient y aborder; il étoit même(Moavias. Hégire 50. Ere Chr. 670.) très-difficile de faire avec succès, une descente sur les côtes, par la précaution que ce Gouverneur avoit prise pour en défendre les appro ches. [] Tandis qu'Okbad assuroit en Afri- [] (Ziad deman de le Gouver nement de l'Hégiaz.) que l'autorité de Moavias, le fa meux Ziad travailloit à réduire les Alides, dans les divers départemens qu'on lui avoit confiés. Après avoir soumis l'Irak à l'obéissance du Cali fe, il lui écrivit pour lui demander le Gouvernement de l'Hégiaz. La fa çon dont il s'énonçoit dans sa lettre, faisoit assez connoître que l'Irak étoit tellement soumise, qu'il n'y avoit plus de mouvemens à craindre, & que bientôt il réussiroit avec la même facilité à établir le bon ordre dans le reste de l'Arabie. Ma main gauche, dit-il au Calife, est ici em ployée à gouverner les peuples de l'Irak, mais pendant ce tems-là ma main droi te demeure oisive. Donnez-lui l'Ara bie à gouverner, & elle vous en rendra bon compte. [] Moavias qui ressentoit combien [] (Il meurt en allant en prendre pos session.) il étoit de son intérêt d'employer un homme si capable de lui rendre ser-
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(Moavias. Hégire 50. Ere Chr. 670.) vice, lui donna aussitôt le Gouver nement qu'il souhaitoit. La nouvelle s'en étant bientôt répandue par tout, ne fit pas également plaisir à ceux qui l'apprirent. Les habitans de Médine entr'autres, qui redou toient l'extrême sévérité de Ziad, furent très-allarmés, lorsqu'ils surent sa nomination. L'un d'eux nommé Abdallah-ebn-Zobéir, faisant allu sion aux termes dont Ziad s'étoit servi en écrivant au Calife, fit pu bliquement cette priere à Dieu: O Dieu, contentez cette main droite qui (Hégire 53. Ere Chr. 672.) est superflue à Ziad. On assure que peu après cette priere, il survint un ulcère pestilentiel à l'un des doigts de sa main droite, & qu'il en mourut dans le tems qu'il étoit en route pour aller prendre possession de son Gou vernement. On rapporte sa mort à l'an 53. de l'Hégire, & le 672. de Jesus-Christ. [] (Mort de Giabalah.) [] Cette même année mourut aussi le fameux Giabalah ebn-Aihan, dernier Roi ou Prince des Arabes Chrétiens, qui composoient la tribu de Gaffan. Il avoit embrassé le Mu sulmanisme sous le Califat d'Omar; (Voyez tom. I. p. 221.) mais il l'abandonna à l'occasion d'un
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différend qu'il eut avec ce Calife, &(Moavias. Hégire 53. Ere Chr. 672.) resta jusqu'à sa mort parmi les Chré tiens. [] Moavias fut très-sensible à la per-(Hégire 54. Ere Chr. 675.) te qu'il faisoit dans la personne de Ziad: il lui avoit obligation de voir son autorité bien établie dans toutes les Provinces de l'Empire Musul man; & s'il restoit encore des sédi tieux, ils n'osoient du moins se mon trer ouvertement. [] Ce Calife se voyant paisible posses- [] (Moavias é tablit Damas pour la capi tale de son Empire.) seur de sa dignité, fixa sa résidence à Damas. Il ne crut pas pouvoir rien faire de mieux que de choisir pour la capitale de son Empire, une ville qui attiroit l'admiration de tous les étrangers par sa situation, son étendue, la beauté de ses bâtimens, & sur-tout par la température & la bonté de son climat. [] Mais pour rendre cette ville res- [] (Il veut y faire trans porter la Chaire de Mahomet.) pectable aux Musulmans en particu lier, il résolut d'y faire transporter la chaire où Mahomet avoit ensei gné l'Islamisme. Il crut qu'en expo sant dans la Mosquée de Damas ce précieux monument du Mahométis me, & y montant lui-même pour y faire la priere publique, les Peuples
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(Moavias Hégire 54. Ere Chr. 673.) frappés de cet aspect, auroient bien plus d'attachement pour sa person ne, & plus de vénération pour sa di gnité. [] Il envoya donc à Médine, pour demander qu'on lui envoyât la chai re du Prophéte. Les Médinois allar més, firent en vain des représenta tions pour qu'on ne les privât pas d'un trésor qui faisoit toute leur con solation, sur-tout dans un tems où il étoit décidé que leur ville ne se roit plus honorée de la présence des Califes, comme elle l'avoit été de puis l'Apôtre de Dieu. [] (Les Médi nois s'y op posent.) [] Ces remontrances firent peu d'ef fet, & il y eut des ordres pour enle ver d'autorité la chaire de Mahomet. On se mit donc en devoir d'y travail ler, malgré les oppositions des Mé dinois; mais dans ce même tems il arriva une éclypse de soleil, que cha cun regarda comme un prodige, par lequel Dieu lui-même vouloit bien s'expliquer sur une entreprise aussi téméraire. Les Médinois déclarerent alors qu'ils ne souffriroient pas que l'on touchât à la chaire du Prophé te. D'un autre côté, les envoyés de Moavias, pénétrés de frayeur d'un
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événement que leur ignorante supers-(Moavias. Hégire 54. Ere Chr. 673.) tition leur faisoit regarder comme un miracle, n'oserent aller plus avant: ils informerent donc le Calife de ce qui venoit d'arriver, & en conséquen ce ils reçurent ordre d'abandonner ce dessein. [] Peu après, Moavias ôta à Saëd le(Moavias donne à Mer van le Gou vernement de Médine.) Gouvernement de Médine, & le rendit à Mervan ebn-Hakem, qui l'avoit possédé auparavant. On ne dit point quelle fut la cause de ce changement. Le Calife ordonna de plus à Mervan de faire abattre la maison de Saëd, & de saisir tout ce qu'il pouvoit avoir dans l'Hégiaz. Le nouveau Gouverneur communi qua ces ordres à Saëd, & lui dit qu'il ne pouvoit se dispenser de les met tre à exécution: il ajouta même que s'il étoit en sa place, il en useroit de même, & qu'un Gouverneur étoit obligé d'obéir aux ordres du Souve rain. [] Il fut fort surpris lorsque Saëd lui apprit que dans le tems qu'il étoit en place, il avoit reçu un ordre sembla ble par rapport à lui, & que l'amitié qui étoit entr'eux depuis long-tems, l'avoit empêché de l'exécuter. Il lui
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(Moavias. Hégire 54. Ere Chr. 673.) montra en effet les lettres de Moa vias, & il dit ensuite qu'il avoit mieux aimé risquer d'encourir la disgrace du Calife, que d'avoir à se reprocher la ruine de son ami. Mer van, sensiblement touché de la gé nérosité de Saëd, l'imita dans sa con duite, & ne fit rien de ce que Moa vias avoit ordonné. Ils crurent dé couvrir l'un & l'autre que ce Calife n'avoit cherché qu'à les désunir, dans la crainte que leur intelligence ne fût nuisible à son autorité. Mer van lui écrivit à ce sujet, & Moa vias parut si content de la façon dont il s'étoit comporté, qu'il révoqua les ordres qu'il avoit donnés, & les assura l'un & l'autre qu'ils pouvoient compter sur son amitié. [] (Obéidallah est fait Gou verneur du Khorassan.) [] Le Calife donna cette même an née le Gouvernement de la Province du Khorassan à Obéidallah, fils de Ziad, qui n'étoit cependant encore que dans sa vingtiéme année. Il fut redevable de cette faveur à la maniè re dont il se comporta, lorsqu'après la mort de son père il vint rendre compte à Moavias de tout ce qui s'étoit passé dans les Provinces dont Ziad avoit eu l'administration. Ce
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jeune Musulman parla avec tant(Moavias. Hégire 54. Ere Chr. 673.) d'intelligence, & il donna de si bons éclaircissemens sur l'esprit, le carac tère, le zèle & la conduite des Lieu tenans de son père, que le Calife étonné de voir tant de mérite dans un sujet encore si jeune, ne fit pas difficulté de lui donner toute sa con fiance, & de le mettre à la tête d'une Province considérable. [] Moavias ne put que s'applaudir du [] (Il défait les Turcs.) choix qu'il avoit fait. Obéidallah s'ac quit en peu de tems l'amitié des peu ples qu'on lui avoit confiés; & ils marcherent avec ardeur sous ses or dres, lorsqu'il forma le dessein d'al ler attaquer les ennemis de l'Etat. Il passa le fleuve Gihon, autrement ap pellé Oxus, & s'avança dans la Tran soxane à la tête d'une armée consi dérable. Il perça jusqu'aux monta gnes de Bokharah, où ayant rencon tré les Turcs, il leur livra bataille, les battit & les mit dans une si gran de déroute, que leur Reine, qui étoit à cette action, perdit en fuyant une de ses bottines. Ce fut une fortune pour celui qui la trouva: car elle étoit si richement ornée, qu'on l'es tima environ deux mille pieces d'or.
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(Moavias. Hégire 55. Ere Chr. 674.) [] Obéidallah se préparoit à pousser plus loin ses conquêtes, lorsqu'il fut [] (Abdallah est rappellé de son Gouver nement: à quelle occa sion.) rappellé par le Calife, qui avoit réso lu de le faire passer à Basrah à la pla ce d'Abdallah, fils d'Amrou, à qui il fut obligé d'ôter ce Gouverne ment à l'occasion d'une émeute qui étoit arrivée dans cette ville. Abdal lah préchant un jour dans la Mos quée, un des principaux auditeurs l'interrompit, & lui jetta même de la poussiere au visage. Le Gouverneur, indigné de cette insolence, fit arrê ter aussitôt le Musulman qui l'avoit insulté, & se reglant sur la conduite que Ziad avoit tenue en pareille con joncture, il ordonna que l'on cou pât le poing au coupable: ce qui fut exécuté sur le champ. [] Quelques ennemis que le Gouver neur avoit à Basrah, parmi lesquels il y avoit des personnes de la première considération, écrivirent à Moavias, & se plaignirent amèrement de la cruauté d'Abdallah, qui avoit traité aussi indignement un des principaux habitans de la ville, sans qu'il y eût aucune preuve de l'insulte qu'il pré tendoit lui avoir été faite. Ils sollici terent vivement le Calife pour qu'il
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ordonnât que le Gouverneur fût con-(Moavias. Hégire 55. Ere Chr. 674.) damné à subir la loi du Talion. [] Le Calife surpris de l'ardeur avec laquelle les Basriens demandoient justice de leur Gouverneur, tâcha de les appaiser, en leur promettant de punir Abdallah; mais il leur re présenta qu'il ne souffriroit point qu'on fît usage de la loi qu'ils recla moient; il le condamna seulement à payer une amende. On sut bientôt que ce jugement avoit été prononcé uniquement pour satisfaire les Bas riens: car Moavias donna en parti culier des ordres pour qu'il n'en cou tât rien à Abdallah. Cette amende fut prise dans le trésor public. [] La chaleur avec laquelle cette af faire avoit été poursuivie, faisant as sez'connoître à Moavias les mauvai ses dispositions des Basriens à l'égard de leur Gouverneur, il prévit qu'il lui seroit impossible de continuer l'exercice de sa charge, sans être ex posé tôt ou tard à quelque nouvelle insulte. Il résolut donc de le rappel ler, & mit en sa place Obeidallah, qui laissa le Khorassan sous la con duite d'un nommé Aslem, homme peu capable de remplir un poste de
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(Moavias. Hégire 55. Ere Chr. 674.) cette distinction; aussi fut-il rappel lé peu après, & Moavias y envoya Saëd, petit-fils du Calife Othman. Il soutint dans cette place la réputa tion qu'Obéidallah s'y étoit acquise, & ajouta de nouvelles Provinces à celles dont les Musulmans étoient déja les maîtres. (Hégire 56. Ere Chr. 675.) [] Les succès que Moavias avoit eus depuis son élévation au Califat, lui [] (Moavias fait reconnoître son fils pour son succes seur.) avoient fait former depuis long-tems le grand projet de rendre cette digni té héréditaire dans sa famille. Il réso lut enfin de le mettre à exécution, & de commencer par faire déclarer son fils Yésid pour son successeur. Il envoya à ce sujet dans toutes les Provinces de son Empire, une let tre circulaire, en conséquence de laquelle les Syriens & les Irakiens pri rent le parti d'agir conformément aux volontés de Moavias, & Yésid fut proclamé chez eux sans aucun obstacle. [] Il n'en fut pas de-même de Médi ne. Malec, que le Calife venoit de nommer Gouverneur de cette ville, ayant entrepris de faire reconnoître Yésid pour l'héritier présomptif du Califat, il y eut des oppositions de
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la part de tout ce qu'il y avoit de plus(Moavias. Hégire 56. Ere Chr. 675.) considérable parmi les habitans. Ils avoient à leur tête Hossein fils d'Ali, Abdallahebn-Amer , Abdarrah man, fils d'Aboubecre & frere d'Aiésha, & Abdallah fils de Zobéir, qui déclarerent unanimement qu'ils ne souffriroient jamais que l'on ren dît héréditaire une dignité qui avoit toujours été élective parmi les Musul mans. Ils représenterent que les seuls suffrages de la nation devoient déci der de lacouronne; qu'elle devoit tou jours être conférée au plus digne, conformément à l'intention du Pro phéte & de ses successeurs, qui n'avoient jamais nommé, ni même désigné personne pour regner après eux. [] Le Calife ayant été bientôt infor mé de ce qui se passoit à Médine, crut que sa présence changeroit la face des affaires. Il y vint en effet bien accompagné, & eut d'abord avec Aiésha une longue conférence sur le sujet de son voyage. On ne rapporte aucun détail de ce qui s'y passa; mais le résultat fut que les ha bitans de l'Hégiaz reconnurent pu bliquement Yésid pour héritier du Califat.
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(Moavias fait Hégire 57. Ere Chr. 676.) [] Moavias qui avoit si bien réussi à détacher les particuliers des intérêts des chefs de la faction qui lui étoit contraire, fit une tentative pour tâ cher de les réduire eux-mêmes. Il monta dans la chaire de la Mosquée, & après avoir fait la priere, il pro nonça un discours très-pathétique sur la nécessité qu'il y avoit, pour le bon ordre & la tranquillité publique, que ceux qui s'étoient opposés à l'élec tion d'Yésid, se rapprochassent du sentiment de ceux qui avoient pris le parti de la soumission. Il déploya tous les ressorts de son éloquence pour réunir les esprits; mais il ne fit que des efforts inutiles: les opposans ne furent ébranlés, ni par ses remon trances ni par ses reproches, & ils persévérerent constamment dans le parti qu'ils avoient embrassé. [] Quoique Moavias se sentît ap puyé, il ne voulut pas user de vio lence contre les opposans; ils étoient en grande considération parmi les peuples, & même parmi ceux qui étoient d'un sentiment contraire; de sorte que le Calife s'en tint aux re montrances, sans aller plus loin. [] Il donna même à ce sujet différens
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avis à Yésid, sur la conduite qu'il de-(Moavias. Hégire 57. Ere Chr. 676.) voit tenir lorsqu'il seroit sur le trô ne; il lui fit observer ce qu'il avoit à(Moavias fait connoître à Yésid le ca ractère des Chefs du par ti qui lui é toit opposé.) craindre des uns & des autres. Hos sein, lui dit-il, a un très-grand nom bre de partisans dans sa famille, & mê me parmi les Irakiens; on le portera à vous faire la guerre, & il pourra peut- être y consentir; mais ce sera plutôt par honneur que par ambition: ainsi s'il arrivoit que le sort des armes le livrât entre vos mains, il ne faut pas hésiter à lui rendre la liberté, car c'est un hom me d'un rare mérite. A l'égard d'Ab dallah ebn-Amer, je crois qu'il ne vous causera pas beaucoup d'inquiétu de; c'est un homme trop attaché aux devoirs de la religion, pour se livrer aux mouvemens que demandent les ca bales. Abdarrahman est aussi peu re doutable, mais par une raison bien op posée: il est absolument livré aux fem mes & au jeu, & dès-là peu suscepti ble des soins & des agitations que l'es prit de parti entraîne avec soi. Abdallah ebn-Zobéir, est celui de tous que vous devez le plus appréhender. C'est un gé nie remuant, capable de tout; il vous attaquera également & par la force & par la ruse: la mort seule peut vous
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(Moavias. Hégire 57. Ere Chr. 676.) délivrer d'un tel ennemi: ainsi reglez- vous sur ce que je vous dis, & si vous êtes une fois maître de sa personne, vous n'avez d'autre parti à prendre que de vous en défaire. [] Moavias étoit charmé d'avoir réus si à terminer la grande affaire de la succession à la couronne, sans qu'une innovation aussi dangereuse que celle qu'il venoit de faire, eût causé plus de troubles que les oppo sitions dont je viens de parler. Il re gardoit son fils comme un homme capable de répondre aux vues qu'il avoit; mais l'idée qu'il s'étoit faite de son mérite n'avoit de fondement dans aucune réalité. Il lui trouvoit des perfections, parcequ'il l'avoit toujours considéré avec les yeux d'un père; mais il ne l'avoit jamais vu tel qu'il étoit en effet. [] (Ce qui re tarda le des sein que Moa vias avoit de faire recon noître son fils pour son suc cesseur.) [] Yésid étoit un sujet sans vertus, sans capacité, sans religion. Le fa meux Ziad le connoissoit bien, lors qu'étant consulté par Moavias dans le tems que ce Calife rouloit dans sa tête le dessein de transmettre la cou ronne à son fils, il fit tout ce qu'il put pour le détourner d'en venir à l'exécution. Ziad avoit objecté seu
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lement le danger qu'il y avoit d'en-(Moavias. Hégire 57. Ere Chr. 676.) treprendre de changer la constitu tion primitive de l' Etat. A l'égard du mérite d'Yésid , il n'avoit pas vou lu s'expliquer trop clairement vis- à-vis d'un père, mais cependant il en avoit dit assez pour lui faire com prendre qu'il ne croyoit pas Yésid capable de remplir dignement les vues que Moavias avoit sur lui, & que ce choix ne feroit honneur ni au Trône ni à la Nation. [] Le Calife avoit été ému des re montrances de Ziad; & en consé quence il avoit retardé de quelques années l'exécution de son projet: mais dès qu'il n'eut plus personne auprès de lui qui osât lui ouvrir les yeux sur les qualités de son fils, il re prit son premier dessein; & les sen timens paternels suppléerent dans son esprit à tout le mérite qu'Yésid devoit avoir pour remplir avec dé cence la place qu'il lui destinoit. Ce pendant lorsqu'il fut de retour à Da mas, il passa encore près de deux ans sans faire exercer à son fils les fonc tions du Califat. [] Dans cet intervalle les Historiens(Hégire 58. Ere Chr. 677.) ne nous apprennent rien de l'Empi-
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(Moavias. Hégire 58. Ere Chr. 677.) re des Arabes; ils se contentent de rapporter la mort de la célébre [] (Mort d'Aiés ha & d'Ab datrhaman.) Aiésha, qui finit ses jours à Médi ne, après avoir joui pendant le cours de sa vie de la plus haute considéra tion parmi les Musulmans. Abdar rahman son frere mourut aussi peu de mois après; c'étoit, comme on a vu, l'un des quatre qui s'étoient opposés à l'inauguration d'Yésid . (Hégire 59. Ere Chr. 678) [] Abou-Horéirah, qui avoit été l'un des plus intimes confidens de Maho- (Mort d'A bou-Horéi rah-) met, mourut l'année suivante. On n'a jamais su le véritable nom de ce Musulman; car celui que l'on vient de rapporter n'est qu'un sobriquet, qui signifie père du chat. Mahomet l'avoit ainsi nommé, à cause de l'at tachement qu'il avoit pour un chat qu'il portoit toujours avec lui. (Hégire 60. Ere Chr. 679.) [] La soixantiéme année de l'Hégire fut remarquable par l'installation [] (Cérémonie de l'inaugu ration d'Yé sid.) d'Yésid . Il fut reconnu publiquement en qualité de collégue de son père, & il prit séance comme héritier pré somptif du Califat. Cette cérémonie se passa avec beaucoup de solennité, & le jeune Prince reçut les compli mens de toutes les Provinces de l'Em pire, par le ministère de leurs Am bassadeurs.
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[] Ahnaf, oncle d'Yésid , vieillard(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 676.) respectable, fit aussi le voyage de Damas pour se trouver à cette céré-(Tendresse aveugle de Moavias pour Yésid .) monie. Il passa quelque tems à la cour du Calife, pendant lequel Moa vias, qui souhaitoit ardemment que tout le monde trouvât dans son fils les grandes qualités qu'il lui suppo soit, pria instamment Ahnaf de l'en tretenir en particulier, & de tâcher de découvrir le caractère de son es prit, son humeur, ses talens, ses dispositions, & de lui en rendre un fidèle compte. [] Cette commission fut très-emba rassante pour Ahnaf; il n'apperçut rien de satisfaisant dans le caractère d'Yésid , & il ne voulut pas cepen dant dire à son frère ce qu'il en pen soit. Il évita long-tems d'entrer dans aucun détail; mais lorsqu'il fut près de quitter Damas, le Calife renou vellant ses instances, Ahnaf lui dit seulement: Si je mens, je déplairai à Dieu; si je dis la vérité, je crains de vous déplaire: vous pouvez connoître Yésid mieux que moi, si vous voulez examiner sa conduite, ses mœurs & son caractère du même œil que vous le re garderiez s'il n'étoit pas votre fils.
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(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) [] C'étoit en dire assez pour ouvrir les yeux au Calife fur le prétendu mérite de son fils; mais cet homme si habile, si clairvoyant, si renommé dans sa Nation par la finesse de son discernement, étoit si aveuglé par sa tendresse paternelle, que rien ne fut capable de le faire revenir de sa pré vention. Il parloit toujours d'Yésid avec éloge; il admiroit sur-tout sa rare capacité, son intelligence, son air majestueux; mais malheureuse ment pour lui, & plus encore pour les peuples, il étoit le seul qui pût remarquer tant de belles choses. [] Il ne s'étoit cependant déterminé à l'associer au Trône, que par la grande idée qu'il avoit de son mérite. On rapporte à ce sujet que faisant un jour sa priere dans la Mosquée, il la finit ainsi: Grand Dieu, vous savez qu'en éle vant mon fils au Trône, je l'ai cru très- sincerement capable de bien gouverner. Daignez l'y affermir, Seigneur, en lui inspirant une conduite qui soit di gne de vous plaire, & d'attirer vos fa veurs sur votre peuple. Si c'est la chair & le sang qui ont conduit mon choix, ne l'y affermissez pas. [] Moavias commencoit alors à dépé
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rir insensiblement; il étoit déja avan-(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) cé en âge, & d'ailleurs les fatigues de la guerre, & les mouvemens qu'il s'étoit donnés pour satisfaire son ambition, avoient considérablement affoibli sa santé. Je suis comme le bled que l'on va moissonner, dit-il un jour dans un discours public; mon regne a été long, peut-être sommes-nous las les uns des autres, & bien aises de nous séparer. Je surpasse tous ceux qui me suivront, comme j'ai été surpassé par tous ceux qui m'ont précédé. [] Peu après il tomba dans une [] (Dernier avis de Moa vias à Yésid .) grande défaillance, qui lui fit con noître que sa dernière heure appro choit. Yésid n'étant point alors à Damas, le Calife fit appeller le Ca pitaine de ses gardes, & un autre de ses principaux Officiers, & il leur dit: Je vous recommande d'aller trou ver mon fils, & vous lui direz ceci de ma part: [] Souvenez-vous que vous tirez votre origine des Arabes; ainsi ayez toujours beaucoup d'attention & de politesse pour leurs Ambassadeurs. Les Syriens méri tent aussi votre amitié; ils m'ont élevé sur le Trône, & c'est à eux que vous de vez l'héritage que je vous laisse. Trai-
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(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) tez-les comme des sujets dont la fidélité est à toute épreuve; mais ayez l'atten tion de ne pas les laisser long-tems sé journer hors de leurs Provinces, car ils se gâtent dans les autres. A l'égard des Irakiens, s'ils vous demandoient tous les mois un nouveau Gouverneur, ne faites pas difficulté de les satisfaire; car si par attachement pour quelqu'un de vos Officiers, vous entrepreniez de le maintenir dans son emploi, ces peu ples auroient cent mille epées pour le chasser. Si Abdallah, fils de Zobéir, vous offre la paix, ne la refusez pas: s'il vous attaque, défendez-vous; mais sur tout ménagez le sang de vos sujets autant qu'il sera possible. [] (Mort de Moavias.) [] Moavias mourut peu après, dans la vingtiéme année de son regne, & environ dans la soixante & quin ziéme de son âge. Dehac, fils de Kaïs, assembla aussitôt le peuple dans la Mosquée; & après avoir fait étendre sur la chaire le drap mor tuaire du Calife, il fit son oraison funébre, & récita ensuite avec les assistans les prières que les Musul mans ont coutume de faire pour les morts. [] Telle fut la fin de Moavias, Prin
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ce recommandable par mi les Musul-(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) mans par les emplois brillans qu'il avoit remplis. Après avoir été Secré taire de Mahomet, il avoit été nom mé Gouverneur de Syrie; poste im portant, dont il jouit durant quatre années sous le Calife Omar, & pen dant douze ans sous le Califat d'O thman. Le tems de son gouverne ment & de son regne fut ainsi de près de quarante ans. [] Ce Prince étoit d'un caractère as sez doux; son accès étoit facile, & tous ceux qui avoient affaire à lui, ne pouvoient que se louer de ses manières polies & affables. Il avoit une pénétration d'esprit admirable, & un discernement exquis pour con noître le caractère & le mérite des hommes. Il n'y eut que son fils qu'il ne put ou ne voulut jamais connoî tre pour ce qu'il étoit. [] Les Historiens font les plus grands éloges de la magnificence & de la gé nérosité de ce Calife. On assure que lorsqu'il recevoit les visites des per sonnes d'une certaine considération, il les invitoit à prendre chez lui tout ce qui pouvoit leur faire plaisir par mi ce qu'il avoit de plus curieux,
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(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) soit en argent ou en pierreries, soit en ouvrages précieux qui se mon toient à des sommes inestimables. [] Les rigoristes d'entre les Musul mans furent un peu scandalisés de la magnificence de ses habits; car jus qu'à lui les Califes n'avoient por té que de habits de laine. Mais dès qu'il fut Gouverneur de Syrie, il commença par faire usage de la soie, & porta toujours depuis des habits extrêmement riches. Il vivoit d'ail leurs très-splendidement, & ne se fit jamais un scrupule de boire du vin habituellement, contre l'usage de ses prédécesseurs, qui avoient tou jours regardé cette liqueur comme absolument défendue. [] Ce grand Prince se mit au-dessus de toutes les loix pour parvenir à la souveraine dignité; il n'en fut rede vable ni aux électeurs, ni au consen tement unanime des peuples; il sut prendre si bien ses mesures avec Am rou, que les suffrages des Syriens lui suffirent pour prendre la qualité de Calife, malgré la nomination d'Hassan, que les Arabes avoient porté sur le Trône. Il amena son ri val au point de lui faire faire abdi
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cation en sa faveur. Sa politique(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) heureusement soutenue par la fortu ne, mit ainsi la derniere main à son étonnante élévation, dans laquelle il vint à bout de s'affermir solide ment par ses grandes qualités. [] On a pu lui reprocher d'être un usurpateur; mais on est obligé de convenir qu'il fut un grand souve rain, du moins aussi digne de l'Empi re, qu'aucun de ceux qui avoient oc cupé le Trône avant lui. Il fut assez heureux pour en étendre les limites, & il eut la gloire d'être le premier qui ait transmis la couronne à sa pos térité. C'est aussi à Moavias que les Sarrasins furent redevables de la créa tion des postes & d'une marine: deux établissemens qui prouvent sa gran de capacité & l'étendue de son génie. [] Ce Calife n'étoit pourtant pas savant; mais il avoit un goût natu- [] (Inclination de Moavias pour la Poe- sie.) rel qui suppléoit à tout ce qui pou voit lui manquer du côté des scien ces & des arts. Ce goût le portoit à favoriser ceux qui y excelloient; il avoit sur-tout une inclination parti culiere pour les Poëtes, & il leur en donnoit des preuves dans toutes les occasions qui pouvoient se présen-
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(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) ter. Les Auteurs Arabes rapportent entr'autres deux traits dont il est à propos de faire mention. [] Un Arabe ayant été condamné par le Juge à avoir la main coupée, on le présenta à Moavias pour qu'il confirmât la sentence. Le criminel se voyant devant le Calife, & se rappel lant l'estime qu'il faisoit de la Poësie, eut la présence d'esprit de lui deman der sa grace par quatre vers d'une grande beauté. Moavias en fut tel lement frappé, qu'il pardonna aussi tôt au criminel, & le fit mettre en liberté. [] Cette grace fit d'autant plus de bruit, que c'étoit la premiere fois qu'une sentence prononcée juridi quement n'avoit point eu son exécu tion. En effet, les Califes, depuis la naissance de leur monarchie, n'a voient pas encore osé s'attribuer l'au torité d'enfreindre les loix civiles établies par le Prophéte. [] La passion de Moavias pour la Poë sie fut aussi d'un très-grand secours à un jeune Arabe, pour se faire ren dre une promte justice de l'insulte que lui avoit fait le Gouverneur de Couffah en lui enlevant sa femme.
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Cet époux infortuné vint porter ses(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) plaintes à Moavias, & lui récita à ce sujet une élégie si touchante, que le Calife vivement affecté des ex pressions fortes & pathétiques de cette piece, & des traits brillans de l'imagination du jeune poëte, sur sit à toutes les autres affaires pour terminer celle-ci au plutôt. Il écrivit au Gouverneur de Couffah, & lui ordonna de renvoyer incessamment la femme qu'il avoit enlevée. Il re tint pendant ce tems-là le jeune époux à sa cour, & le fit traiter avec beaucoup de distinction. [] Le Gouverneur fit une réponse extravagante, qui marquoit bien l'excès de sa passion. Il demanda au Calife la permission de garder cette femme pendant une année entière, & il consentoit au bout de ce tems- là d'avoir la tête tranchée. Moavias récrivit à l'instant, & donna des or dres si précis, que le Gouverneur fut enfin obligé d'obéir. [] Un événement aussi singulier ex cita la curiosité du Calife. Il voulut voir cette femme dont les attraits faisoient tant de bruit. Il la trouva en effet d'une beauté ravissante, &
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(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) capable par sa seule figure de faire naître la plus violente passion. Mais il fut bien plus surpris lorsqu'il l'eut entendu parler. Elle joignoit à l'exté rieur le plus séduisant, un esprit, une éloquence, une pureté de lan gage, une délicatesse de tours & d'ex pressions, & sur-tout une justesse & une solidité de jugement admira bles. [] Moavias, transporté d'admiration, crut voir une de ces femmes divines que Mahomet a placées dans son Pa radis pour la consolation des Bien heureux. Il ne se lassoit point de l'entendre, & lui faisoit toujours de nouvelles questions pour lui donner occasion de parler. Après une con versation assez longue, le Calife lui demanda d'un air fort sérieux, le quel des deux elle aimoit mieux du Gouverneur ou de son mari. La bel le Arabe étant restée quelque tems sans répondre, Moavias crut l'avoir jettée dans l'embarras; & il en étoit déja fâché, lorsque cette femme reprenant la parole avec feu, répon dit à sa question en faisant l'éloge de son mari par des vers dont le sens, le ton & les expressions étoient d'u-
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ne richesse surprenante. Quel prodi-(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) ge êtes-vous donc en esprit & en beau té, s'écria le Calife saisi d'étonne ment! que mon empire seroit honoré, si vous partagiez mon trône! Mais puisque c'est votre dessein de retourner dans votre pays, partez donc: & si vous voulez jouir en paix de votre heureux époux sans courir le risque d'un nouvel accident, tenez-vous ren fermée chez vous: lorsque vous sor tirez, qu'un voile épais dérobe aux yeux des mortels votre ravissante beauté. [] Le Calife, en congédiant ce cou ple fortuné, donna à l'un & à l'autre les plus grandes marques d'estime & de considération. Il leur fit des pré sens considérables: & comme le jeu ne Arabe avoit raconté que pendant qu'il recherchoit cette femme, il avoit dépensé une partie de son bien pour vaincre les obstacles qui s'op posoient à son bonheur, Moavias l'en dédommagea en lui donnant le double des frais qu'il avoit pu faire. Ces deux époux retournerent en Ara bie, où ils témoignerent leur recon noissance à Moavias, en publiant les bontés de ce généreux Calife qui les avoit comblés de tant de biens.
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(Moavias. Hégire 60. Ere Chr. 679.) [] Ce fut peu après cet événement que Moavias mourut. La ville de Damas qui avoit été le lieu de sa résidence ordinaire, fut aussi celui de sa sépulture, & de tous les Califes de la dynastie des Ommiades.
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YESID.

VII. CALIFE.

[] YEsid, fils de Moavias, étoit(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 679.) dans la trentiéme année de son âge, lorsqu'il monta sur le trône. [] (Les Médi nois & les Mecquois re fusent de re connoître Yé sid.) Les Médinois & les Mecquois furent les seuls d'entre les Sarrasins qui re fuserent de le reconnoître. Indignés du peu de cas que Moavias avoit fait du droit dont ils jouissoient de con courir par leurs suffrages à la nomi nation du Souverain, ils entreprirent de se venger sur le fils des mépris du père, & firent tous leurs efforts pour faire revivre leurs priviléges. [] Ils auroient peut-être réussi, sans [] (Hossein & Abdallah prétendent au Califat.) les factions qui les divisoient par rapport au Califat. Hossein, fils d'Ali, y avoit des prétentions par le droit de sa naissance. D'un autre côté Ab dallah, fils de Zobéir, avoit aussi ses vues; & ils étoient appuyés l'un & l'autre par un parti considérable qui
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 679.) entretenoit leurs espérances. Lemoin dre trouble auroit suffi pour occa sionner de leur part les plus grands mouvemens; mais Yésid , quoique peu pourvu des talens nécessaires pour la régie d'un Etat, se condui sit cependant d'abord avec assez de sagesse pour entretenir le bon ordre. [] Ce nouveau Calife eut la prudence de ne faire aucun changement par mi les Officiers & les Gouverneurs que son père avoit mis à la tête des Provinces. Au contraire, il leur écrivit à tous pour les confirmer dans leurs places, en leur apprenant le droit qu'il en avoit, comme étant alors seul en possession de la dignité souveraine par la mort de Moavias. [] Yésid étant bien informé qu'il n'avoit de traverses à craindre que de la part de Hossein fils d'Ali, & d'Abdallah fils de Zobéir, il fit une mention particulière de ces deux Musulmans dans la lettre qu'il écri vit à Valed, fils d'Otbad, Gouver neur de Médine, & il lui ordon na de prendre toutes les mesures possibles pour les obliger de lui ren dre leurs hommages. [] Cette commission ne paroissant
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pas facile à exécuter, sur-tout vis-(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 679.) à-vis deux Musulmans aussi bien ac crédités, Valed, avant de rien en treprendre, alla trouver Mervan- ebn-Hakem pour consulter avec lui sur les ordres du Calife. Mer van étoit un personnage de consi dération dont Moavias s'étoit uti lement servi en différentes conjon ctures. On ne dit point pourquoi ce Calife lui en témoigna si peu de reconnoissance; car après l'avoir nommé Gouverneur de Médine, il le déposa comme on a vu ci-dessus, pour mettre Saëd en sa place; il lui rendit ensuite ce Gouvernement, & l'en priva une seconde fois pour y nommer Valed-ebn-Otbad. [] Ce nouveau Gouverneur alla donc consulter Mervan, qui lui conseilla d'envoyer chercher Hossein & Ab dallah, & de ne leur parler de la mort de Moavias, qu'après leur avoir demandé ce qu'ils pensoient du droit qu'avoit Yésid au Califat, dignité dans laquelle il avoit été installé par son père du consente ment de la plus grande partie des Musulmans. Il ajouta qu'il falloit tout de suite les obliger à lui prêter
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) serment, & en cas de refus les con damner à perdre la tête. [] Valed, conformément à cet avis, envoya avertir Hossein & Abdallah de venir le trouver. Ils répondirent à l'Officier qui leur parla de la part du Gouverneur, qu'ils ne manque roient pas de s'y rendre. Mais comme ils avoient apparemment quelque soupçon de la mort de Moavias, ils se douterent de ce qu'on vouloit exiger d'eux, & pri rent leurs mesures en conséquence. [] (Ils refusent de prêter ser ment à Yésid .) [] Hossein se rendit le premier chez le Gouverneur. Il eut soin de se faire accompagner d'un bon nombre d'amis, qu'il plaça à la porte, avec ordre d'accourir à son secours au premier bruit qu'ils entendroient. Cette précaution devint inutile, par la maniere dont il s'y prit pour répondre à ce que Valed exigeoit de lui. En effet, dès que ce Gou verneur se fut expliqué sur l'obli gation où l'on étoit de reconnoître Yésid & de lui prêter serment de fidélité, Hossein ne s'éleva point contre cette proposition; mais il représenta qu'il ne convenoit pas à la dignité d'Yésid , que les hommages
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qui lui étoient dûs lui fussent ren-(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) dus en particulier, parceque dans la position où étoient les esprits, on pourroit un jour révoquer en doute de pareils hommages: qu'ainsi il regardoit cette démarche comme une action d'éclat, qui devoit se faire publiquement dans une assem blée solennelle du peuple; & que l'appareil de la cérémonie rendroit la chose plus auguste & plus auten tique. [] Valed imaginant que Hossein lui parloit de bonne-foi, parut être de son avis, & crut véritablement qu'il étoit enfin disposé à rendre son hom mage dans une assemblée solennelle; ainsi il ne voulut pas le presser da vantage. Hossein prit donc congé du Gouverneur & se retira. Mais dans ce même tems, Mervan qui s'étoit trouvé à cette entrevue dit à Valed: Si Hossein ne rend pas son hommage avant de sortir d'ici, je vous prédis qu'il y aura bien du sang ré pandu au sujet de cette affaire. Il faut donc absolument qu'il fasse tout à l'heure son serment, ou qu'il laisse ici sa tête. Hossein qui n'étoit pas encore sorti de la chambre du Gou-
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) verneur, ayant entendu ce que Mer van venoit de dire, lui fit de loin de vifs reproches sur ses conseils sanguinaires & seretira promtement. Mervan le voyant parti, dit au Gou verneur qu'il avoit eu grand tort de ne pas profiter de l'occasion, & que surement il ne reverroit jamais Hossein. En effet, il prit peu après le parti de se mettre en lieu de sureté. [] Abdallah fils de Zobéir ayant été mandé ensuite, trouva moyen d'a muser le Gouverneur sans lui don ner de réponse positive, & l'ayant quitté promtement il partit pour al ler rejoindre sa famille, à qui il avoit donné ordre de sortir en diligence de Médine, & d'emporter les effets les plus précieux. [] (Ils se reti rent à la Mec que.) [] Il choisit la Mecque pour le lieu de sa retraite. Ce fut-là aussi que Hossein alla se réfugier, avec toute sa famille, à l'exception de Maho met-Hanifiah fils d'Ali, & par con séquent frère de Hossein, mais d'une autre mère. [] En partant, il lui donna cet avis: Tenez-vous caché dans les montagnes, jusqu'à ce que vos amis, instruits de
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ce qui se passe, soient assemblés pour(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) votre secours, & en état d'entreprendre quelque chose sous vos ordres. Si dans la suite vous prenez le parti de vous retirer à la Mecque, vous n'y resterez qu'autant que vous serez assuré de pos séder la confiance des habitans. Il semble qu'il auroit été bien plus simple de faire la retraite ensemble, que d'exposer celui-ci à errer dans les montagnes, au risque d'y man quer de tout, ou d'y être saisi par les ennemis de sa famille; mais les Historiens Arabes rapportent ce fait sans le motiver, non plus que bien d'autres de même espece: ainsi il faut se borner à leur récit. [] Hossein, après avoir donné à son frère les avis qu'il croyoit nécessai res, l'embrassa tendrement, & se mit en chemin pour la Mecque où il arriva sans aucun accident. Ab dallah ne fit pas sa route aussitran quillement. Amrou, fils de Saïd, qui étoit alors Gouverneur de la Mecque, se mit en devoir de l'em pêcher d'entrer dans la ville. Il chargea à cet effet Amer fils de Zo béir & frère d'Abdallah, mais d'ail leurs son ennemi déclaré, de mar-
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) cher avec un détachement contre son propre frère. Amer accepta la proposition avec plaisir, & marcha au-devant d'Abdallah. Celui-ci brus qua aussitôt une attaque, battit Amer, le fit prisonnier, & entra triomphant dans la Mecque, malgré les efforts du Gouverneur, qui n'osa pas pous ser plus loin ses poursuites, parce qu'il remarqua que les Mecquois avoient pour ce Musulman une vé nération particulière, que le der nier événement avoit encore aug mentée de beaucoup. [] Cependant la présence de Hossein dans la Mecque nuisoit un peu à la gloire d'Abdallah: on l'aimoit, on le respectoit, mais Hossein avoit des qualités personnelles qui lui at tiroient aussi beaucoup de considé ration. D'ailleurs, par Fatime, sa mère, il étoit petit fils de Mahomet: il n'en falloit pas davantage pour fixer sur lui les regards & les vœux de la plupart des Musulmans. [] (Amrou e bn Saïd est fait Gouver neur de la Mecque.) [] Le Gouverneur de la Mecque, homme fort habile & très-intelli gent, fut néanmoins très-embarras sé d'avoir chez lui deux person nages aussi inquiétans. Il se trouva
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heureusement tiré d'affaire, par un(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) ordre qu'il reçut du Calife peu après. [] Yésid ayant appris que Valed avoit agi trop mollement à l'égard de Hossein & d'Abdallah, il lui ôta le Gouvernement de Médine, & le donna à Amrou-ebn-Saïd, Gouver neur de la Mecque. Celui-ci l'ac cepta avec d'autant plus de plaisir, que cette nouvelle place l'autori soit à s'absenter d'une ville où la présence de ces deux Musulmans ne pouvoit que lui faire perdre beau coup de la considération dont il y avoit joui jusqu'alors. [] Au reste, quoiqu'il fût fort atta ché à Yésid , il pressentit que son absence ne pourroit pas nuire aux intérêts de ce Calife, parceque Hossein & Abdallah ayant chacun un parti considérable, il espéroit que cette rivalité n'occasionneroit tout au plus que quelques divisions entre les habitans; que l'embarras de se décider laisseroit long-tems en balance l'affaire principale, & que le Calife pourroit profiter de ces différens obstacles pour prendre des mesures capables d'établir son auto rité aux dépens de ceux qui cabaloient pour l'en priver.
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) [] Cependant cet équilibre que l'on supposoit entre les différens partis, [] (Les peuples de l'Irak of frent la cou ronne à Hos sein.) n'étoit tout au plus qu'en apparen ce. Hossein avoit au fonds le princi pal avantage de son côté; & l'on ne tarda pas à en être éclairci par les démarches que firent les peuples de l'Irak en sa faveur. C'étoit en effet sur lui que les Irakiens avoient fon dé leurs espérances, & Moavias n'a voit jamais été regardé chez eux que comme un tyran & un usurpateur: aussi dès qu'ils surent sa mort, ils ne douterent point de la réussite du projet qu'ils avoient formé de repor ter la couronne dans la famille d'Ali. [] Les habitans de Couffah députe rent à cet effet les plus considérables d'entr'eux, pour engager Hossein à entrer dans leurs vues. Nous vous regardons, Seigneur, lui dirent ces députés, comme le légitime héritier du Califat. Moavias, que nous détes tions, est mort; reprenez un trône qui vous est dû, & dont ce tyran vous avoit ravi la possession. Nous vous reconnoissons pour notre Souverain; venez faire le bonheur des peuples de l'Irak; ils vous rendent leurs hommages par nos voix, & ils vous supplient
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de ne pas les abandonner: vous les(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) trouverez disposés non-seulement à vous recevoir, mais même à sacrifier leur vie pour vos intérêts. [] Hossein fut très-sensible à cette démarche, & il en témoigna toute sa reconnoissance aux députés; mais il les pria d'observer que malgré l'assurance qu'ils lui donnoient de ne trouver aucun obstacle à surmon ter, la prudence exigeoit que l'on fît dans une occasion si importante des réflexions très-sérieuses, & que l'on prît les mesures les mieux con certées, pour éviter les écueils qui ne se rencontrent que trop souvent dans le cours d'une si haute entre prise. Il leur promit cependant de faire attention à ce qu'ils venoient de lui représenter: il les assura mê me qu'il travailleroit en conséquen ce; mais il les chargea de recom mander de sa part aux principaux de ceux qui s'intéressoient véritable ment à lui, de se comporter avec beaucoup de prudence, & de ne fai re aucun éclat que lorsqu'il seroit tems. [] Après avoir murement réfléchi sur [] (Hossein en voie Moslem, pour s'assurer) une entreprise aussi délicate, Hossein
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) mit dans sa confidence un de ses cousins germains, nommé Moslem, [] (des disposi tions des Ira kiens.) qu'il regardoit comme le seul capa ble de le servir utilement dans son projet. Il le chargea de passer dans l'Irak, & lui donna toutes les ins tructions nécessaires sur les mesures qu'il devoit prendre pour s'assurer des dispositions des peuples à son égard. Si vous les trouvez tels qu'on me les a dépeints, lui dit-il, & s'ils sont d'ailleurs en assez grand nombre pour attaquer & pour se défendre, vous pouvez, sans autre avis, vous mettre hardiment à leur tête, & marcher con tre tous ceux qui voudront s'y op poser. [] Moslem partit peu après pour l'I rak, & se fit accompagner de deux Musulmans de confiance, qui pou voient lui être d'un grand secours dans cette négociation, par la con noissance qu'ils avoient du pays, & par les relations qu'ils y entrete noient. Mais à peine étoit-il entré dans l'Irak, qu'il eut le malheur de les perdre l'un & l'autre, par une maladie qui les enleva presque subi tement. [] Un commencement aussi malheu-
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reux fit tant d'impression sur l'esprit(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) de Moslem, qu'il délibéra d'aban donner une entreprise qui s'annon çoit par un contretems de si mauvais augure. Il reprit courage néanmoins, & se rendit à Couffah, où il se tint long-tems caché, ne se faisant con noître qu'à ceux dont il étoit le plus assuré. Il fut si habilement servi par les personnes ausquelles il s'adressa, qu'on lui répondit au bout de quel que tems, d'un nombre considérable d'Irakiens prêts à prendre les armes. [] Ce secret, quoique confié à beau- [] (Noman ha tangue les Couffiens.) coup de monde, fut néanmoins très- long-tems sans transpirer, de sorte que Noman, fils de Baschir, qui étoit Gouverneur de Couffah, n'en eut quelque connoissance que quand le parti fut presque entierement for mé. Dès les premiers soupçons qu'il en eut, il convoqua l'assemblée des Couffiens dans la Mosquée; & mon tant en chaire l'épée à la main, il leur tint ce discours: Voici, leur dit- il, une nouvelle occasion de désordre & de divisions intestines. Le bruit se répand que les Irakiens arment pour les Alides. Je vous exhorte en parti culier de vous tenir tranquilles specta-
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) teurs de leurs différends. Vous ferez votre bonheur & le mien par cette neu tralité. Mais si je découvrois que quel qu'un d'entre vous voulût s'en mêler, je vous jure par le Dieu vivant & par cette épée que je tiens dans ma main, que je ne leur serai aucune grace; & je perdrai la vie plutôt que de manquer à l'obéissance que je dois au Calife Yésid . [] Ce discours tenu dans des circon stances où il auroit été plus à propos d'agir que de haranguer, ne fut pas également bien reçu de ceux qui l'en tendirent. L'un des assistans le fit bien sentir au Gouverneur, en lui disant qu'il falloit être le plus fort pour prendre le parti dont il venoit de parler, & que l'on présumoit au contraire par son discours qu'il étoit le plus foible. Noman répondit seu lement, qu'on n'étoit point foible en obéissant à Dieu, & il descendit aussitôt de la chaire. [] Quelques Couffiens mécontens de la conduite de ce Gouverneur, en voyerent au plus vîte à Damas por ter des plaintes contre lui à Yésid . On fit part au Calife des bruits qui se répandoient depuis quelque tems
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dans l'Irak, au sujet des mouvemens(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) que les partisans d'Hossein cher choient à y exciter, & l'on accusa le Gouverneur de ne pas prendre assez de mesures dans des conjonctures aussi importantes. [] Le Calife indigné de la négligen- [] (Obéidallah est fait Gou verneur de Couffah, à la place de No man.) ce de Noman, donna promtement des ordres pour le déposer, & il mit en sa place Obéidallah, fils du célébre Ziad. Celui-ci étoit déja Gouver neur de Basrah; mais l'idée que l'on eut qu'il rempliroit bien les deux places, fit qu'on le chargea du Gou vernement de Couffah, pour l'exer cer conjointement avec celui dont il étoit en possession. [] Obéidallah se rendit à Couffah aussitôt qu'il eut reçu les ordres du Calife; mais comme il avoit eu soin de s'informer auparavant des bruits qui se répandoient au sujet des mou vemens que faisoient les Alides, il en découvrit assez pour présumer que Hossein ne tarderoit pas à se pré senter dans cette ville. [] Il ne se trompoit pas dans ses con jectures. Dès que Moslem avoit vu le succès de sa négociation, il avoit écrit à Hossein de se préparer à partir
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) aussitôt qu'il lui en donneroit avis; & enfin peu après il lui manda que rien ne devoit plus l'arrêter, & il lui indiqua le jour auquel il feroit bien de se mettre en marche pour venir à Couffah. (Conduite d'Obéidallah pour décou vrir le parti de Hossein.) [] Obéidallah se doutant donc de tout ce qui alloit arriver, voulut pres sentir adroitement quelles étoient les dispositions des Couffiens dans ces conjonctures. Il garda le secret sur le tems qu'il comptoit partir pour Couffah, & il fit adroitement semer le bruit que Hossein devoit y arriver un tel jour. Le soir de ce même jour il se rendit à Couffah, & y fit son entrée, de façon à faire croire que c'étoit Hossein lui-mê me. Il avoit comme lui un turban noir, & s'étoit fait faire un habit tout semblable au sien. Il trouva sur son passage un nombre considérable d'habitans qu'il salua très-poliment; & enfin il joua son rôle si habile ment, qu'il fut pris pour Hossein, & il découvrit alors que le parti des Alides étoit très-nombreux dans cet te place. Il reçut très-affectueuse ment les éloges que l'on croyoit adresser à Hossein, & il s'entendit
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appeller plusieurs fois l'Apôtre de(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) Dieu. [] Les Couffiens ne furent pas long- tems dans l'erreur. Obéidallah s'é tant rendu au château, cent cava liers qu'il avoit choisis pour sa garde y arriverent peu après. Il fit savoir alors qui il étoit, & prit des me sures pour étouffer la révolte dans sa naissance. Mais pour ne point faire trop d'éclat, il résolut de re monter à la source de toute cet te intrigue. Ayant été informé que Moslem étoit l'agent princi pal de tout ce qui se passoit ac tuellement, il chargea un de ses domestiques de s'insinuer dans la maison de ce Musulman, & de ga gner quelques-uns de ses gens pour découvrir son secret. [] Ce domestique qui avoit toutes les qualités nécessaires pour déve lopper une intrigue, se mit en de voir d'exécuter les ordres de son maître. Il fit quelque connoissance dans la maison de Moslem; & com me il se donnoit pour un zélé parti san des Alides, on ne lui fit point de mystère des mouvemens qui se faisoient en faveur d'Hossein. Il sut
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) que c'étoit pendant la nuit qu'on s'assembloit pour traiter de cette grande affaire; qu'on tenoit un re gistre exact de tous ceux qui pre noient parti, aussi-bien que des troupes & des sommes qu'ils étoient en état de fournir. Mais pour être plus au fait du détail, il se fit pré senter à Moslem lui-même, à qui il dit que prenant un vif intérêt à la cause pour laquelle il négocioit à Couffah, il venoit lui offrir un se cours de trois mille pieces d'or. Aus sitôt il fut inscrit sur le livre, & aggrégé au nombre des partisans de Hossein. Dès-là rien ne lui fut ca ché, & il se vit bientôt en état de rendre à son maître un compte exact des forces des Alides, de leurs pro jets, & du tems même auquel ils devoient les mettre à exécution. Lorsqu'il crut en savoir assez, il se retira vers le Gouverneur, & ne reparut pas davantage chez Moslem. [] Cette disparition causa quelque ombrage. Moslem eut des soupçons, de sorte qu'appréhendant qu'on ne vînt le surprendre chez lui, il alla se mettre à couvert dans la maison d'un des Emirs de Couffah, nommé
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Scharik, qui étoit zélé partisan des(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) Alides. Ce fut-là que les principaux confidens de Moslem allerent tenir leurs conférences pour la réussite de leur projet: mais comme la vigilan ce du Gouverneur formoit un puis sant obstacle à leur dessein, on ré solut de l'assassiner dès qu'on pour roit le rencontrer sans sa suite. [] L'occasion s'en présenta d'elle- [] (On forme le projet de tuer Obéidal lah.) même, par une visite que le Gou verneur voulut rendre à Scharik qui étoit alors très-dangereusement ma lade: cela ne l'empêchoit cepen dant pas de s'occuper de tout ce qui pouvoit avancer les affaires de Hossein: de sorte qu'ayant été aver ti de l'heure à laquelle le Gouver neur devoit faire sa visite, il fut d'avis que l'on profitât de cette con joncture pour faire le coup que l'on méditoit. Moslem se chargea de l'e xécution, & il fut décidé qu'il se jetteroit sur le Gouverneur lorsque le malade demanderoit un verre d'eau. Tel fut le signal dont ils con vinrent entr'eux. [] Obéidallah se rendit chez Scha rik à l'heure qu'il avoit indiquée. Dès qu'on annonça son arrivée,
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) Moslem se posta dans un coin de la chambre, & s'y cacha de façon qu'on ne pouvoit l'appercevoir. Le Gouverneur qui ne se doutoit de rien, entra dans l'appartement avec un Musulman, nommé Hani, par tisan secret de Hossein, & qui étoit aussi du complot contre Obéidallah. C'étoit chez lui que Moslem avoit logé en arrivant à Couffah, & il y avoit demeuré jusqu'au jour qu'il étoit venu se réfugier chez Scharik. [] (Moslem manque son coup.) [] Après que le Gouverneur eut parlé quelque tems avec le malade, celui- ci demanda à boire. Moslem fit alors quelque mouvement; mais il n'eut pas la force d'exécuter le coup dont on étoit convenu. Cependant un do mestique du Gouverneur ayant ob servé ce qui se passoit, conçut quel que soupçon, & ayant trouvé moyen de parler à son maître, il l'engagea à sortir promtement de cette maison. [] Hani reconduisit le Gouverneur & rentra ensuite dans la cham bre de Scharik, qu'il trouva faisant de vifs reproches à Moslem sur sa lâ- cheté. Hani ne put s'empêcher de lui en faire aussi. Quel coup vous avez manqué! lui dit-il. Vous vous seriez vu
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ce soir en possession du château, ju-(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) gez de l'avantage qui en auroit résulté pour Hossein. [] Moslem ne put pas disconvenir que dans les termes où se trouvoient les affaires, il auroit été fort heu reux pour Hossein que le coup dont on étoit convenu eût été exécuté; il avoua qu'il avoit été retenu par un précepte du Prophéte: La foi condamne le meurtre, disoit l'Apôtre de Dieu: un fidéle ne doit pas tuer un homme au dépourvu. Cette ex cuse parut fort déplacée dans une circonstance qui leur avoit paru si essentielle pour la réussite du grand projet qu'ils avoient dessein d'exé cuter. Ce coup manqué, il fallut prendre d'autres mesures; mais le Gouverneur en prit aussi de son cô té pour arrêter toutes leurs intri gues. [] Scharik échappa à sa vengeance. Il mourut trois jours après la visi te dont je viens de parler. C'étoit ce qui pouvoit lui arriver de plus heureux dans les conjonctures ac tuelles; car le Gouverneur avoit fait faire des recherches si exactes, qu'il avoit enfin découvert ses intel-
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) ligences avec les Irakiens, & il sa voit de plus le péril qu'il avoit cou ru, lorsqu'il avoit été chez lui. [] (Un des par tisans de Hos sein est arrê té.) [] On sut bientôt que le mystère étoit éventé, lorsqu'on vit Hani arrêté par ordre du Gouverneur. Son des sein avoit été d'abord de se saisir de Mossem; mais comme on n'avoit pu le trouver sur le champ, il s'étoit con tenté de se faire amener Hani, com ptant que celui-ci lui faciliteroit les moyens d'avoir le premier. [] Dès que Hani fut en sa présence, il lui demanda où étoit Moslem. Hani répondit qu'il ne le connois soit point; mais un des gens du Gou verneur le convainquit de menson ge sur le champ, en démontrant les relations qu'il avoit avec lui. Le Gouverneur reprenant la parole, lui dit avec emportement: Il faut tout à l'heure me découvrir où il est. [] Quand même je le saurois, répli qua fierement Hani, je me garderois bien de le dire. Obéidallah outré de cette insolente réponse, ne put pas se contenir, & il lui donna à travers le visage un coup d'une masse d'ar mes qu'il tenoit entre ses mains. Ha ni furieux tira aussitôt son épée, &
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alloit se jetter sur le Gouverneur,(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) lorsqu'il fut saisi par les gardes qui étoient présens, & sur le champ conduit en prison & déclaré digne de mort. [] Cet événement causa beaucoup de rumeur parmi les partisans que Hani avoit dans la ville. Le bruit s'étant répandu qu'on l'avoit fait mourir, un peuple immense accou rut en armes au château pour venger cette mort sur ceux qui en étoient les auteurs. On réussit cependant à ap paiser tout ce tumulte, en leur fai sant entendre que Hani n'étoit point mort, mais qu'il étoit en prison pour raison d'Etat. [] Les séditieux n'allerent pas plus loin. Le Gouverneur rassembla alors ses Emirs, & se transporta avec eux dans la prison pour interroger Hani. Mais dans ce même tems on enten dit des cris de toutes parts. Les trou pes du château prirent les armes; & l'on courut avertir le Gouverneur qu'on voyoit approcher un détache ment qui venoit à eux, enseignes dé ployées. [] C'étoit Moslem qui ayant fait de [] (Moslem prend les ar mes.) sérieuses réflexions sur ce qui venoit
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) de se passer, avoit pris enfin le parti de se déclarer ouvertement, voyant bien qu'il n'y avoit plus que la force qui pût le soustraire à la vengeance d'Obéidallah. Il monta donc à che val & se montra publiquement dans les rues de Couffah. On donna le signal dont on étoit convenu lorsqu'il seroit tems de prendre les armes; aussitôt un nombre considé rable de partisans allerent le joindre, de sorte qu'il se vit bientôt à la tête d'environ quatre mille hommes. Il fit élever alors deux étendards, l'un verd & l'autre rouge, & sortit ainsi de la ville pour aller surprendre le château: il envoya en même-tems un exprès à Hossein pour lui dire de ne pas tarder à venir le joindre. [] Le Gouverneur mit par-tout un ordre si exact, & d'ailleurs ses trou pes firent si bonne contenance, que Moslem étonné s'arrêta avec son monde, & n'osa pas suivre son en treprise. Pendant qu'Obéidallah te noit ainsi l'ennemi en respect, il en voya dans la ville plusieurs de ses amis, gens respectables & accrédités parmi le peuple, pour représenter aux habitans le tort qu'ils avoient
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de souffrir que leurs compatriotes(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) s'exposassent pour une pareille cause. [] Cette commission fut exécutée [] (Les sédi tieux l'aban donnent.) avec toute l'intelligence possible, de sorte que la plupart des Couffiens épouvantés du péril dont étoient menacés ceux des leurs qui avoient pris les armes, sortirent de la ville & allerent jetter l'allarme dans le détachement de Moslem. Il y eut même une Musulmane qui s'adres sant à ce chef lui-même, lui dit d'un air menaçant qu'il eût à se retirer, sinon qu'il ne tarderoit pas à s'en re pentir. Il méprisa d'abord ce dis cours, & n'attendoit que la jonction des autres partisans qu'il avoit dans Couffah pour attaquer le château à force ouverte; mais quelle fut sa sur prise, lorsqu'il vit les rangs de ses troupes s'éclaircir insensiblement! Tout son monde l'abandonna peu à peu, & enfin il fut obligé lui-même de regagner la ville, n'ayant plus qu'environ trente soldats de quatre mille hommes qu'il avoit aupara vant. [] Le Gouverneur charmé de voir les rebelles se dissiper d'eux-mêmes, ne voulut pas profiter de l'occasion pour
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) se saisir de Moslem; il le regarda tranquillement se réfugier dans la ville, comptant bien cependant ne pas tarder à le punir de sa révolte: il ne fit alors d'autres mouvemens que de promettre une récompense à quiconque lui découvriroit Moslem. [] (Moslem prend la fui te.) [] Celui-ci étant donc rentré dans Couffah, & ne trouvant presque plus d'amis dans cette ville, prit le parti de se tenir caché soigneuse ment pendant le reste de cette jour née; & sur le soir, il partit à la fa veur des ténébres, sans oser seule ment prendre un guide, tant il ap préhendoit de se confier à qui que ce soit, parmi un peuple nombreux dont il venoit d'éprouver l'incon stance d'une manière bien désolante pour lui. [] Comme il ne cherchoit qu'à se sauver, sans savoir précisément où porter ses pas, il fit une route assez longue, errant à l'avanture sans trou ver d'endroit où il pût se retirer. Cependant ayant apperçu de loin une lumière dans la campagne, il tira de ce côté-là, & aborda enfin à une maison qui étoit seule & fort écartée. Ayant frappé à la porte,
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elle lui fut ouverte par une vieille(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) femme à qui il demanda de l'eau à boire. Il lui exposa ensuite les fati gues qu'il venoit d'essuyer, & enfin la pria de lui permettre de passer le reste de la nuit dans sa maison. [] Cette femme s'en excusa, sur ce qu'elle n'avoit point d'endroit où le loger; elle ajouta qu'elle n'avoit d'autre chambre vacante que celle de son fils; mais qu'elle ne pouvoit y mettre personne, parcequ'il devoit arriver cette même nuit de Couffah où il étoit allé pour affaire, & que c'étoit pour l'attendre qu'elle avoit veillé si tard. [] Moslem, sans se rebuter de ce re fus, réitéra ses prières, & la pres sa de souffrir du-moins qu'il restât à couvert dans sa maison pour y atten dre le jour. Vous me rendrez un grand service, ajouta-t-il, & vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Mais qui êtes-vous donc? repartit à l'instant cette femme. Moslem alors lui ayant déclaré qui il étoit, elle s'empressa de le bien recevoir, & alla le cacher dans un endroit écarté de la maison. Comme il avoit besoin de prendre quelque chose pour se
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) soutenir, cette vieille lui porta à manger, & se donna toutes les pei nes possibles pour qu'il pût passer commodément le reste de la nuit. [] Le fils de cette femme arriva au milieu de tous ces mouvemens. Etonné de l'agitation où il voyoit sa mère, il lui demanda ce qu'elle pouvoit avoir. Elle voulut d'abord cacher son secret; mais ne pouvant résister aux instances de son fils, elle lui avoua que Moslem fugitif de Couffah étoit venu lui demander une retraite, & qu'elle s'étoit fait un plaisir de le recevoir. [] Le jeune Musulman qui avoit ap pris à Couffah que le Gouverneur avoit promis une récompense à ceux qui trouveroient Moslem, jugea à propos de profiter de l'occasion. Après s'être un peu reposé, il pré texta une affaire qui l'appelloit à la ville, & partant le lendemain de très-bonne heure, il se rendit auprès d'Obéidallah, qu'il instruisit de sa découverte. [] (Moslem est pris & con duit à Couf fah.) [] Sur cet avis, le Gouverneur en voya une cinquantaine de cavaliers qui allerent investir la maison où étoit Moslem: celui-ci averti du dan
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ger qui le menaçoit, saisit son épée(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) & alla au-devant des cavaliers dans le tems qu'ils entroient dans la mai son. Il y eut alors une attaque très- vive qu'il soutint avec un courage & une vigueur surprenante; il en tua plusieurs, & força le reste de re culer jusqu'à trois fois. [] Ce qui donnoit un grand avanta ge à Moslem, indépendamment de son courage, c'est que les cavaliers avoient ordre de le ménager, parce que le Gouverneur qui vouloit savoir au juste tout le détail de la conspira tion, avoit fortement recommandé qu'on le lui amenât en vie. Malgré sa vigoureuse résistance, les cava liers revinrent tant de fois à la char ge, qu'ils réussirent enfin à le mettre hors de combat. On l'enveloppa de façon que ne pouvant plus se remuer, on vint à bout de le désarmer; & après l'avoir étroitement garroté, on le mit sur sa propre mule, & on le conduisit à Couffah. [] L'Officier qui commandoit cette troupe de cavaliers ayant remarqué que Moslem répandoit quelques lar mes, ne put s'empêcher de lui faire des reproches sur ce qu'un homme
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) qui avoit montré tant de bravoure, & qui d'ailleurs étoit à la tête d'une entreprise aussi hardie que celle qu'il avoit projettée, avoit la foiblesse de verser des larmes. Moslem lui répon dit que ce n'étoit pas son propre malheur qu'il pleuroit; mais celui d'Hossein, qui sans doute devoit être en chemin pour se rendre à Couffah. Il étoit si sensiblement tou ché du malheur qui menaçoit ce Prince, qu'il voulut tenter de le fai re avertir de retourner à la Mecque. Il s'adressa pour cet effet à un des cavaliers, qu'il crut plus accommo dant qu'aucun autre; & après avoir causé quelque tems avec lui sur la route, il lui fit entrevoir qu'il se roit bien récompensé s'il pouvoit faire dire à Hossein de retourner promtement d'où il venoit, & de ne point approcher de Couffah. Le cavalier se chargea d'envoyer un homme pour faire cette commission: celui à qui l'on se confia, promit bien de l'exécuter, mais il n'en fit rien. [] Cependant Moslem arriva au châ teau, où il trouva un grand nombre d'Emirs, ou Sénateurs, qu'on y avoit
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assemblés. Ils étoient dans la salle(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) d'audience, où ils attendoient que le Gouverneur parût. Le prisonnier n'eut pas de peine à s'appercevoir combien les esprits étoient animés contre lui: on lui refusa même un verre d'eau qu'il demanda en arri vant, & on lui dit pour toute répon se, qu'il n'auroit que du Hamin pour boire. C'est, selon les Mahométans, une boisson que les démons donnent toute bouillante aux damnés. [] Moslem, loin de se déconcerter d'un commencement qui n'annonçoit rien que de sinistre, affecta au con traire beaucoup de fermeté, & lors que le Gouverneur parut dans la sal le, il le regarda fièrement sans le saluer. Quelqu'un s'étant avisé de lui en faire des reproches; il répon dit avec hauteur que quand ç'auroit été Yésid lui-même, il ne se seroit pas cru obligé de le saluer, à moins qu'on ne lui assurât sa grace. [] Obéidallah ayant pris séance avec les autres Emirs, commença par faire à Moslem de vives reprimandes sur les troubles qu'il avoit excités dans Couffah, & dans la plus gran de partie de l'Irak, où tout étoit
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) en paix peu auparavant: Les habi tans de Couffah & tous ceux de la Province sont prêts à témoigner le contraire de ce que vous avancez, répondit hardiment Moslem: ils n'ont jamais oublié les cruautés de Ziad votre père, lesquelles ont surpas sé celles d'un Cosroès qui a tyrannisé les peuples, & qui a inondé de leur sang les villes & les campagnes. Je ve nois ici pour soumettre ces malheureux habitans aux loix d'un Prince qui les auroit gouvernés selon la justice & l'es prit du Prophéte. [] Le Gouverneur indigné du dis cours de Moslem, le traita très du rement; & entr'autres reproches, il l'accusa de boire du vin. Moslem se récria sur cette accusation, & en appella au jugement de Dieu. Enfin, après quelques autres alterca tions, le Gouverneur lui prononça son arrêt de mort, & lui permit de faire son testament. Moslem avoit alors sept cens pieces d'or, qu'il don na à un de ses amis, en le conjurant de tâcher de joindre Hossein sur la route de la Mecque, & lui donner avis de ne pas s'avancer jusqu'à Couffah. Quelqu'un ayant entendu
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ce que disoit Moslem, en avertit(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) le Gouverneur, qui déclara haute ment que si Hossein prenoit le par ti de demeurer tranquille, on ne l'inquiéteroit en aucune façon; mais qu'aussi on n'auroit pour lui nul mé nagement, s'il s'avisoit de tenter la moindre entreprise. [] Peu après, Obéidallah fit conduire [] (Moslem & Hani ont la tête tranchée.) Moslem dans l'endroit le plus élevé du château, où il eut la tête tran chée. Son corps fut ensuite précipi té du haut en bas, aussi-bien que la tête. Hani fut décapité ce même jour; mais l'exécution se fit dans une des rues de Couffah. Le Gou verneur envoya les têtes de l'un & de l'autre au Calife, avec un long détail de cet événement. [] Pendant que cette scêne sanglante [] (Hossein se prépare à ve nir à Couf fah.) se passoit à Couffah, Hossein se pré paroit à y aller, croyant trouver toutes choses parfaitement disposées en sa faveur. Indépendamment de ce que Moslem lui avoit mandé dans le tems qu'il s'attendoit de prendre le château, il y avoit encore eu une grande quantité de lettres très-pres santes, par lesquelles les habitans de Couffah sollicitoient Hossein de
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) répondre à leurs vœux, en venant au plutôt se présenter dans leur ville. Ils lui envoyerent même un état de ceux sur lesquels il pouvoit absolu ment compter: l'Auteur Arabe en fait monter le nombre à cent quarante mille personnes. [] Hossein frappé d'une perspective aussi brillante, crut déja se voir sur le trône. Il envoya à Couffah un homme de confiance, nommé Kaïs, pour annoncer son arrivée à ses par tisans, & fit ensuite tout disposer pour son départ, malgré les sages remontrances que lui firent ses amis pour le détourner de ce voyage. Ab dallah-ebn-Abbas, vieillard respec table par ses hautes vertus & par sa prudence, vint exprès le trouver pour l'engager de renoncer à ce pro jet. Hossein crut réfuter solidement ses raisons, & même l'attirer à son sentiment, en lui montrant les let tres qu'il avoit entre les mains; c'é toient selon lui autant de gages qui lui répondoient du succès de ses des seins: & il ajouta avec un transport de joie, que comptant sur le secours du ciel, il ne pouvoit se dispenser de s'aller mettre à la tête de tant de bra-
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ves qui vouloient tout sacrifier pour(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) lui. [] J'y consentirai volontiers, répliqua le sage vieillard, sitôt qu'on vous au ra certifié que les Couffiens ont tué Obéidallah; qu'ils ont chassé du châ teau les troupes qui sont au service de Yésid , & que vos partisans sont maîtres absolus de la ville & de la province. Mais pour ce qui est de l'in vitation qu'ils vous font dans les con jonctures actuelles, est-il possible que vous n'apperceviez pas qu'ils n'ont d'autre dessein que de vous voir le ver l'étendard de la guerre dans leur ville, & de vous embarquer dans des troubles où leur humeur inquiéte les précipite, & dont ils se retirent pres qu'aussitôt par une suite de cette per fidie qui leur est naturelle? Les Couf fiens, vous le verrez, deviendront sure ment un jour vos plus cruels ennemis. Que d'exemples je pourrois vous en rapporter, si vous vouliez les entendre! Toutes ces remontrances ne pu rent ébranler la résolution de Hos sein, & il persévéra constamment dans un dessein qui alloit insensible ment le conduire à sa perte. [] Abdallah-ebn-Zobéir vint peu
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) après trouver Hossein, & eut avec lui une conférence assez longue sur (Conduite de Abdallah à l'égard de Hossein.) son voyage de Couffah. Son inten tion n'étoit pas de l'en détourner: au-contraire, prévoyant que cette démarche ne pouvoit que lui étre fu neste, il étoit charmé de voir l'espe ce de fureur avec laquelle il s'y li vroit; parceque dans le cas que le succès en fût malheureux, Abdallah qui tendoit au Califat voyoit renaî tre ses espérances, qui ne pouvoient guères réussir tant que Hossein seroit existant. [] Il lui parla cependant de son voya ge chez les Couffiens comme d'une chose assez inutile pour sa pro motion au Califat. Il se fonda sur ce que les peuples de cette ville, & même ceux de la province en gé néral, n'avoient aucun droit de dis poser de cette dignité. Il lui repré senta que ce privilége avoit toujours appartenu aux Mecquois & aux Mé dinois, & qu'il vaudroit mieux s'en tenir-là que d'aller chercher d'autres suffrages, dont on pourroit peut-être un jour disputer la légitimité. [] Hossein lui répondit qu'il lui étoit absolument impossible de se refuser
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aux empressemens des Couffiens:(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) qu'il étoit vrai que les Mecquois & les Médinois avoient toujours joui du privilége de nommer les Califes; mais que leur peu de fermeté à sou tenir leurs droits avoit sans doute déterminé les Couffiens à s'arroger cette prérogative; & qu'au reste, ils ne le faisoient que dans la vue de se couer le joug des Califes de la mai son d'Ommiah, qui répandoient toutes leurs faveurs sur les Syriens, au préjudice des peuples de l'Arabie. Abdallah-ebn-Zobéir parut se ren dre à ces raisons, & il dit à Hossein en le quittant: Si j'avois un parti aussi considérable que le vôtre, je se rois déja à leur tête, & je ferois trem bler Yésid sur son trône. [] Abdallah-ebn-Abbas, ce sage vieil-(Abdallah tâ che de détour ner Hossein du dessein d'aller à Couffah.) lard que l'on a vu parler si sensément à Hossein, ne pouvant imaginer qu'il n'eût pas été sensible à ses raisons, retourna encore le trouver, pour sa voir enfin quelle résolution il avoit prise en conséquence des représenta tions qu'il lui avoit faites. [] Hossein lui répéta ce qu'il disoit à tous ceux qui s'opposoient à son voyage, & ce qu'il lui avoit dit à
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) lui-même dans la première conféren ce qu'ils avoient eue ensemble à ce sujet. Du-moins, lui dit Abdallah, n'emmenez point vos femmes & vos enfans avec vous, j'ai sur cela les plus fâcheux pressentimens. Il essaya de l'émouvoir encore, en lui parlant d'Abdallah-ebn-Zobéir, qu'il devoit regarder comme un rival qui ne manqueroit pas de profiter de son absence pour avancer ses affaires. Vous allez le mettre bien à son aise, dit-il à Hossein; il sera seul dans la Mecque, & se rendra bientôt maî tre de toute la province de Hegiaz. Il souhaite ardemment votre départ; vous êtes ici un obstacle à ses pro jets ambitieux. Vous entendrez dire qu'il les aura hautement manifestés, dès qu'il ne craindra plus votre présence. Je vous jure, par le grand Dieu, hors lequel il n'y en a point d'autre, que si je croyois pouvoir réussir, je vous prendrois plutôt par les cheveux pour vous empêcher de suivre votre malheureux dessein. [] Ce zélé Musulman fit quelque chose de plus. Sachant que Hossein avoit absolument résolu de partir le lendemain au matin, il passa la nuit
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auprès de lui, & ne cessa de le prier(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680) de penser sérieusement aux suites funestes que pouvoit avoir une dé marche de cette conséquence; mais il eut le chagrin de voir qu'il n'y avoit rien à gagner avec un esprit aussi étrangement prévenu, & il fal lut le laisser partir. [] Hossein se mit donc en marche(Hossein part pour Couffah) avec sa famille, ses gens & un cer tain nombre d'amis qui s'étoient at tachés à sa fortune. Tout cela pou voit former environ cent personnes. Il crut ce cortége suffisant pour son entreprise de Couffah, parcequ'il comptoit trouver sous les armes en arrivant, tous les partisans dont Moslem lui avoit parlé dans la lettre par laquelle il le pressoit de se ren dre dans cette ville. Mais tout avoit bien changé de face; car le jour mê me du départ de Hossein étoit préci sément celui de l'exécution du mal heureux Moslem. [] Obéidallah, qui étoit instruit de [] (Le Gouver neut envoie des troupes pour l'arrê ter.) la démarche de Hossein, envoya sur sa route un corps de mille hommes de cavalerie sous les ordres de Harro- ebn-Yésid . Ce Commandant, quoi que fort attaché à Obéidallah, n'é-
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) toit pas cependant ennemi déclaré de Hossein, & il paroissoit disposé à user avec lui de beaucoup de ména gement, si celui-ci eût voulu renon cer à son dessein. [] Harro étant arrivé près de l'Eu phrate, dans un endroit appellé As cheraf, il envoya un détachement de ses gens chercher de l'eau à ce fleuve; & il ordonna en même-tems que si l'on rencontroit Hossein, on ne lui fît aucune insulte, & qu'on lui prêtât même quelque secours, s'il en avoit besoin, pour lui procurer la quantité d'eau qui pourroit être né cessaire tant à lui qu'à tous ceux de sa suite. [] (Hossein in viteleur Com mandant à entrer dans son parti.) [] Ces ordres furent ponctuellement exécutés. On rencontra Hossein, & l'on eut pour lui toutes les défé rences & toutes les attentions possi bles. Hossein, séduit par ces belles apparences, voulut tenter d'attirer ce détachement à son parti; & il de manda à conférer avec celui qui le commandoit. Harro en ayant été in formé, consentit de s'aboucher avec Hossein, & ils eurent ensemble une conversation assez longue, dans la quelle Hossein lui dit que depuis
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long-tems les Couffiens l'avoient in-(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) vité à l'expédition qu'il entrepre noit; que même ils l'attendoient pour agir sous ses ordres: il ajouta qu'il ne falloit pas être étonné des dis positions de ces peuples à son égard, parceque, tout bien considéré, il avoit des droits légitimes sur le Califat. Il allégua à ce sujet différentes preuves; & enfin, il produisit les lettres mê mes des principaux habitans de Couf fah, qui reconnoissoient hautement la justice de ses prétentions. Il l'in vita de se joindre à eux pour le re connoître, préférablement aux des cendans de la maison d'Ommiah qui ne jouissoient que d'une autorité ty rannique, qu'ils avoient indignement usurpée sur les Musulmans. [] J'ignore, & je veux ignorer, ré pondit Harro, qui sont ceux qui vous ont engagé dans cette entreprise. Mais je vous avouerai qu'elle me paroît bien téméraire. Je ne vois pas non plus quel fonds vous pouvez faire sur les lettres des Couffiens. Je ne suis pas même curieux de les lire. Tout ce que je sais, c'est que j'ai un ordre formel de vous conduire au château de Couf fah, aussitôt que j'aurai pu vous join-
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) dre. Là vous pourrez déduire toutes vos raisons. [] Hossein lui répondit qu'il mour roit plutôt que de se rendre à un or dre semblable; & aussitôt il dit à ses gens de décamper. Mais Harro fit faire un mouvement à ses cavaliers, & lui coupa le chemin. Hossein en fureur proféra contre lui les impré cations les plus insultantes. Harro, sans paroître se fâcher, lui répliqua seulement: Rendez graces au respect que j'ai pour Fatime votre mère, & pour l'Apôtre votre ayeul: sans cela je me ferois moi-même justice de vos imprécations. [] Il fit ensuite éloigner un peu ses cavaliers; puis il dit à Hossein, qu'il n'étoit point dans la résolution de lui faire aucune violence; mais qu'il ne pouvoit se dispenser d'exécuter l'or dre qu'on lui avoit donné de l'ame ner au château de Couffah, & de ne pas le perdre de vue jusque-là. Ce pendant, ajouta-t-il, prenons des mesures, si vous voulez, pour que je n'aie rien à craindre de la part de celui qui m'envoie, & aussi pour vous met tre à couvert de toute violence. Ecrivez à Yésid & à Obéidallah: j'écrirai
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aussi de mon côté. Mais du reste, pre-(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) nez bien garde à vous; car si vous at tendez que l'on vienne vous attaquer, vous êtes un homme perdu. [] Dans le tems qu'il parloit encore, [] (Hossein ap prend que son parti é toit dissipé à Couffah.) on vit arriver quatre cavaliers qui venoient de Couffah. Hossein ayant reconnu l'un d'eux, qui s'appelloit Tirmah, il pria Harro de le laisser approcher. Ce Commandant y con sentit; mais ce ne fut qu'avec quel que peine, ne sachant quel dessein il pouvoit avoir. Tirmah ayant été aussitôt interrogé sur ce qui se passoit à Couffah, il annonça à Hossein les nouvelles les plus accablantes. [] Tous les nobles de Couffah, lui dit-il, sont à présent déclarés contre vous. Il est vrai que quelques habitans font encore secretement des vœux en votre faveur; mais comptez que de main ils seront prêts à tirer leurs épées contre vous. L'infortuné Kaïs, que vous aviez envoyé pour ménager vos intérêts à Couffah, a été précipité du haut du château par ordre d'Obéidal lah, parcequ'il a refusé de prononcer des malédictions contre vous, & contre tous ceux de votre famille. [] Je ne crois pas, ajouta Tirmah,
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(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) que vous vouliez tenter un effort, qui ne pourroit qu'être inutile, ayant ac tuellement aussi peu de monde avec vous: car sachez que les campagnes de Couffah sont aujourd'hui couvertes de troupes de toutes parts. N'allez pas plus loin, je vous en conjure; & si vous voulez accepter une retraite assu rée, venez sur notre montagne d'Agia: c'est un pays impratiquable, où je suis certain qu'on ne se risquera pas de vous aller attaquer; & vous serez le maître d'y demeurer autant de tems que vous le jugerez à propos. [] Après de pareils avertissemens, il semble que Hossein auroit dû se re tirer, & renoncer à une entreprise dont le succès ne pouvoit être que malheureux. L'occasion étoit d'au tant plus favorable, que Harro qui étoit toujours avec lui, n'auroit pas mieux demandé que de lui voir em brasser le parti de la retraite. Mais Hossein, qui ne pouvoit encore se détacher de ses premières idées, voulut absolument poursuivre sa rou te, & se remit en marche pour Couffah. [] Cependant les choses changeoient de face insensiblement. Obéidallah
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instruit de l'obstination de Hossein,(Yesid. Hégire 60. Ere Chr. 680.) renonça à l'idée qu'il avoit eue d'a bord de le faire amener à Couffah. Il craignit que les peuples, quoique déclarés alors contre lui, ne se re tournassent encore une fois en sa fa veur, par un effet de cette incons tance qui leur étoit naturelle. Il en voya donc un courier à Harro, pour lui ordonner de le conduire dans un canton qu'il lui désigna, où il n'y avoit ni villes ni forteresses. Il recommanda de plus de faire sé journer Hossein dans cet endroit, & d'y attendre ses ordres. [] Peu après, ce Gouverneur fit partir environ quatre mille hommes dont il donna la conduite à Amer ebn- Saïd, qui s'étant bientôt rendu dans le voisinage de Hossein, lui envoya un de ses Officiers pour lui demander de nouveau quel étoit son dessein, & pourquoi il avoit quitté le séjour de la Mecque. [] Hossein qui avoit sans doute fait des réflexions sur le peu d'apparence qu'il y avoit de réussir dans ce qu'il avoit projetté, fit alors une réponse qui auroit pu le tirer de l'embarras où il se trouvoit, s'il l'eût faite un
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) peu plutôt. Il dit donc qu'il ne s'é toit déterminé à sortir de la Mecque, que sur les invitations réitérées des Couffiens qui vouloient se soumet tre à lui; mais qu'ayant été informé depuis, qu'ils avoient changé de sentiment, son dessein étoit de re tourner à la Mecque avec sa famille & ses amis. [] Amer fut charmé de cette réponse, qui lui paroissoit devoir résoudre toutes les difficultés. Ce Capitaine étoit vraiment attaché à Hossein; il avoit même refusé de marcher, lors que Obéidallah lui avoit donné ses ordres; & il n'avoit enfin obéi, qu'en conséquence des menaces que ce Gouverneur lui avoit faites. Lors donc qu'on l'eut instruit des disposi tions actuelles de Hossein, il s'em pressa d'en informer Obéidallah, comme d'une heureuse nouvelle qui alloit rétablir la paix. [] (Obéidallah exige que Hossein re connoisse Yé sid pour Ca life.) [] Mais ce Gouverneur, qui avoit semblé d'abord n'exiger autre chose sinon que Hossein s'en retournât chez lui, avoit aussi changé d'avis. Il ne s'agissoit plus, comme aupara vant, de se contenter de le laisser renoncer à son dessein, & de regar
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der son suffrage comme indifférent;(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) Obéidallah exigea que Hossein & ses partisans reconnussent Yésid pour légitime Calife. Il donna ordre à Amer de finir promtement cette affaire; & afin d'obtenir par nécessité ce qu'il savoit bien qu'on n'accorde roit pas de bonne grace, il recom manda à cet Officier d'envelopper tellement le camp de Hossein, qu'il lui ôtât toute communication avec les rivieres, afin que la disette d'eau, qui est un supplice cruel dans ces pays chauds & arides, le contrai gnît de donner au plutôt le consente ment qu'on lui demandoit. [] Les volontés du Gouverneur ayant été communiquées à Hossein, celui- ci fit dire à Amer, qu'il souhaiteroit avoir une conférence avec lui entre les deux camps. Cet Officier y con sentit, & s'étant rendu aussitôt à l'endroit désigné, Hossein, qui vou loit toujours éluder de reconnoître Yésid pour Calife, fit trois propo sitions. Il offrit d'abord d'aller à Da mas, & de faire lui-même son ac commodement avec Yésid . Il propo sa ensuite de retourner à la Mecque: & enfin il demanda qu'on lui cédât
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) quelque place où il pût être en situa tion de faire la guerre aux Turcs. [] Amer profita de ces propositions pour se dispenser de suivre à la ri gueur les ordres d'Obéidallah: il lui manda les dispositions dans lesquel les Hossein étoit actuellement, & le pria de lui faire savoir ce qu'il en pensoit. [] Obéidallah ayant examiné les pro positions de Hossein, ne voulut pas prendre de lui-même son parti sur la réponse qu'il devoit faire. Il envoya chercher un Musulman de répu tation, nommé Schamer, & lui demanda son avis sur les nouvelles qu'il venoit de recevoir. Celui ci ne tarda pas à se décider. Il dit au Gou verneur que ces propositions étoient captieuses; qu'il étoit évident que Hossein ne cherchoit qu'à gagner du tems, & qu'enfin il n'y avoit d'autre moyen de s'assurer de ses sentimens, qu'en l'obligeant de s'exprimer sans détour sur le compte d'Yésid , de le reconnoître pour Calife, & de lui prê ter serment. [] Cet avis décida le Gouverneur. Il chargea Schamer d'aller lui-même en instruire Amer, & de lui dire que
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son dessein étoit qu'il reçût avec bon-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) té Hossein, & ceux de sa suite qui consentiroient à se soumettre; mais qu'en cas de refus, il lui ordonnoit de tailler en pieces tous ceux qui résiste roient. Et comme Obéidallah avoit lieu de présumer par ce qui étoit ar rivé précédemment, qu'Amer feroit des difficultés pour exécuter ces or dres, il commanda à Schamer de fai re couper la tête à ce Général en cas de désobéissance, & de prendre le commandement en sa place. Il don na en même-tems un ordre particu lier, pour que l'on n'enveloppât point dans la disgrace commune les enfans d'Ali, qui avoient accompa gné leur frere Hossein. Il chargea Schamer de leur offrir des passeports pour qu'ils pussent se rendre à Couf fah en toute sureté. [] Schamer s'étant rendu promtement à Kerbela, où étoient situés les camps de Hossein & d'Amer, communiqua à celui-ci les ordres d'Obéidallah. Il y eut en conséquence une entrevue avec Hossein, qui refusa d'accéder aux propositions qu'on lui faisoit: les enfans d'Ali parurent aussi peu disposés à s'y rendre; & lorsqu'on
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) leur parla des suretés que le Gouver neur leur offroit pour aller à Couffah, ils n'y répondirent que par une inve ctive: La sureté qui vient de Dieu, dirent-ils, est plus solide que celle qui vient du fils de Sommiah*. Amer voyant que rien ne pouvoit ramener Hossein, & que d'ailleurs il risquoit lui même de se perdre, s'il n'obéissoit pas aux ordres du Calife, résolut alors de ne plus user d'aucun ména gement. Il déclara donc à Hossein, qu'il falloit que le sort des armes dé cidât de sa destinée, & qu'il ne pou voit plus se dispenser de l'attaquer à force ouverte. [] (Divers com bats entre les gens de Hos sein, & les troupes de Couffah.) [] Hossein fit aussitôt tout préparer pour soutenir une attaque; & comme il avoit avec lui peu de monde en comparaison de ses ennemis, il tâcha de tout disposer de façon qu'il ne pût pas être surpris dans son camp. Il fit étroitement attacher toutes ses tentes les unes avec les autres, afin qu'elles 5
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pussent former une barricade, & il(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) ne laissa ouvert qu'un seul côté de son camp pour avoir communication au dehors. Il fit de plus creuser un fossé assez large autour de ce camp, & y fit amasser une quantité considérable de roseaux secs, ausquels il comptoit mettre le feu pour rendre toute la circonférence inaccessible aux en nemis, en cas qu'ils voulussent le forcer. [] Il se présenta ensuite en bataille avec sa petite troupe, & se montra avec autant de fierté à la tête de ses soldats, que s'il eût eu une armée en regle à sa disposition. S'il ne fut pas défait d'abord, c'est que les ennemis ne penserent pas à l'attaquer en corps; tout se passa en combats singuliers & en défis d'homme à homme; du moins c'est ainsi que le rapportent les Histo riens Arabes, & il faut bien dire la même chose après eux, quelque peu de vraisemblance que l'on trouve dans leur récit. [] Il est en effet fort étonnant, de voir une armée de près de cinq mille hommes, commandée par un Chef dont la tête doit répondre des mau vais succès, s'amuser pendant plu-
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(Yesid. Hegire 61. Ere Chr. 680.) sieurs jours à accepter des défis, se battre en duel, & faire des joû tes, avec une troupe d'environ cent personnes, que l'on avoit ordre cepen dant de traiter comme des rebelles. [] Ces combats singuliers se succé derent ainsi pendant trois jours, du rant lesquels les champions de Hos sein se distinguerent, & eurent pres que toujours l'avantage. [] (Hossein est tué.) [] Amer voyant que les plus braves de ses troupes périssoient dans ces actions particulières, ne voulut plus permettre à ses gens de s'y exposer, Il fit marcher toutes ses troupes con tre Hossein, & le différend fut bien tôt terminé. Il en couta cependant la vie à un grand nombre des soldats d'Amer. Les gens de Hossein se dé fendirent avec toute la fureur que le désespoir pouvoit inspirer; mais leur Chef ayant eté abattu d'un coup de sabre sur la tête, il expira peu après, noyé dans son sang & couvert de trente-trois blessures. On lui coupa la tête pour la porter à Obéidallah. [] Ce fut un Couffien, nommé Hau la, qui fut chargé de cette commis sion. Il ne put arriver que très-tard à Couffah; de sorte que lorsqu'il vint
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au château, il en trouva les por-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) tes fermées. Il prit donc le parti de retourner à la ville, pour y passer la nuit dans sa maison, & remit au len demain la visite qu'il vouloit rendre au Gouverneur. Il réveilla sa femme qui étoit couchée, & lui apprit le su jet qui l'avoit amené si promtement à Couffah. J'apporte, dit-il, avec moi le présent le plus précieux que l'on puis se faire au Calife. Cette femme ayant demandé avec empressement ce que ce pouvoit être: C'est la tête de Hos sein, lui dit-il; la voilà, je suis char gé de la porter au Gouverneur. La Mu sulmane en fureur sauta aussitôt de son lit, non pas qu'elle fût effrayée de ce spectacle; la plupart des femmes Arabes ayant coutume de suivre les armées, étoient faites aux expédi tions les plus sanglantes: mais Hos sein étant par Fatime, sa mère, pe tit-fils du Prophéte, cette seule rai son fit un effet étonnant sur l'esprit de cette femme. Par l'Apôtre de Dieu, s'écria-t-elle, je ne coucherai de ma vie avec un homme qui m'apporte la tête de son petit fils. [] Le Musulman, qui, selon l'usage de sanation<sa nation>, avoit d'autres femmes,
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) en fit venir une qui ne fut pas si diffi cile. Cependant, la présence de cet te tête qu'on avoit posée sur une ta ble, l'empêcha de dormir, à cause, dit-elle, d'une lumière éclatante qu'elle vit voltiger toute la nuit au tour de cette tête. [] (La tête de Hossein est portée au Gouverneur de Couffah.) [] Le lendemain, Haula se rendit au château, & présenta cette tête à Obéidallah. Il la considéra d'abord avec un plaisir brutal; puis il s'em porta jusqu'à l'outrager, comme si c'eût été un objet vivant, & lui donna même un coup de bâton sur la bou che. Un vieillard qui étoit présent, eut la hardiesse de faire des reproches au Gouverneur sur son emportement, & il lui dit que la tête de Hossein méritoit d'être respectée, parcequ'il avoit vu souvent la bouche du Pro phéte collée sur celle de son petit-fils. Obéidallah reçut très-mal cette re montrance. Vous mériteriez, dit-il à ce vieillard, que je fisse mettre votre tête à côté de celle de Hossein, pour le mensonge que vous venez de proférer; mais je veux bien faire grace à votre âge: vous n'êtes qu'un radoteur, allez compter ailleurs vos impertinentes vi sions.
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[] Cependant, lorsqu'il eut fait quel-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) ques réflexions sur les discours de ce vieillard, il pressentit que la mort de Hossein lui attireroit bien d'autres reproches, & que le fanatisme ne manqueroit pas d'inspirer à ses par tisans quantité de visions & de con tes ridicules, très-méprisables en eux-mêmes; mais capables néan moins d'accréditer considérablement la faction des Alides. [] Au reste, il suivit toujours ses premières idées: & le peu d'égard qu'il témoigna pour la tête du mal heureux Hossein, influa aussi sur la conduite qu'il tint à l'égard de ceux de sa famille qui furent faits prison niers dans cette conjoncture. [] On amena au château Zéinab, sœur [] (Conférence entre lui & Zéinab, sœur de Hossein.) de Hossein, avec Ali, fils de ce mal heureux Prince, & une petite fille encore fort jeune. Obéidallah traita d'abord Zéinab avec beaucoup de hauteur. Il lui parla des grands suc cès des armes d'Yésid , & de la ma nière avec laquelle il avoit sû dom ter l'orgueil de Hossein & de ses par tisans. [] Zéinab qui avoit beaucoup d'es prit, & encore plus de fierté, répon-
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) dit au Gouverneur sur le même ton qu'il lui avoit parlé. Il voulut répli quer; la conversation s'échauffa, & l'on en vint à des reproches extrê mement vifs de part & d'autre. Ce pendant Obéidallah, quoique fort pi qué, ne put s'empêcher de faire l'élo ge de l'esprit, de la fermeté & de la grandeur d'ame de Zéinab. Il avoua qu'il la reconnoissoit pour une digne fille d'Ali. Il s'étendit sur les louanges de ce Prince, & convint hautement que c'étoit un personnage très-consi dérable dans le Musulmanisme, & qui avoit su se distinguer également par son courage, & par le talent admira ble qu'il avoit pour la Poësie. On a dé ja vu que la qualité de Poëte étoit ex trêmement recommandable parmi les Arabes: elle alloit même, pour ainsi dire, de pair avec la bravoure. [] (Elle sauve la vie au fils de Hossein.) [] Cependant, l'éloge qu'Obéidallah venoit de faire d'Ali & de sa fille Zéinab, ne l'empêcha pas de former le dessein de faire mourir le jeune Ali, fils de Hossein. Zéinab, qui en tendoit donner l'ordre cruel qui al loit la priver d'un neveu qu'elle ché rissoit tendrement, demanda grace pour lui, & s'offrit même de souffrir
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la mort en sa place. Puisque vous n'ê-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) tes pas encore rassasié de notre sang, dit-elle au Gouverneur, commencez, je vous supplie, par répandre le mien. Obéidallah paroissant s'attendrir, Zéinab continua de lui parler de la façon la plus touchante, & enfin elle obtint la grace de son cher neveu. C'étoit la seconde fois que ce jeune enfant couroit risque de la vie; car dans le tems de la mort de son père, on l'avoit aussi condamné à périr sur le champ de bataille; mais il fut sau vé par un Officier, & il se fit connoî tre dans la suite sous le nom si fla teur de Zéin Alabédin, qui signifie, l'ornement des gens pieux. [] A l'égard du malheureux Hossein, son corps fut inhumé sur le champ de bataille, dans la plaine de Kerbé la; & dans la suite on érigea dans cet endroit un mausolée superbe. Pour ce qui est de sa tête, Obéidallah donna ses ordres pour qu'elle fût ex posée publiquement, afin que tout le peuple pût jouir de ce spectacle. Il la fit même porter dans toutes les rues de Couffah, pour inspirer de la terreur à ceux qui inclinoient pour le parti des Alides; mais ce specta-
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) cle ne fit pas tout l'effet qu'Obéidal lah en avoit attendu. [] (Sédition dans Couffah, au sujet des discours du Gouverneur contre Hos sein.) [] Ce Gouverneur étant monté dans la chaire de la Mosquée, continua d'insulter à la mémoire de Hossein, & débuta par ce discours: Dieu soit loué, dit-il, qui a fait triompher le parti de la vérité, qui a assisté Yésid le Commandant des Fidéles, qui a dé truit le menteur, fils du menteur, je veux dire Hossein fils d'Ali. Ces paroles firent une si forte impression sur les assistans, que la plupart se le verent avec indignation pour se re tirer. En même-tems un citoyen res pectable, qui avoit perdu les deux yeux dans les combats, & qui depuis ce tems-là passoit la plus grande par tie de son tems à prier dans la Mos quée, se leva aussi; & adressant la parole au Gouverneur: O fils de Mer gianah*, lui dit-il, menteur & fils de menteur, c'est à vous même & à votre père que ces qualités conviennent, aus si-bien qu'à celui qui vous a établi Gouverneur, vous qui faites mourir les enfans des Prophétes, & qui voulez encore affecter le langage des gens de bien. 6
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[] Le Gouverneur irrité, fit arrêter(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) aussitôt ce Musulman; mais quel ques zélés partisans des Alides pri rent sa défense, & l'arracherent d'entre les mains des gardes. Obéi dallah voyant les esprits si échauffés, ne voulut pas pour lors pousser plus loin cette affaire, de peur d'être obligé de punir trop de monde. Mais peu de jours après, il fit enle ver celui qui l'avoit insulté: on le tua sur le champ, & son corps fut attaché à un gibet dans la place de la Mosquée. Cet exemple arrêta les mutins, dont la révolte avoit été désapprouvée par les plus sensés des Alides: la plupart s'étoient même déclarés contre le zéle indiscret du Musulman, qui en prenant avec trop de vivacité le parti de Hossein en pleine Mosquée, risquoit de rui ner les affaires de ceux des Couf fiens qui s'intéressoient à la cause des Alides. [] Après qu'Obéidallah eut suffisam ment satisfait sa vengeance, il en voya la tête de Hossein à Damas, & fit partir en même-tems Zéinab avec le reste de la famille de ce malheu reux Prince. Il chargea celui qui
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) commandoit l'escorte, d'une lettre pour Yésid , dans laquelle il lui man doit qu'il lui envoyoit des preu ves convainquantes de la victoire de ses troupes, & de l'extinction totale du parti qui lui étoit opposé. [] (Yésid blâme la conduite d'Obéidallah, & est touché de compas sion pour la famille de Hossein.) [] Cette lettre ne fut pas aussi bien reçue qu'Obéidallah s'y attendoit: Yésid ne vouloit que contenir Hos sein. Sa mort fut pour lui une nou velle affligeante, & il ne put s'em pêcher de blâmer hautement la conduite de ce Gouverneur, qui avoit poussé les choses à de telles extrémités. Que Dieu maudisse le fils de Sommiah, s'écria-t-il en versant des larmes; s'il m'avoit envoyé Hos sein en vie, je lui aurois pardonné: il étoit aimé de Dieu, qui n'a pour tant pas permis qu'il soit venu à bout de ses desseins. [] La compassion dont le Calife pa rut pénétré à la vue du sort mal heureux de Hossein, s'étendit aussi sur toute sa famille, lorsqu'on la lui présenta. Il ne put soutenir l'état misérable dans lequel parurent de vant lui, les femmes, les enfans & la sœur de ce Prince. Il renouvella ses imprécations contre Obéidallah,
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& dit dans sa colère: Que le Sei-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) gneur maudisse le fils de Sommiah: s'il étoit parent de ces femmes, les auroit-il laissé paroître dans un si pau vre équipage? [] Le jeune Ali fut l'objet dont la présence parut l'affecter plus sen siblement. Il étoit venu de Couf fah à Damas avec une chaîne au col; & ce fut ainsi qu'il fut présenté au Calife. Yésid fut charmé alors de n'avoir pas écouté les cruels conseils qu'on lui avoit donnés au sujet de ce Prince ; car sur le récit qu'on étoit venu faire à sa cour de la fierté d'Ali, qui pendant toute sa route n'avoit pas voulu dire un mot aux Officiers de l'escorte, un des con seillers du Calife représenta que ce jeune Prince pouvoit devenir un jour très-redoutable; qu'il étoit à propos de s'en défaire, parceque, dit-il, il ne faut point élever un pe tit dogue qui peut un jour mordre son maître. Mais d'autres Conseil lers plus humains s'opposerent à une telle cruauté, & leur avis prévalut. [] Lors donc que ce jeune Prince parut à la cour, Yésid touché du pitoyable état où il le voyoit, le
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) fit approcher, & lui parla avec beau coup de douceur. Il termina cette au dience en lui disant: Votre pere auroit voulu me ravir le trône; mais Dieu en a disposé autrement. Le jeune Ali lui ré pondit aussitôt par ce passage de l'Al coran: Il n'arrive aucun malheur sur la terre, qui ne soit écrit dans le livre des décrets du Seigneur. [] (Altercation entre le Cali fe & Zéinab.) [] Le Calife fit aussi un accueil favo rable aux femmes de Hossein, & à toutes les personnes de sa famille qui étoient avec elles. Mais il s'éle va tout-à-coup une querelle qui pen sa devenir funeste. Un Seigneur Sy rien ayant remarqué une jeune sœur de Hossein, nommée Fatime, qui accompagnoit Zéinab sa sœur aînée, demanda au Calife la permission de la prendre pour lui. Zéinab, sans attendre qu'Yésid se fût expliqué sur la demande de ce Seigneur, prit la parole, & représenta au Calife que le Syrien étant d'une secte diffé rente de celle de sa sœur, les loix de l'Apôtre défendoient qu'on la lui livrât: Vous-même, dit-elle fière ment au Calife, vous n'en êtes pas le maître. [] Yésid offensé de voir que l'on pré
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tendoit mettre des bornes à son au-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) torité, répondit à Zéinab qu'il feroit à cet égard ce qu'il jugeroit à propos. La Musulmane répliqua qu'il ne pou voit l'obliger ni les autres femmes de sa suite, à changer de religion. Le Calife se levant de son siége, lui dit avec fureur: Est-ce donc ainsi que vous osez me parler? C'est votre pere & votre frere qui ont renoncé à la vraie religion. Zéinab, sans se décon certer, lui répondit d'un ton ironi que: Vous prétendez apparemment être dans le droit chemin. Sans doute votre pere & votre grand-pere y étoient aussi. [] Le Calife devint plus furieux qu'auparavant, & s'emporta jusqu'à maltraiter cette Musulmane par les discours les plus insultans. Zéinab conservant toujours le même air de fierté & de noblesse, lui dit: Quoi donc, Seigneur, je suis une femme dans l'affliction, vous êtes le Comman dant des Fidéles, & vous abusez si in justement de votre pouvoir? [] Ce peu de mots fut un reproche sensible qui fit rougir le Calife. Il eut honte de s'être livré à sa fureur, & il ne crut pas pouvoir mieux réparer
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) sa faute, qu'en témoignant autant de politesse & de douceur , qu'il avoit montré de violence & d'em portement. Il ordonna que l'on con duisît Zéinab & sa suite dans les bains chauds, où il envoya peu après des habits magnifiques & des rafraî chissemens de toute espece. [] Le Seigneur Syrien espérant tou jours que le Calife useroit de son autorité pour lui faire avoir la jeu ne Fatime, réitéra ses demandes; mais Yésid le congédia assez dure ment, & lui défendit d'en parler davantage. [] (Affection d'Yésid pour les deux fils de Hossein.) [] L'heureux retour du Calife, & les attentions qu'il eut à procurer à cette famille infortunée tout ce qui pouvoit lui être nécessaire, adoucit un peu l'amertume des malheurs passés. Yésid logea tout ce monde dans son palais. On les traita avec beaucoup de distinction, & lui- même conçut une telle amitié pour les deux fils de Hossein, Ali & Amrou, qu'il ne sortoit presque point sans avoir l'un & l'autre avec lui, & quelquefois tous les deux: Khaled, fils aîné d'Yésid , fit aussi une liaison intime avec eux, & le Calife
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prenoit un plaisir singulier à les voir(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) s'amuser ensemble. Voulant un jour sonder le caractère d'Amrou, qui étoit le plus jeune, il lui demanda s'il se battroit bien avec son fils Khaled. Pourquoi non? répondit- il avec vivacité, faites nous donner un couteau à chacun. [] Un Seigneur Syrien qui étoit pré sent, vit avec admiration le cou rage & la résolution de ce jeune en fant; mais en même-tems il fit ob server que ces qualités naissantes pourroient tirer à conséquence pour le repos de l'Etat, & qu'Amrou mar chant sur les traces de Hossein son père, occasionneroit peut-être un jour quelque révolution. Prenez-y bien garde, dit-il, & soyez persuadé qu'un serpent produit toujours son semblable. Yésid fit peu d'atten tion à ce prognostic, & il ne dimi nua rien de sa tendresse pour cet enfant, ni des bonnes façons qu'il avoit pour le reste de la famille de Hossein. [] Après un long séjour à Damas, [] (La famille de Hossein retourne à Médine.) toute cette famille, quoique com blée d'amitiés & de caresses par le Calife, parut cependant avoir un
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) violent desir de retourner en Ara bie, & en particulier à Médine, où les femmes de Hossein vouloient fi xer leur séjour. Dès que le Calife en fut informé, il consentit à leur accorder cette satisfaction, & don na tous les ordres pour que rien ne leur manquât sur la route. [] Lorsqu'il fallut se séparer, le Ca life parut fort sensible à leur départ; les adieux se firent d'une manière fort touchante, & il dit en particu lier au jeune Ali, en l'embrassant: Ecrivez-moi de tems en tems; tâchez même de me venir voir, lorsque vous le pourrez commodément, & soyez as suré que je vous ferai tout le bien qui me sera possible. [] Toute cette famille partit donc de Damas, sous une nombreuse es corte, à la tête de laquelle le Calife avoit mis un Officier de considéra tion, que l'on appelloit Noman-ebn- Baschir. Il exécuta fidélement tous les ordres du Calife, & se comporta pendant toute la route d'une façon à mériter les éloges que l'on s'em pressa de donner à ses politesses & à ses attentions. Lorsque l'on fut près d'arriver à Médine, Fatime, sensi
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ble aux bonnes manières de cet Offi-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) cier, dit à Zéinab: Nous avons reçu tant d'honnêtetés de ce Syrien; nous devrions bien lui faire un présent. Zéi nab fut bien de cet avis, mais l'em barras étoit de savoir ce qu'elles pourroient lui donner; car en effet elles n'avoient rien d'un peu consi dérable que leurs bracelets. Fatime dit qu'il falloit les lui donner; & Zéinab y ayant consenti, elles firent leur présent avec une noblesse & des sentimens de reconnoissance qui en releverent encore le prix; elles fi rent même des excuses sur la modi cité de ce présent. Noman les supplia de le dispenser de l'accepter. Si je m'étois chargé de ma commission, leur dit-il, dans l'espérance d'un bien tem porel, ce que vous m'offrez seroit plus que suffisant; mais tout ce que j'ai fait, n'a été que dans la vue de plaire à Dieu, & de vous témoigner la pro fonde vénération que j'ai pour vous & pour tout ce qui appartient au Pro phéte. Il prit congé d'elles ensuite, & s'en retourna à Damas. [] Cette famille infortunée s'étant donc rendue à Médine, commença à y goûter une tranquillité qu'elle ne
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) connoissoit point depuis long-tems: ce ne fut néanmoins qu'après avoir passé quelques mois à répandre des larmes sur le sort cruel du malheu reux Hossein. [] (Partage en tre les Au teurs sur le lieu de la sé pulture de Hossein.) [] Il y a des Auteurs qui assurent que la tête de ce Prince fut aussi renvoyée à Médine, & qu'on l'enterra auprès de Fatime, sa mère. D'autres sou tiennent qu'elle resta à Damas, & qu'on la mit dans un endroit appel lé Bal-al-Faradis, c'est-à-dire, Porte des Jardins, & qu'ensuite on la trans porta en Palestine, d'où elle fut enle vée par les Califes d'Egypte, qui la fi rent enterrer au Grand-Caire: on éle va au-dessus un monument qui fut appellé Meschad-Hossein, qui veut dire, Sépulcre du martyr Hossein. [] Au reste, on ne trouve rien de certain à cet égard. Tout ce que l'on sait, c'est que les partisans d'Ali ont débité des volumes de fables sur le sort de la tête de Hossein, & même sur le lieu de la sépulture du reste de son corps, que nous avons dit avoir été inhumé à Kerbéla. Les Auteurs s'étendent fort au long sur les péleri nages qu'on faisoit à son tombeau, & sur les miracles surprenans qui y ont été opérés.
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[] Les Persans, qui sont de la secte(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) d'Ali, ont toujours une vénération particulière pour ce Calife & pour(Vénération des Persans pour Hos sein.) ses deux fils Hassan & Hossein, qu'ils appellent les deux Seigneurs. Mais on révère singulièrement Hossein, que l'on regarde comme un martyr: c'est l'Oracle, le Saint, ou pour mieux dire, l'Idole de la Nation; & l'on prétend que si Mahomet revenoit au monde, il auroit lieu d'être jaloux de la haute réputation dont jouit en core actuellement son petit fils. [] La mort de ce Prince ne rendit [] (Révolte d'Abdallah, fils de Zo béir.) pas la tranquillité à l'Empire Musul man. Abdallah, fils de Zobéir, qui avoit observé beaucoup de ménage ment pendant la vie de Hossein, n'en garda aucun, dès qu'on l'eut informé qu'il n'étoit plus. Il parut donc sur la scêne, & fit voir à Yésid qu'il avoit en sa personne un rival des plus redoutables. [] Abdallah avoit su s'acquérir l'es- [] (Il est re connu Ca life à Médi ne & à la Mecque.) time & la bienveillance des Arabes, par son attachement au Musulmanis me, & plus encore par la douceur de son caractère & ses manières en gageantes. Il mania si habilement les esprits, qu'il les conduisit à ses fins,
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) & il fut solennellement déclaré Ca life à Médine & à la Mecque. [] Dès qu'il eut été proclamé, il ha rangua le peuple, & profita adroite ment des regrets que la plupart té moignoient toujours de la perte de Hossein, pour indisposer les esprits contre Yésid , & réunir en sa faveur tous les suffrages. Il rappella dans ses harangues les vertus & les grandes qualités de l'illustre petit-fils du Pro phéte; il fit un tableau touchant de la perfidie des Couffiens, qui l'a voient indignement trahi, après l'a voir appellé chez eux; & voyant quelles étoient les dispositions des Médinois à l'égard de la famille de ce Prince, il affecta d'en parler avec une considération & un respect qui fit en sa faveur le plus grand effet dans toute la nation. [] Il se comporta de-même à la Mec que, où il se transporta peu après, & où il fut reçu avec les mêmes ac clamations qu'à Médine. Les discours qu'il fit à la louange de Hossein, ré veillerent dans le cœur des Mecquois les sentimens qu'ils avoient eus pour ce Prince, & ils ne demanderent pas mieux que de venger sa mort, en se
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couant le joug d'un gouvernement(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) qui en avoit été cause. [] Yésid fut extrêmement surpris lorsqu'on l'informa de cette révolu tion. Il écrivit des lettres fulminan tes contre Abdallah, & envoya mê me au Gouverneur de Médine un collier d'argent, avec ordre de le lui faire mettre au col, & de l'envoyer ainsi à Damas. Mais le parti d'Abdal lah étoit devenu trop formidable, pour que le Gouverneur osât tenter de rien entreprendre contre lui. [] Amrou-ebn-Saïd, Gouverneur de la Mecque, se trouva aussi dans le même embarras, lorsquil vit Abdal lah exercer publiquement les fonc tions du Califat. Il crut donc devoir user de beaucoup de ménagement dans une conjoncture aussi critique. Voyant qu'il n'étoit pas le plus fort, il usa de dissimulation, & parut ne chercher qu'à s'appuyer de quelqu'au torité pour se réunir au sentiment de la multitude. [] Il consulta au sujet de l'événement [] (Le Gouver neur de la Mecque con sulte sur la révolte d'Ab dallah.) actuel un Musulman de réputation, nommé Abdallah, fils d'Amrou, qui étoit très-renommé par l'étendue de ses lumières, & par l'étude qu'il
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(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) avoit faite & qu'il faisoit encore des livres des Juifs, & en particulier des Prophéties de Daniel, sur lesquelles il travailloit actuellement. Le Gou verneur lui ayant donc envoyé de mander quel étoit son sentiment sur ce qui venoit de se passer à Médine & à la Mecque, le Docteur répon dit avec assurance, qu'Abdallah, fils de Zobéir, seroit Roi, & qu'il con serveroit cette qualité jusqu'à la mort. [] Cette prophétique décision s'étant répandue dans l'Arabie, les parti sans d'Abdallah-ebn-Zobéir en de vinrent beaucoup plus fiers; & lui- même travailla bien plus hardiment à prendre des mesures pour se con server sur le trône. D'un autre côté, Amrou, Gouverneur de la Mecque, fut aussi retenu par cette prédiction, & ne fit pas tout ce qu'il auroit pu faire pour s'opposer à l'entreprise du nouveau Calife. [] (Yésid e lui ôte son Gou vernement.) [] Les ennemis d'Amrou profiterent de cette occasion pour le déservir au près d'Yésid ; & on le taxa haute ment de négligence ou de lâcheté, pour n'avoir pas fait arrêter Abdal lah dès les premiers instans de sa ré
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volte. Yésid en colère, déposa aussi-(Yesid. Hégire 61. Ere Chr. 680.) tôt Amrou, & le fit remplacer par Valed, fils d'Otbad, qui signala son entrée dans le Gouvernement de la Mecque, en faisant arrêter un nom bre considérable des amis & des par tisans d'Amrou. Il y eut trois cens personnes d'arrêtées dès les premiers jours; & il suffisoit d'être de la con noissance du dernier Gouverneur, pour être exposé aux violences de Valed. [] Cette conduite révolta également(Hégire 62 Ere Chr. 681.) tous les esprits, de sorte que ce mé contentement général parut à Am rou une circonstance favorable pour engager ses amis à faire un coup d'é clat, qui ne pouvoit manquer d'avoir un heureux succès. Il fit dire à ceux qui étoient prisonniers, qu'il se pré paroit à partir pour Damas, afin d'in struire le Calife de tout ce qui ve noit de se passer; que s'ils vouloient se joindre à lui, il falloit qu'ils pro fitassent du grand nombre qu'ils étoient pour forcer la prison. Il les assura qu'ils seroient secourus à pro pos, au cas qu'on voulût tomber sur eux, & qu'ils trouveroient un nombre suffisant de chameaux pour
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(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) faire le voyage de Damas. Amrou prit les devans, & se ren- [] (Amrou jus tifie sa con duite auprès du Calife.) dit à Damas, où il fut assez bien re çu du Calife, qui lui fit cependant quelques reproches sur le peu d'at tention qu'il avoit faite à ses inté rêts dans les dernieres occurrences. Je prie le Commandeur des Fidéles de m'écouter, répondit Amrou. Celui qui est présent, ajouta-t-il, voit mieux que celui qui est absent. Les Mecquois & les Arabes de la province de Hégiaz, furent si transportés de zéle, & ils se trouverent en si grand nombre pour pro clamer Abdallah, que les forces que j'avois alors n'auroient pas été suffi santes pour attaquer ce parti. D'un au tre côté, Abdallah qui se défioit de moi, étoit toujours sur ses gardes, & ne pa roissoit jamais sans être accompagné d'un grand nombre de ses amis. J'ai af fecté, il est vrai, beaucoup d'indiffé rence sur tout ce qui se passoit; mais au fonds je ne cherchois qu'une occasion favorable pour le faire arrêter. Je voyois bien que malgré son grand crédit & l'habileté de sa politique, il se trouvoit fort gêné dans toutes ses démarches: car j'avois eu soin de faire garder toutes les avenues de la ville, & personne n'y
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entroit qu'on ne lui demandât son nom.(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) Lorsqu'il se trouvoit que c'étoient des amis d'Abdallah, je les renvoyois aus sitôt, sans faire de plus amples infor mations. A l'égard de ceux qui parois soient n'être point en liaison avec lui, je leur demandois ce qu'ils venoient faire à la Mecque; je les obligeois de me dire où ils comptoient loger, & je faisois en conséquence éclairer toutes leurs démarches. Voilà ce que j'ai cru devoir faire pour votre service. Il fau dra voir comment Valed se comportera. Mais après la façon dont il a com mencé d'agir, je suis bien sûr que sa conduite sera une justification suffisan te de la sagesse de celle que j'ai tenue. [] Yésid fut tellement frappé du dis cours d'Amrou, qu'il lui avoua qu'on l'avoit surpris. Il s'emporta contre ceux qui l'avoient déservi, & il lui dit d'une façon très-obligeante, qu'actuellement il connoissoit le ca ractère de ses ennemis, & qu'il étoit bien persuadé qu'il n'y avoit aucun d'entr'eux qui eût autant de probité que lui. Dès cet instant il le rétablit dans toute sa confiance, & le pria de rester à sa cour, où il le traita avec beaucoup de distinction.
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(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) [] Les bruits publics confirmerent bientôt ce qu'Amrou avoit fait en [] (On fait des plaintes con tre le nou veau Gouver neur de la Mecque.) tendre au Calife sur le compte du nouveau Gouverneur. Il vint des plaintes de différens cantons de l'A rabie, & enfin Abdallah-ebn-Zobéir écrivit aussi à Yésid , pour lui faire des reproches de ce qu'il avoit char gé du Gouvernement de la Mecque, un homme absolument incapable d'un emploi de cette conséquence. Il fit même entrevoir que s'il vouloit rappeller Valed, & envoyer à sa pla ce quelqu'un avec qui on pût traiter, il y avoit jour à un accommodement qui feroit cesser tous les troubles. [] Cette lettre causa une extrême sur prise à Yésid . Il vit avec plaisir un ri val reconnoître son autorité, puis qu'il lui demandoit de l'exercer dans les villes même où Abdallah s'étoit cependant fait proclamer Calife. D'ailleurs, cette lettre parlant de paix, Yésid qui la souhaitoit, prit aussitôt le parti d'écarter les obstacles qui pouvoient l'empêcher; ainsi il rappella Valed, & nomma en sa pla [] (Yésid en voie Othman à sa place.) ce un de ses parens, nommé Othman. C'étoit un sujet assez commun, sans capacité, sans expérience; en un mot
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peu capable de démêler avec succès(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) les intrigues qui divisoient alors l'Empire des Arabes. [] Othman se rendit en Arabie, & [] (Othman as sure Yésid de la soumission des Médinois.) s'arrêta à Médine, où prenant pour le consentement général de la nation, la soumission de quelques particu liers qui reconnoissoient Yésid , il crut dès-lors l'autorité de ce Prince établie d'une manière inébranlable; & sans faire un plus long examen, il envoya à Damas une députation pour assurer le Calife de l'obéissance des Médinois. [] Cette députation fit plus de tort [] (Les députés de Médine conçoivent du mépris pour Yésid .) à Yésid que tout ce qu'on avoit tra mé contre lui jusqu'alors. Le singulier coup d'œil d'une cour, dont le Sou verain n'avoit ni mœurs, ni religion, ni conduite, fut un ample sujet de scandale pour ces députés. Yésid en effet n'avoit nul respect pour sa re ligion; & il affectoit même de n'en remplir aucun devoir. D'ailleurs, passant sa vie dans l'oisiveté & de fri voles amusemens; il n'avoit d'autre occupation que de se livrer à la bon ne chere & à des repas splendides, dans lesquels, au mépris de la loi Musulmane, on buvoit de toutes sor-
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(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) tes de vins avec le plus grand excès; le reste du tems étoit employé en vils divertissemens avec des danseurs, des baladins & des femmes débau chées. [] Les députés de Médine furent re çus à Damas avec beaucoup d'appa reil. Ils séjournerent quelque tems à la cour du Calife; & lorsqu'ils en partirent, il leur fit à tous des pré sens considérables: mais tout ce qu'il put faire ne fut pas capable de l'em porter sur l'indignation & le mépris qu'ils conçurent pour ce Prince. [] De retour dans leur ville, ils ne s'épargnerent pas sur le compte d'Yé sid; de sorte que les peintures qu'ils firent des désordres de sa cour, & en particulier de sa vie licencieuse, in disposerent contre lui tous les Médi nois. Honteux d'être soumis à un Prince qu'ils regardoient comme in digne de commander à des hommes, ils profiterent des divisions qui re gnoient parmi eux, pour rompre avec lui & renoncer à son obéissan ce. Cette rupture ne se fit pas d'a bord avec beaucoup d'éclat: cela se passa dans une assemblée particuliè re de ces députés & de quelques-uns
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des principaux de Médine. Après un(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) long exposé des scandales que don noit Yésid , & des autres sujets de plaintes qu'on avoit contre ce Prin ce, ils le déclarerent entr'eux indi gne du trône, & le déposerent du Califat. [] Yésid ne tarda pas à être informé [] (Yésid or donne de fai re arrêter Al mondir, un des députés.) des discours que les députés de Mé dine tenoient sur sa personne & sur sa conduite. Dans le premier feu de sa colère, il voulut se venger sur tous les habitans de cette ville, en y envoyant des troupes; mais ayant appris qu'un de ces députés, nommé Almondir, au-lieu d'aller à Médine s'étoit rendu à Basrah, où il parloit de lui d'une manière aussi désavanta geuse que les autres, il crut qu'il fe roit mieux de faire arrêter celui-ci, & d'intimider les autres par la puni tion d'un seul. Il écrivit donc à Obéi dallah qui étoit Gouverneur de la place, & lui manda de faire arrêter Almondir. [] Cet ordre ne fut pas exécuté. Obéi- [] (Le Gouver neur de Bas rah donne à Almondir un moyen de s'é chapper.) dallah, qui étoit depuis long-tems ami d'Almondir, prit des mesures pour le faire sortir de Basrah, sans cependant encourir la disgrace du
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(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) Calife. Il lui dit que le moyen le plus sûr pour réussir, étoit de s'assurer de quelques-uns des principaux de la place, & ensuite de choisir le tems de la prière pour représenter, aussi tôt qu'elle seroit finie, qu'étant ve nu à Basrah pour des affaires qu'il avoit heureusement terminées, il avoit dessein de partir pour se ren dre à Médine; mais qu'ayant appris que le Gouverneur avoit donné des ordres pour que personne ne sortît ce jour-là sans sa permission, il prioit l'assemblée de la demander pour lui à Abdallah, afin qu'il pût vaquer aux affaires qui l'appelloient à Médi ne. Tout cela réussit comme on l'a voit prévu. Les habitans demande rent tumultueusement qu'Almondir eût la liberté de sortir de Basrah. Le Gouverneur parut faire quelque dif ficulté; mais on l'obligea de se ren dre à l'avis commun, & il fut char mé d'éprouver cette espece de vio lence, qui en sauvant son ami, le mettoit lui-même à couvert de l'in dignation du Calife. [] (Almondir déclame con tre le Calife.) [] L'arrivée d'Almondir à Médine, ne fit encore qu'augmenter la haine des peuples contre Yésid . Il chargea
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de nouvelles couleurs l'affreux ta-(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) bleau que les autres députés avoient fait de ce Prince; & il avoua que, quoiqu'il en eût reçu des présens considérables, il ne pouvoit cepen dant s'empêcher de parler hautement contre l'indignité de la conduite d'un Souverain, qui ne connoissoit le Mu sulmanisme que de nom, sans en pratiquer aucun devoir; qui faisoit gloire de ses débauches, & dont les exemples scandaleux entraînoient toute sa cour dans le plus affreux li bertinage. [] Yésid allarmé de la retraite d'Al- [] (Les habitans de la Mecque & de Médine se révoltent ouvertement.) mondir, & des bruits désavanta geux qu'il répandoit dans Médine, envoya dans cette ville Noman ebn- Baschir, pour tâcher de ramener les esprits en sa faveur. Cette négocia tion n'eut aucun succès: au contraire cet envoyé ayant fait des menaces de la part du Calife, qui ne manque roit pas, disoit-il, d'envoyer des troupes, si l'on ne se soumettoit, les Médinois se préparerent à résister à force ouverte. Ils agirent de con cert avec les Mecquois, & commen cerent par nommer des Chefs pour commander les troupes. Abdallah-
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(Yesid. Hégire 62. Ere Chr. 681.) ben-Mothi fut mis à la tête des Co réischites, & Abdallah, fils de Han tela eut le commandement des Mé dinois. [] Cependant, avant que de rien entreprendre, il y eut encore une députation à Damas, qui n'eut pas plus de succès que la précédente. Le Calife eut beau combler de présens Abdallah-ebn-Hantela, & ceux de sa suite qui formoient cette députation, les largesses d'Yésid ne le rendirent pas à leurs yeux plus digne du Cali fat, & ils firent à leur retour un por trait de ce Prince & de sa cour, tout aussi désavantageux qu'en avoient fait les premiers négociateurs. (Hégire 63. Ere Chr. 682.) [] Ce fut alors que les Médinois se dé clarerentsolennellement contre Yésid . [] (Les Médi nois dépo sent Yésid .) Leur révolte éclata avec un emporte ment qui tenoit de la folie. En effet, lorsque le peuple se rassembla dans la Mosquée pour procéder à la déposi tion du Calife, tout s'y passa dans un tumulte qui les empêcha de suivre une conduite uniforme. L'un d'eux s'étant levé, prit son turban, & le jettant par terre se mit à crier: Je dépose Yésid du Califat, de la même manière que je jette mon turban. A
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l'instant, ceux qui étoient plus à por-(Yesid. Hégire 63. Ere Chr. 682.) tée de l'entendre suivirent son exem ple, & bientôt on vit voler une in finité de turbans, & ceux qui les jet toient répétoient tous la même for mule. Dans un autre coin de la Mos quée, un Musulman ôta ses souliers, & dit en les jettant: Je dépose Yésid , comme j'ôte mes souliers. Les autres Musulmans de son voisinage se dé chausserent avec la plus grande pré cipitation, & jetterent leurs souliers, en répétant ce qu'il venoit de dire. C'est ainsi qu'Yésid fut solennelle ment dégradé de l'autorité souve raine. [] Après cet éclat, on peut bien juger [] (Ils obligent les Ommia des de se reti rer dans le château.) que les Médinois ne garderent plus de mesures. Othman, Gouverneur de la Mecque, qui étoit resté à Mé dine pendant tous ces mouvemens, en fut chassé aussitôt, & l'on pronon ça en même-tems une sentence de bannissement contre toute la famille des Ommiades, & même contre leurs amis. Ceux-ci, au-lieu d'obéir, resterent à Médine, & allerent se ré fugier chez Mervan-ebn-Hakem, Gouverneur de la place. Les Médi nois irrités, allerent sur le champ
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(Yesid. Hégire 63. Ere Chr. 682.) mettre le siége devant le château. Mais comme les Ommiades faisoient un corps de mille hommes ou envi ron, & que d'ailleurs le Gouverneur avoit aussi du monde pour se défen dre, il ne fut pas difficile de tenir les assiégeans en respect; & les Ommia des eurent le tems d'envoyer à Da mas pour informer Yésid de l'em barras où ils se trouvoient, & du grand événement qui l'avoit occa sionné. [] (Amrou re fuse de com mander les troupes en voyées, con tre les Médi nois.) [] Le Calife outré de la rebellion des Médinois, entreprit enfin d'effectuer les menaces qu'il leur avoit faites tant de fois, de punir leur insolence. Il eut à ce sujet une conférence avec Amrou-ebn-Saïd, qui convint qu'il n'y avoit plus à temporiser, & qu'il falloit nécessairement marcher à Mé dine avec des troupes. Il ajouta plu sieurs conseils sur la manœuvre de cette entreprise; & le Calife parut si satisfait de ses avis, qu'il proposa à Amrou lui-même de se mettre à la tête de cette expédition. Celui-ci s'en excusa sur différens prérextes, & en tr'autres, sur ce que les Mecquois étant entrés dans le parti des Médi nois, la tribu des Coréischites, qui
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étoit une des principales de la Mec-(Yesid. Hégire 63. Ere Chr. 682.) que, se porteroit vivement à cette guerre, & qu'alors il y auroit sure ment une affreuse effusion de sang, à laquelle il ne vouloit point partici per, étant aussi proche parent qu'il l'étoit des chefs de cette tribu. [] Yésid parut se rendre à ses raisons, [] (Yésid en donne le commande ment à Mes lem.) & ne le pressa pas davantage. Il eut recours à Meslem<Moslem>, fils d'Okbad, ca pitaine de beaucoup de mérite, mais fort avancé en âge: ce qui ne l'empê cha pas d'accepter avec plaisir la pro position du Calife. Cependant, c'é toit bien plutôt pour battre les Médi nois rebelles, que pour secourir les mille Ommiades qui s'étoient réfu giés dans le château. Il prétendoit que c'étoient des lâches qui ne méri toient pas d'être secourus, puisqu'é tant un si bon nombre, ils s'étoient laissé assiéger, au-lieu de se faire jour les armes à la main à travers leurs ennemis, & faire ensuite une retrai te honorable. Il proposa même au Calife de s'arrêter, lorsqu'il seroit près de Médine, & de ne commencer à agir, que lorsque les assiégés au roient fait montre de courage. [] Cet avis ne fut pas du goût d'Yé-
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(Yesid. Hégire 63. Ere Chr. 682.) sid; il vouloit absolument débarras ser les Ommiades, soit qu'ils le mé ritassent ou non, de sorte qu'il re commanda à Meslem de ne rien né gliger pour y réussir. Cependant, afin d'éviter la trop grande effusion du sang, il ordonna à ce Général de faire sommer la ville en arrivant; de réitérer la même sommation le len demain en cas de refus, & de faire encore la même chose le troisiéme jour: après quoi il n'auroit plus d'autre parti à prendre, que de bat tre la ville à toute rigueur, & de la livrer au pillage pendant trois jours. Il fit néanmoins une observation par rapport au jeune Ali & à sa famille: Je sais, dit le Calife, qu'ils ne favori sent point les menées d'Abdallah-ebn- Zobéir, & qu'ils nesont en aucune fa çon complices de la révolte de Médine, ainsi je vous ordonne de veiller à leur conservation. [] Après ces instructions, le Calife alla faire la revue de ses troupes. Elles montoient à douze mille hommes de cavalerie & cinq mille d'infanterie; il installa Meslem dans la dignité de Général, & le fit partir sur le champ.
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[] Les Médinois ne parurent pas(Yesid. Hégire 63. Ere Chr 682.) prendre beaucoup d'inquiétude, lors qu'ils virent arriver sous leurs murs(Les Médi nois assiégés sont obligés de se rendre à discrétion.) les troupes du Calife. Ils rejetterent avec mépris les sommations de Meslem, & le forcerent ainsi à les at taquer en regle. Dans la fougue de leurs premiers emportemens, ils sou tinrent le siége avec beaucoup de va leur; mais les principaux de leurs Officiers ayant péri dans les attaques, & se voyant d'ailleurs menacés de manquer bientôt de vivres, ils com mencerent à penser à leur sureté en proposant une capitulation. [] Mais le Général leur répondit qu'ayant refusé pendant trois jours les offres qu'il leur avoit faites, ils n'avoient plus d'autre parti à pren dre, que de se rendre à discrétion. Les Médinois se trouvoient réduits à de telles extrémités, qu'il fallut bien recevoir la loi du vainqueur. Ils ouvrirent donc leurs portes, & Mes lem l'épée à la main entra dans la pla ce à la tête de ses troupes. Il ne se commit d'abord aucun désordre: le Général ayant defendu que l'on fît le moindre mouvement jusqu'à ce qu'il eût donné le signal, le soldat
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(Yesid. Hégire 63. Ere Chr. 682.) resta sous les armes en attendant les ordres. [] (La famille d'Ali est sau vée du pilla ge.) [] Meslem avoit pris cette précau tion, pour avoir le tems de sauver Ali, & tous ceux qui appartenoient à la famille de Hossein, comme on le lui avoit recommandé. Il les fit donc chercher, & ils arriverent saisis de frayeur, comme des gens qui s'at tendoient à être les premieres victi mes qu'on alloit immoler à la ven geance du Calife; mais ils furent agréablement surpris, lorsqu'ils vi rent le Général les recevoir avec bon té, les rassurer sur leur sort, & don ner particulièrement à Ali qui étoit à leur tête, les marques les plus écla tantes de considération & même de respect. Il le fit monter sur son cha meau, & lui donna une nombreuse escorte pour le conduire lui & sa fa mille dans un lieu de sureté. [] (Médine est saccagée.) [] Aussitôt que Meslem eut tout reglé à cet égard, il donna le signal, & la ville fut abandonnée à la fureur du soldat. Il se fit alors un carnage af freux, & l'on passa au fil de l'épée tout ce que l'on trouva sous sa main. Il y eut pourtant environ mille fem mes enceintes qui échapperent au
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malheur commun, par la compassion(Yesid. Hégire 63. Ere Chr. 682.) que l'on eut pour leur état: mais à l'égard du pillage, on ne fit aucune distinction; tout ce qu'il y avoit de richesses dans cette ville devint la proie du soldat, & l'on mit le feu à ce qu'on ne put emporter. [] Meslem, chargé des dépouilles des(Hégire 64. Ere Chr. 683.) Médinois, conduisit ses troupes vic- [] (Mort de Meslem.) torieuses à la Mecque, dans le dessein de se saisir d'Abdallah, ou de ruiner la ville, au cas que les habitans vou lussent faire résistance; mais ce Gé néral fut surpris dans sa route d'une maladie qui l'emporta presque subi tement. Le commandement ayant été dévolu de droit à un Capitaine nommé Hozein, qu'Yésid avoit don- [] (Hozein lui succéde & as siége la Mec que.) né pour Lieutenant au Général, l'ar mée Syrienne continua sa marche sous ses ordres, & parut en peu de tems sous les remparts de la Mecque où elle mit le siége. [] Les opérations des assiégeans n'eu rent pas le succès que le Général en attendoit. Abdallah avoit pris ses précautions depuis qu'il s'étoit établi dans cette ville. Il avoit fait faire des ouvrages considérables qui en ren doient les approches extrêmement
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(Yesid. Hégire 63. Ere Chr. 682.) difficiles, de sorte que Hozein qui comptoit emporter la place en peu de tems, fut près de quarante jours à battre continuellement les remparts sans pouvoir les entamer. Cepen dant, il s'opiniâtra tellement à ce sié ge, & poussa les travaux avec tant de vigueur, qu'il réussit à mettre le feu dans une partie de la ville, tan dis que d'un autre côté avec les ma chines de guerre, il renversa la plu part des édifices les plus considéra bles. Les Syriens encouragés par ces avantages, comptoient enfin faire éprouver à la Mecque le même sort que Médine avoit essuyé, lorsqu'il arriva une nouvelle qui suspendit toutes les hostilités. [] (Hégire 64. Ere Chr. 683. Mort d'Yé sid.) [] Yésid n'étoit plus. Ce Calife étoit mort à Havarin, ville de Syrie dans le territoire d'Emesse, après avoir regné environ quatre ans. Dès que cette nouvelle eut été répandue dans le camp des Syriens, Hozein fit ces ser les attaques, & demanda à avoir une conférence avec Abdallah. Ce- [] (Abdallah re fuse dêtre proclamé Ca life par l'ar mée de Ho zein.) lui-ci y ayant consenti, fut fort sur pris, lorsqu'il entendit Hozein lui proposer de le faire reconnoître Ca life par toute son armée. Après avoir
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quelque tems réfléchi sur une offre(Yesid. Hégire 64. Ere Chr. 683.) aussi avantageuse, il ne crut pas ce pendant devoir y souscrire: il remer cia ce Général de sa bonne volonté, & lui dit que pour beaucoup de rai sons d'une extrême conséquence, il ne pouvoit pour le présent accepter sa proposition. [] On ne dit pas quel pouvoit être le motif de son refus. Peut-être soup çonna-til Hozein de vouloir le trom per par des offres aussi spécieuses. Quoi qu'il en soit, il se retira dans la place, & peu après Hozein fit dé camper ses troupes, & reprit le che min de Syrie, accompagné de Mer van-ebn-Hakem, & d'une grande partie des Ommiades qui étoient res tés à Médine auprès de ce Gouver neur, depuis qu'il leur avoit donné retraite contre les poursuites des par tisans d'Abdallah. [] La mort d'Yésid fit peu d'impres- [] (Causes du mépris des Musulmans pour Yésid .) sion sur ses sujets. Ce Calife s'étoit rendu odieux par son luxe & ses dé bauches, & sur-tout par son irreli gion. On ne pouvoit lui reprocher de favoriser une secte plutôt qu'une autre. Il les méprisoit également, & se faisoit un plaisir de choquer ou-
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(Yesid. Hégire 64. Ere Chr. 683.) vertement les loix & les usages éta blis par Mahomet. Il a été le premier des Califes qui ait osé boire du vin publiquement, & qui se soit fait ser vir par des eunuques. Sa passion pour les chiens fut encore un nouveau su jet de reproche de la part des Mu sulmans scrupuleux, qui ne pou voient souffrir ces animaux. [] Il s'attira encore le mépris & l'in dignation des peuples par deux vices qui paroissent d'abord très-opposés; je veux dire la prodigalité & l'avari ce, qu'il poussa aux derniers excès. Avide du bien d'autrui, il dépouil loit souvent des sujets respectables des biens qu'ils pouvoient avoir, tandis que d'un autre côté, il prodi guoit des sommes considérables à des femmes de mauvaise vie, à des musiciens, & à de lâches courtisans qui applaudisloient bassement à son luxe & à ses débauches. [] Le seul mérite que les Auteurs Arabes lui reconnoissent, c'est d'avoir excellé dans la poësie. Ce talent si peu propre à donner de la considéra tion à un Souverain, étoit, comme on a vu, en grande recommandation chezles Musulmans; il alloit, pour
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ainsi dire, de pair avec la bravoure,(Yesid. Hégire 64. Ere Chr. 683.) & il faisoit partie des éloges des plus grands Capitaines. [] Ce goût pour la poësie lui avoit été inspiré dès l'enfance par Moa vias, son père, qui lui-même n'avoit épousé Moslem, mère d'Yésid , qu'à cause du talent que cette Musulma ne avoit pour les vers. Il eut soin que l'étude de la poësie fît une partie de l'éducation de son fils; & malheu reusement pour ce jeune Prince, il n'y eut qu'en cela qu'il répondit aux soins de son père: car du reste, il n'eut aucune des qualités qui rendent un Souverain respectable & recom mandable à la postérité. Aussi les Au teurs Arabes ont-ils fait cette réfle xion, que pour faire fleurir l'Empire Musulman, il falloit qu'il fût entre les mains de Princes, ou attachés à la Religion, tels que les premiers Ca lifes, ou magnifiques comme Moa vias; mais que tout étoit perdu, lors que le trône étoit occupé par un Prince tel qu'Yésid , qui n'avoit ni grandeur, ni religion, ni décence. [] Le sac de Médine fut encore une tache capable d'obscurcir toutes les vertus d'Yésid , quand même il en
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(Yesid. Hégire 64. Ere Chr. 683.) auroit eu. Ce Prince ne daigna pas faire attention que cette ville fameu se avoit servi de retraite aux pre miers Musulmans, & que c'étoit là que l'on conservoit précieusement les dépouilles mortelles du Prophéte fondateur de l'Etat & de la Religion. Ces motifs ne furent pas capables de réprimer sa fougue; & il autorisa les horribles violences & les profana tions ausquelles ses troupes se livre rent pendant trois jours. Aussi, di sent les dévots Musulmans, la justi ce divine tira vengeance de tant de désordres, en arrachant la vie & la couronne à ce Prince dans un âge où il pouvoit espérer de la posséder en core long-tems. [] Ce fut sous son Califat que les Musulmans acheverent de s'emparer du Khorassan: ils mirent aussi à con tribution les Etats du Prince de Sa marcand. Cette expédition fut con duite par Salem, fils de Ziad, qui n'étoit encore que dans la vingt-qua triéme année de son âge. [] Yésid laissa plusieurs enfans; mais on ne fait mention que de Moa vias, second du nom, qui lui succéda, & de Khaled qui n'eut point de part
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au Califat après l'abdication de son frère, parce qu'il étoit encore trop jeune.

Moavias II.

VIII. CALIFE.

[] DEs que la mort d'Yésid eut été(Moavias II.) annoncée à Damas, on y pro-(Hégire 64. Ere Chr. 683.) clama Calife Moavias, son fils, Prin ce d'une constitution extrêmement [] (Caractère de Moavias II.) délicate, & sur la vie duquel on ne pouvoit pas faire beaucoup de fonds. Les mauvais exemples de son père n'a voient point altéré l'éducation qu'il avoit reçue de ses maîtres; & quoi que fils d'un Prince qui faisoit gloire de l'impiété, il se montra au contrai re très-attaché à la religion. Il étoit d'une secte appellée des Kadariens,(Secte des Kadariens.) qui étoit une branche de celle des Motazélites. Ces sectaires avoient pour principe, que les actions de l'homme dépendoient uniquement de la détermination de sa volonté, au-lieu que les autres Musulmans
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(Moavias II. Hégire 64. Ere Chr. 683.) prétendoient que Dieu, par ses dé crets déterminans, étoit la cause immédiate de toutes les actions hu maines. Les Kadariens, aussi-bien que les Motazélites, rejettoient ce sentiment, parcequ'ils prétendoient qu'il ruinoit absolument la liberté de l'homme, & qu'il rendoit Dieu mê me auteur du péché. [] (Moavias consulte s'il doit accepter le Califat.) [] Moavias, quoiqu'appellé au trône par sa naissance & par le suffrage des peuples, ne se laissa point éblouir par l'éclat de la couronne. Avant que de la prendre, il voulut consul ter, & savoir s'il étoit propre à en soutenir le poids. Il envoya donc chercher un Musulman respectable, nommé Omar-al-Macsous, qui avoit été son maître, & dans lequel il avoit la plus grande confiance. Il lui pro posa sa difficulté & le pria de lui dire s'il feroit bien d'accepter le Califat. [] Omar voulant sans doute lui faire sentir l'importance de ses obliga tions, & combien il seroit fâcheux, en succédant à son père, de l'imiter dans sa conduite, lui répondit que c'étoit à lui à s'examiner; que s'il se sentoit assez de courage pour rendre
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exactement la justice à ses sujets, &(Moavias II. Hégire 64. Ere Chr. 683.) assez de force pour remplir tous les devoirs de cette éclatante dignité, il pouvoit l'accepter; mais que s'il ne se trouvoit pas dans ces disposi tions, il n'y avoit point à balancer, & qu'il ne pouvoit en conscience se charger de la couronne. [] Moavias accepta cependant. Mais du moment même qu'il eut monté sur le trône, il fit de sérieuses réfle xions sur ses engagemens, & n'eut d'autre occupation que d'examiner s'il seroit en état de les remplir. En fin, au bout de six semaines, il se dé cida, & résolut absolument de re noncer à la couronne. [] Ce Prince ayant fait assembler les [] (Il abdique le Califat.) grands & les principaux Officiers de l'Etat, leur fit part de son dessein; & après leur avoir exposé ses raisons, il leur dit qu'il auroit bien voulu, à l'exemple d'Aboubecre & d'Omar, pouvoir prendre des mesures pour leur donner un Souverain qui fût digne de les commander; mais que craignant que ces mêmes mesures ne le rendissent en quelque façon comp table du choix qu'on pouvoit faire en conséquence, il s'étoit déterminé
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(Moavias II. Hégire 64. Ere Chr. 683.) à faire son abdication purement & simplement, & qu'il les prioit de se charger eux-mêmes du soin de lui donner un successeur. [] On lui fit toutes les instances possi bles pour l'engager à garder une dignité qui lui appartenoit si légiti mement. On se retrancha ensuite à le prier de nommer du-moins quel qu'un qui fût digne de le remplacer; mais ce jeune Prince ayant toujours paru inflexible dans la résolution qu'il avoit prise, il fallut souscrire à ses volontés. Moavias fit donc son abdication dans toutes les formes. Comme on ne put pas le remplacer aussitôt, les Damasciens choisirent un Régent de l'Etat, en attendant l'élection d'un Calife. Leur choix se [] (Déhac est établi Régent de l'Etat.) fixa sur Déhac, fils de Kaïs, qui prit aussitôt les rênes du Gouvernement. [] Les Ommiades furent extrême ment irrités de la démarche de Moa vias. L'idée qu'ils eurent que son ab dication étoit une suite des conseils qu'Omar-al-Macsous lui avoit don nés, les porta à exercer sur ce Mu sulman la vengeance la plus cruelle. Ils se saisirent de lui, & l'enterrerent tout vivant.
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[] Moavias lui-même ne vécut pas(Moavias II. Hégire 64. Ere Chr. 683.) long-tems après sa rénonciation. Il s'étoit consacré à un genre de vie fort(Mort de Moavias.) retiré: & depuis qu'il étoit descendu du trône, il s'étoit renfermé dans un appartement d'où il ne sortoit pres que point. Cependant, malgré cet éloignement du monde, il gagna une maladie contagieuse dont il mourut en peu de tems: d'autres assurent qu'il fut empoisonné dans sa retraite. [] Son amour pour la solitude, cau sée par la foiblesse de son tempéra ment qui ne lui permettoit pas de s'exposer au grand jour, lui fit don ner le surnom d'Abou-Leilah, qui signifie Père de la nuit. [] Pendant que ce jeune Prince, jus tement effrayé du poids d'une cou ronne qui lui appartenoit, avoit été occupé à prendre des mesures pour ne pas s'en charger, & pour s'en dé faire après l'avoir acceptée, il s'éleva en Arabie des mouvemens qui ne promettoient pas un regne fort tran quille à celui qui seroit choisi à Da mas pour succéder au Calife. [] Abdallah, fils de Zobéir, depuis du tems reconnu Calife à Médine & à la Mecque, soutenoit toujours ses
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(Hégire 64. Ere Chr. 683.) prétentions, & s'attiroit continuel lement de nouveaux partisans. D'un autre côté, Obéidallah qui étoit en même-tems Gouverneur de Basrah & de Couffah, prenoit aussi des me sures, non pour parvenir au Califat; mais il étoit aisé de pressentir que les desseins qu'il formoit ne pou voient avoir que des suites très-désa vantageuses pour celui qui seroit re vêtu de l'autorité souveraine. [] (Obéidallah se fait recon noître Sou verain à Bas rah.) [] Il étoit à Basrah, lorsqu'on l'infor ma de la mort d'Yésid : aussitôt il mon ta en chaire, & après avoir annoncé aux Basriens que le Calife n'étoit plus, il leur fit un long discours, dans lequel il leur représenta tout ce qu'ils avoient eu à souffrir depuis qu'ils étoient sous la domination des Cali fes Ommiades. Il ne leur conseilla ce pendant pas de secouer totalement le joug; mais il leur remontra qu'étant de toutes façons le peuple le plus con sidérable de l'Empire, il leur étoit faci le de se soutenir par eux-mêmes & de faire une espece d'Etat à part, en at tendant que l'on eût mis fin aux di visions qui regnoient en Syrie à l'oc casion du Califat. Il leur conseilla à cet effet de choisir entr'eux quel
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qu'un qui eût assez de mérite pour(Hégire 64. Ere Chr. 683.) pouvoir être nommé Protecteur de leur pays: qu'après cela ils seroient les maîtres de reconnoître le Calife que les Musulmans éliroient, lors qu'ils seroient d'accord entr'eux; mais que si leur choix ne leur plaisoit pas, ils seroient en état de se soute nir par eux-mêmes, en attendant que l'on prît des mesures qui pussent leur convenir. [] Le discours d'Obéidallah fit im pression sur les Basriens, & ils con clurent aussitôt à choisir le Gouver neur lui-même pour Protecteur de l'espece de République qu'il s'agissoit de former. Obéidallah fit en apparen ce tout ce qu'il put pour ne pas acce pter ce qu'on lui proposoit; mais enfin il se rendit à leurs instances: & dès qu'il eut donné son consente ment, les Basriens lui prêterent ser ment de fidélité, en protestant ce pendant que l'obéissance qu'ils lui juroient, ne les engageroit que jus qu'à ce que les affaires de l'Etat fus sent accommodées, & que l'on fût d'accord en Syrie sur le choix d'un Souverain. [] Obéidallah, charmé d'avoir si bien
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(Hégire 64. Ere Chr. 683.) réussi à Basrah, envoya aussitôt une députation à Couffah, pour instruire [] (Il essaye en vain de faire la même cho se à Couffah.) les habitans de tout ce qui venoit de se passer, comptant bien qu'ils ne manqueroient pas de tenir la même conduite. Mais les choses tournerent tout autrement; la députation fut très-mal reçue. On insulta celui qui étoit à la tête; & quoiqu'il fût revêtu de la dignité de Lieutenant d'Obéi dallah, on n'en eut pas plus de res pect pour sa personne, & on lui jetta même de la poussière au visage dans le tems qu'il haranguoit le peuple. [] (Les habitans de Basrah se soulevent, & le contrai gnent de se retirer.) [] Cet événement fit faire des réfle xions aux Basriens. Dès qu'ils eurent été informés de l'éloignement que les Couffiens avoient témoigné pour la proposition d'Obéidallah, ils se re pentirent d'avoir été si promts à don ner leur consentement, & révoque rent aussitôt le serment de fidélité qu'ils lui avoient fait. Les esprits s'aigrissant de plus en plus, il ne fut plus possible à Obéidallah de tenir dans le pays; il prit donc le parti de se sauver, & fit courir le bruit qu'il alloit se retirer en Syrie. [] Mais avant de partir, il fit usage de l'argent qui étoit en réserve
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dans le trésor de Basrah. Il y avoit(Hégire 64. Ere Chr. 683.) alors seize millions, dont il répan dit une bonne partie dans sa famille; & il garda le reste pour l'employer à la poursuite de ses desseins. Mais il lui fut impossible de reprendre son ancien projet. Il proposa à quelques tribus des sommes considérables, afin de les engager à prendre les ar mes pour ses intérêts, il fut généra lement refusé, & même de ses parens, qui ne voulurent pas s'exposer dans une affaire aussi délicate. [] Lorsqu'il vit que tout étoit déses péré, il partit de Basrah accompagné d'environ cent personnes. Il étoit tems qu'il s'éloignât de cette ville; car le peuple que les ennemis de ce Gouverneur avoient réussi à ameuter contre lui, se jetta dans sa maison, pilla ses effets, & il y en eut même qui se mirent à sa suite pour tâcher de s'en saisir; mais il leur fut im possible de le joindre. [] Ce fut dans le tems de la fuite [] (Mouvemens pour donner un successeur à Moavias.) d'Obéidallah, que Hozein, Général de l'armée Syrienne, arriva à Damas après avoir levé le siége de la Mecque. Moavias, fils d'Yésid , venoit alors de donner sa démission du Califat,
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(Hégire 64. Ere Chr. 683.) & tout étoit en mouvement au sujet du successeur qu'on lui donneroit. Hozein ne fit pas difficulté d'avouer que connoissant la foiblesse de Moa vias, il avoit parlé du Califat à Ab dallah, fils de Zobéir; que ce Prince avoit refusé de l'entendre; & que content de s'être fait reconnoître pour Souverain dans l'Arabie, il pa roissoit se soucier fort peu de ce qui se passoit en Syrie. [] Hozein eut ensuite une conférence assez longue avec Mervan-ebn-Ha kem, & avec les autres Ommiades qui l'avoient accompagné à Damas. Il leur représenta que dans la situa tion où se trouvoient les affaires, il falloit penser au-plutôt à régler le Gouvernement de Syrie, & à se dé cider ou en faveur d'Abdallah, qui ne feroit pas difficulté d'accepter, lorsqu'il seroit appellé par la nation; ou en faveur d'un autre qui prendroit des mesures pour abattre Abdallah lui-même, qui seroit toujours un rival dangereux. [] (Abdallah est exclus du Califat.) [] Ces représentations penserent avoir le succès le plus heureux pour Abdallah. Déhac, fils de Kaïs, qui commandoit à Damas, étoit assez
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dans ses intérêts. Mervan lui-même,(Hégire 64. Ere Chr. 683.) dont le suffrage étoit de quelque considération, opinoit aussi pour Ab dallah. Mais Obéidallah s'étant rendu à Damas sur ces entrefaites, parla avec beaucoup de vivacité à Mervan sur l'avis qu'il avoit proposé. Il lui représenta qu'un homme de son rang, qui tenoit un état si considérable parmi les Coréischites, ne devoit point penser à se soumettre à Abdal lah, qui s'étoit si ouvertement dé claré ennemi des Ommiades. Ces re montrances firent effet, & il ne fut plus question de le mettre sur les rangs. [] Mais tandis qu'on cherchoit à [] (Les Bastiens se soumettent à Abdallah.) déservir Abdallah en Syrie, ses affai res sembloient s'avancer de plus en plus en Arabie. La fuite d'Obéidallah fut entr'autres une circonstance très- avantageuse, qui lui valut l'acquisi tion de Basrah. Les habitans de cette ville, après avoir successivement élu & déposé plusieurs Gouverneurs, écrivirent à Abdallah & se soumirent à son autorité. [] Il auroit pu réussir à rassembler tous les suffrages en sa faveur, en se conduisant avec une certaine retenue;
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(Hégire 64. Ere Chr. 683.) mais l'imprudence qu'il eut aussitôt après la mort d'Yésid , d'autoriser les bruits qui coururent qu'il avoit don né ordre au Lieutenant qu'il avoit à Médine, d'exterminer les Ommia des, fit prendre à ceux-ci le parti de se mettre en sureté, & de partir avec Mervan, pour se retirer à Damas sous l'escorte de Hozein & de ses troupes. Cet événement nuisit consi dérablement aux affaires d'Abdallah, & empêcha qu'il ne fût universelle ment reconnu dans l'Empire Musul man. [] (Abdallah est reconnu Calife dans plusieurs provinces.) [] Il jouit cependant toujours & du titre & des prérogatives du Califat dans un pays fort étendu, & capable de lui former un Etat puissant. Il étoit reconnu par les peuples de l'Irak, de l'Hégiaz, de l'Yémen, & de l'Egypte. Il eut même un parti considérable en Syrie. C'est ce qui a porté la plupart des Auteurs Arabes à le mettre au nombre des Califes; & ils le placent immédiatement après Moavias II. [] Plusieurs raisons m'ont déterminé à ne pas suivre cet arrangement. J'ai cru d'abord ne devoir pas interrom pre le fil de la dynastie des Ommia
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des, en y insérant un Calife qui(Hégire 64. Ere Chr. 683.) n'étoit point de leur maison. D'ail leurs, Abdallah ayant été élevé au Califat sous le regne d'Yésid , & l'ayant exercé sous le regne des Ca lifes suivans jusqu'à Abdalmelek; je ne vois pas pourquoi on le pla ceroit après un de ces Califes plu tôt qu'après un autre. Enfin, le Califat de ce Prince peut être re gardé comme un schisme parmi les Musulmans, schisme qui s'éteignit à sa mort, puisqu'aussitôt après, les provinces qui lui étoient soumises reconnurent la souveraineté des Ommiades: ainsi j'ai cru qu'il étoit inutile de lui donner un rang par ticulier; & qu'il suffiroit de rappor ter en détail les événemens qui pour ront le regarder, lorsque l'occasion s'en présentera sous les regnes des Califes Ommiades.
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Mervan-EBN-HAKEM.

IX. CALIFE.

(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) [] MErvan-ebn-Hakem fut le IV. Calife de la maison des Ommiades, à laquelle il appartenoit par une branche collatérale de celle de Moavias I. On a vu que ce Prince étant encore à Médine dans le tems de la mort d'Yésid , en partit préci pitamment, en conséquence du bruit bien ou mal fondé qui se répandoit alors, de l'arrêt cruel qu'Abdallah avoit prononcé contre les Ommia des. [] Il arriva à Damas dans le tems que l'on y étoit extrêmement em barrassé au sujet de la résolution que Moavias II. avoit prise d'ab diquer le Califat, qu'il ne possédoit cependant que depuis très-peu de tems. On a vu que les avis ne pou vant se concilier, on établit pour Régent Déhac, fils de Kaïs, person
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nage des plus considérables par sa(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) capacité, ses emplois, & sur-tout par les services qu'il avoit rendus à Moavias I. fondateur du trône de Syrie. [] L'attachement qu'il avoit pour le [] (Déhac se déclare pour Abdallah.) premier Calife des Ommiades, ne s'étendit pas sur tous ceux qui ap partenoient à cette famille. Il respecta les descendans directs de Moavias; mais lorsqu'il s'agit de faire passer la couronne dans une branche col latérale, il ne fut point de ce sen timent, & se déclara ouvertement pour Abdallah-ebn-Zobéir. [] Cependant, malgré ses intrigues, Mervan fut élu, & commença son regne par travailler à réduire ceux qui ne vouloient pas reconnoître son autorité. Déhac, qui s'étoit at tendu à ces mouvemens, s'étoit précautionné. Le crédit qu'il s'étoit acquis pendant qu'il avoit exercé la régence, lui avoit formé un parti formidable, qui prit aussitôt les armes sous la conduite de son chef. Mervan de son côté leva des trou pes, & alla chercher ses ennemis dans les plaines voisines de Damas, où ils s'étoient établis.
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[] (Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683. Il est défait & tué.) [] Une seule bataille décida la que relle. Déhac, qui étoit l'auteur des troubles, fut tué dans cette action: on tailla en pieces la plus grande partie de ses troupes, & le reste fut bientôt dissipé. Cette victoire fut une confirmation solennelle du choix qu'on avoit fait de Mervan pour Calife: ses troupes le procla merent sur le champ de bataille, & le ramenerent triomphant à Da mas. [] Mais la joie que lui causa cette victoire, fut bientôt altérée par l'état qu'on lui donna du nombre de ses ennemis qui avoient péri dans cette conjoncture. Ce Prince humain & généreux, sensiblement touché d'avoir été forcé de donner une bataille qui avoit couté la vie à tant de braves Musulmans, ne put s'empêcher de s'écrier: Pour quoi faut-il qu'on m'ait mis dans la malheureuse nécessité de participer à une effusion de sang aussi affreuse. Il y avoit eu en effet un massacre sur prenant; mais, selon toute vraisem blance, bien moins considérable que ce qu'en rapportent les Auteurs Arabes, qui font monter la perte
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de cette seule action à quatre-vingt(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) mille hommes tués sur le champ de bataille. [] Mervan étant rentré dans Damas [] (On oblige Mervan à conserver le Califat à Kha led, fils d'Yésid .) après sa victoire, alla occuper le palais où Moavias avoit demeuré, & commença à imaginer des me sures pour affermir son autorité. Les principaux des Musulmans vinrent alors le trouver pour conférer avec lui sur les arrangemens qu'il con venoit de prendre pour la succes sion à la couronne. On avoit déja stipulé, avant de procéder à l'éle ction, que Mervan ne pourroit transmettre sa dignité à son fils, & qu'à sa mort elle seroit dévolue de droit à Khaled, fils d'Yésid . Pour mieux assurer cette succession, on crut que le meilleur moyen étoit d'engager Mervan à épouser la mèro de Khaled. Par-là il devenoit comme le tuteur du jeune Prince; & l'on comptoit assez sur sa probité, pour être persuadé qu'en acceptant ces conditions, il les exécuteroit fidé lement, & qu'il n'auroit d'autres intérêts que ceux de son pupille. Mervan, qui avoit promis tout ce qu'on avoit voulu, lorsqu'il s'étoit
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(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) agi de parvenir au trône, eut quel que peine à se donner de nouvelles entraves par le mariage qu'on lui proposoit: cependant, ses amis lui ayant représenté qu'un refus de sa part indisposeroit contre lui tous les Syriens, qui imagineroient qu'il auroit dessein de faire passer la cou ronne à ses propres enfans, au pré judice de ceux d'Yésid , il se rendit à leurs remontrances, & consentit par cette démarche, à n'être, pour ainsi dire, que dépositaire du Ca lifat. [] (Les Emes siens recon noissent Mer van, & sont périr No man.) [] Il travailla cependant à s'établir sur le trône comme dans un bien qui lui étoit propre. La mort de Déhac venoit de le débarrasser d'un ennemi formidable. Bientôt après il en vit périr un autre dans la per sonne de Noman-ebn-Baschir, qui commandoit dans Emesse. Ce Ca pitaine étoit devenu un zélé par tisan de Déhac; mais lorsqu'il eut appris sa défaite, il prit la fuite avec sa famille & ses amis. Les Emes siens, qui étoient d'abord dans son parti, changerent aussitôt de senti ment; & pour se réconcilier avec le Calife, ils poursuivirent les fu
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gitifs, & les ayant atteints, ils(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) trancherent la tête à Noman, dans l'endroit même où ils l'avoient joint, & ramenerent ses gens prisonniers à Emesse. [] Mervan, persuadé qu'il n'avoit [] (Mervan sou met l'Egypte.) rien à craindre du peu qui pouvoit rester de cette faction, résolut de passer en Egypte, où Abdallah son rival avoit un parti considérable qui se fortifioit de jour en jour par les soins de Hassan-ebn-Malek son Lieutenant. En attendant qu'il pût y aller lui-même, il envoya un nombreux corps de troupes, sous la conduite d' Amrou-ebn-Saïd, son parent. Ce Général exécuta ses or dres avec un succès si rapide, que dès l'entrée de la campagne, toute l'Egypte fut réduite sous l'obéissance du Calife. Il chassa le Lieutenant d'Abdallah, & mit en déroute peu après Mossab, frère de ce même Abdallah, qui étoit venu au secours du Lieutenant. Cette victoire fut suivie d'une soumission entière de tous les peuples de cette province, de sorte que Mervan fut dispensé de s'y rendre. Amrou couvert de gloire retourna à Damas, recevoir
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(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) les éloges & les récompenses dûes à sa bravoure. [] Mais tandis que l'Egypte renon çoit à Abdallah-ebn-Zobéir, pour se soumettre à Mervan, il s'éleva des mouvemens dans d'autres pro vinces, qui ne promettoient pas un regne fort tranquille à l'un ni à l'autre de ces deux rivaux. [] (Le Korassan refuse de se déclarer pour aucun des prétendans au Califat.) [] Le Korassan, qui avoit reconnu Yésid , refusa de prendre parti en faveur de Mervan. Les peuples de cette province n'en demeurerent ce pendant pas moins attachés au Mu sulmanisme; mais ils voulurent de meurer neutres dans le différend qui partageoit l'Empire au sujet des deux Califes; de sorte qu'en atten dant que les Musulmans se réunis sent pour ne reconnoître qu'un seul souverain, ils établirent chez eux une régence, dont le soin fut confié à Salem, fils de Ziad, qui étoit leur Gouverneur. Cette régen ce fut assez tranquille. Salem, na turellement ami de la paix, garda une exacte neutralité en ce qui re gardoit les intérêts de l'un & de l'autre Calife. Il ne s'occupa que du soin de conduire ses peuples
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avec sagesse; & pendant le peu de(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) tems qu'il gouverna, il s'acquit parmi eux une si grande considéra tion, que dans un nombre consi dérable de familles on donna le nom de Salem à tous les enfans qui vin rent au monde dans cet intervalle. L'Auteur Arabe rapporte qu'il y eut plus de vingt-mille enfans qui furent appellés Salem, uniquement par affection pour le Commandant, qui les gouvernoit avec tant de dou ceur & de modération. [] Les mouvemens qui s'élevoient [] (Révolte en Arabie exci tée par les Couffiens.) en Arabie, furent d'une autre es pece. Les Couffiens, peuples d'un caractère naturellement inconstant & volage, après avoir embrassé & abandonné à différentes reprises le parti des Alides, avoient, comme on a vu, mis le comble à la per fidie par leur conduite à l'égard de l'infortuné Hossein, dont ils avoient causé la perte, en lui re fusant les secours qu'ils lui avoient promis. [] Ils se sentirent tout-à-coup agités de violens remords, & se mirent en devoir de chercher à les calmer, en vengeant la mort de ce malheu-
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(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) reux Prince sur ceux qui en avoient été les auteurs. Mais avant que d'a gir, il y eut beaucoup de consul tations & de conférences pour savoir de quelle manière on se conduiroit dans une affaire aussi importante. [] On assembla à cet effet tous les personnages les plus respectables par leur rang, leur piété, leur sagesse & leur expérience. Tels étoient So liman-ebn-Sorad, qui avoit été un des compagnons du Prophéte; Mos sabid-ebn-Nahbadh, intime ami d'Ali; Abdallah-ebn-Saïd, Abdal lah-ebn-Vali & Refaah-ebn-Schad dah. Ces conférences furent un nouvel aiguillon qui anima le zéle, ou plutôt la fureur des Couffiens contre les ennemis des Alides. Il y eut entre autres plusieurs harangues extrêmement pathétiques, qui ten doient toutes à démontrer le tort que ces peuples avoient eu d'aban donner Hossein, & à faire voir que cette criminelle infidélité les avoit couverts de honte dans l'esprit de tous les Arabes; & qu'ils ne pou voient se laver d'un trait aussi in famant, qu'en sacrifiant leurs biens & leur vie même pour faire la guerre
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la plus cruelle aux ennemis d'Ali,(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) de Hassan & de Hossein. [] C'étoit désigner assez clairement les Ommiades, contre lesquels en effet on résolut de marcher au plu tôt. Le projet de la vengeance que méditoient les Couffiens, fut an noncé dans toute l'Arabie par des lettres circulaires, dans lesquelles on fixoit le nombre des troupes & les sommes d'argent que chaque province seroit obligée de fournir pour cette grande expédition: on désignoit aussi l'endroit où les trou pes devoient se réunir, & le jour qu'on les passeroit en revue. Cette entreprise, ou pour mieux dire cet te révolte, fut appellée la guerre sainte: dénomination qui ne contri bua pas peu à augmenter le nom bre de ceux qui s'y enrôloient. Tout prit feu dans l'Arabie: l'on n'entendit parler de toutes parts, que de levées de troupes & d'ar gent; & chacun voulut contribuer aux frais d'une guerre, dont on faisoit une affaire de religion. [] Les lettres circulaires qui ve noient d'être répandues dans les différentes provinces de l'Arabie,
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(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) avoient été écrites par Soliman-ebn- Sorad. C'étoit lui que l'on regar doit comme le directeur général de l'entreprise, & le promoteur de cette ligue. On lui accorda aussi le commandement des troupes. Mais cet arrangement excita de la jalou sie, & souffrit beaucoup de con tradiction, sur-tout de la part d'un célébre Capitaine nommé Mokthar, ou Almokthar, qui arriva à Couf fah sur ces entrefaites. [] (Histoire de Mokthar.) [] Cet illustre Musulman, qui étoit fils d'Obéidah<Obéidallah>, s'étoit distingué dans les armes dès sa tendre jeu nesse, & portoit sur lui des bles sures honorables qui faisoient l'élo ge de sa bravoure. Il avoit toujours pris le parti des Alides; cependant on lui faisoit un reproche de n'a voir pas servi Hassan avec autant de zéle qu'il auroit dû, dans les premières campagnes que fit ce Ca life pour établir son autorité. Mok thar rentra bientôt en grace auprès des Alides, par l'ardeur avec laquel le il se porta pour les intérêts de Hossein, lorsqu'on fit des mouve mens à Couffah en sa faveur. Il logea pendant quelque tems chez
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lui Moslem, que l'on a vu être l'a-(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) gent secret de Hossein, & il par ticipa à tout ce qui se passa alors pour avancer les affaires de ce Prin ce. Il se conduisit néanmoins avec tant de prudence, qu'Obéidallah, qui étoit alors Gouverneur de Couf fah, fut long-tems sans rien décou vrir de ses intrigues. Cependant Obéidallah ayant eu quelques soup çons bien ou mal fondés, voulut l'interroger sur sa conduite. Mais celui-ci s'étant peut-être défendu avec trop de fierté, le Gouverneur s'emporta au point de lui donner un coup de bâton dont il lui creva un œil, & le fit mettre tout de suite en prison où il resta jusqu'a près la mort de Hossein. [] Yésid qui regnoit alors, ayant donné des ordres pour que Mok thar fût mis en liberté, Obéidal lah eut beaucoup de peine à y sous crire; mais enfin il fut obligé de faire ce qu'on lui ordonnoit: & comme il se doutoit bien que ce Capitaine qu'il avoit outragé, ne négligeroit aucune occasion d'en ti rer vengeance, il lui fit dire peu après qu'il eût à sortir de Couffah,
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(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) parcequ'il y alloit de sa vie s'il s'obstinoit à y demeurer seulement trois jours. [] Mokthar prit le parti de se re tirer dans l'Hégiaz, bien résolu de tirer une cruelle vengeance de l'insulte atroce qu'Obéidallah lui avoit faite. Il se rendit peu après à la Mecque, & alla offrir ses ser vices à Abdallah; mais il fut fort surpris de ne point en recevoir une réponse aussi flateuse qu'il s'y at tendoit. Cependant, loin de se re buter, il se tint constamment à la Mecque, comptant bien qu'Abdal lah feroit ses réflexions, & qu'il ne tarderoit pas à revenir de cette indifférence avec laquelle il avoit reçu ses offres. En effet, disoit-il souvent à ses amis, Abdallah aura un jour bien plus besoin des services de Mokthar, que Mokthar n'aura be soin de ceux d'Abdallah. [] (Il s'offre aux Couffiens pour com mander leurs troupes.) [] Mokthar, malgré toute l'indif férence d'Abdallah, resta cependant encore plusieurs mois auprès de lui. Ennuyé enfin de voir que rien ne pouvoit lui attirer ses bonnes gra ces, & qu'il ne s'agissoit jamais de lui lorsqu'il venoit à vaquer quel
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que emploi considérable, il prit le(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) parti de passer à Couffah, dans le tems qu'on y formoit les plus grands projets contre les Ommiades. Il étoit bien instruit des mesures que les Alides venoient de prendre; & comme on l'avoit averti que pour être en état de réussir, il ne leur manquoit qu'un chef qui fût dans leurs sentimens, il résolut d'aller se mettre à leur tête; & il partit en effet, malgré les avis qu'on lui donna du choix que les Couffiens avoient fait de Soliman pour les commander. Le peu d'estime qu'il avoit pour ce Général, lui fit croire qu'il le supplanteroit aisément, & que sa place lui seroit dévolue sans difficulté. [] Les choses n'allerent pas si rapi- [] (Son mépris pour Soli man lui fait des ennemis.) dement que Mokthar l'avoit ima giné, & il essuya des revers qui penserent ruiner totalement ses es pérances. En arrivant à Couffah, il s'annonça comme venant de la part de Mahomet-ben-Hanifiah*, 7
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(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) fils d'Ali, qui lavoit chargé de les aider de ses conseils & de son épée. L'arrivée d'un capitaine de sa ré putation inspira d'abord aux Couf fiens la plus grande confiance; mais la conduite qu'il tint à l'égard de Soliman, lui attira bientôt un nom bre considerable d'ennemis. Il parla avec mépris de ce Général, & re présenta qu'il étoit absolument in capable de commander des troupes, & qu'il n'avoit ni l'expérience ni l'intelligence nécessaires pour diri ger avec succès aucune entreprise militaire. Il convenoit au reste qu'il étoit bon politique, très-entendu dans les affaires, excellent dans un conseil: en un mot très-propre à figurer dans les délibérations du cabinet, mais nullement capable de se décider à propos à la tête des troupes. [] Quoiqu'il y eût beaucoup de vrai dans ce que Mokthar représentoit au sujet de Soliman, le grand cré dit de ce Général l'emporta sur tous les reproches les mieux fondés. Le plus grand nombre des Alides con tinua donc de se déclarer en sa fa veur; & le tems étant arrivé de se
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mettre en campagne, Soliman par-(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) tit pour Nokaïlhal qui étoit le lieu qu'on avoit désigné pour les rendez- vous des troupes. [] Mokthar, qui ne doutoit point que Soliman ne fît bientôt des fau tes essentielles, qui engageroient les Alides à révoquer ce Général, resta tranquillement à Couffah, dans l'espérance qu'au premier échec on auroit recours à lui pour le comman dement des troupes. [] Mais le séjour que Mokthar af- [] (On l'accuse de vouloir se rendre maî tre de Couf fah.) fectoit de faire à Couffah, fit naître des soupçons. Soit qu'ils fussent fondés, ou non, les amis de Soli man en profiterent, pour répan dre le bruit que Mokthar travail loit sourdement à se faire un parti pour s'emparer de Couffah & de toute la province. On l'en accusa même juridiquement au tribunal d'Abdallah-ebn-Yésid, qui étoit alors Gouverneur de cette place, & l'on voulut exiger de luiqu'il fît mettre en prison l'accusé avec les fers aux pieds & aux mains. Le Gouverneur fit d'abord des difficul tés, & demanda des éclaircissemens sur le prétendu crime qu'on repro-
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(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) choit à Mokthar; mais la cabale fit tant de bruit, & le nombre des accusateurs étoit si considérable, que le Gouverneur fut obligé de souscrire à leur volonté. Ainsi, sans avoir d'autres preuves que les cla meurs de ces furieux, Abdallah fit emprisonner Mokthar; & tout ce qu'il put faire en sa faveur, ce fut de lui épargner d'avoir les fers aux pieds & aux mains, comme ses en nemis l'avoient demandé. [] (L'atdeur des peuples pour la guer re se rallen tit.) [] Pendant le tumulte que cette af faire avoit occasionné à Couffah, Soliman s'étoit rendu à la tête des troupes, & comptoit partir dans peu pour aller attaquer les Ommia des en Syrie. Mais il fut fort sur pris, lorsqu'en faisant la revue de son armée: il trouva qu'il s'en fal loit bien qu'elle fût aussi nombreu se qu'il s'y étoit attendu. Tout ce grand fracas que les peuples avoient fait de toutes parts pour venger le sang de Hossein, s'étoit rallenti tout-à-coup, de sorte que la plupart des provinces n'avoient point fait partir de troupes, & d'autres n'en avoient envoyé qu'en très-petit nombre en comparaison de ce qu'el
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les avoient promis. On vit par(Mervan. Hégire 64. Ere Chr. 683.) l'examen des rôles, que telle pro vince qui s'étoit engagée à fournir seize mille hommes, n'en avoit en voyé que quatre mille. Mais ce qui fit le plus d'impression, ce fut le refroi dissement des Couffiens eux-mêmes, qui avoient été les premiers à deman der que l'on prît les armes. Un nom bre considérable de ceux qui s'étoient montré d'abordles plus vifs, étoient cependant restés chez eux, soit que ce fût une suite de leur légereté & de leur inconstance naturelle, soit que ce fût l'effet des intrigues de Mokthar qui avoit, disoit-on, dé bauché environ dix mille hommes de ces peuples pour les empêcher de suivre Soliman. [] Ce Général, déconcerté d'une pa reille défection, essaya d'y remédier par un moyen qu'il crut devoir lui réussir auprès d'un peuple bisarre, dont il étoit facile d'émouvoir l'i magination en le frappant par quel que chose d'extraordinaire. Il en voya au plutôt à Couffah, & fit dire aux Moëzins, ou crieurs pu blics, de se répandre promtement par toute la ville, & de crier dans
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(Mervan. Hégire 65. Ere Chr. 684.) toutes les rues & même dans la Mosquée: Vengeance, vengeance pour Hossein. [] (Soliman la ranime.) [] La chose fut exécutée, & elle réussit comme Soliman l'avoit prévu. Ces cris de vengeance réveillerent l'ardeur des Couffiens. Une espece de frénésie s'alluma dans leur sang; chacun courut aux armes, & partit avec précipitation pour aller au rendez-vous général. L'arrivée de ces recrues consola un peu Soliman: de sorte qu'avec les secours qu'il attendoit encore de Madaïn & de Basrah, il comptoit se voir bien tôt en état de marcher en Syrie. Le plan de son expédition étoit déja tout disposé. Il devoit com mencer par massacrer Obéidallah, que l'on pouvoit regarder comme le principal auteur de la mort de Hossein; après quoi il espéroit em ployer toutes ses forces contre les Ommiades, & réussir à les exter miner. [] Mais après avoir attendu près d'un mois, il eut le chagrin d'ap prendre que les troupes qu'on lui avoit promises ne viendroient point. Cette nouvelle si désolante par elle-
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même, le fut encore davantage par(Mervan. Hégire 65. Ere Chr. 684.) les funestes effets qu'elle produisit dans son armée. Le découragement se mit dans ses troupes, & il y eut plus de mille soldats qui prirent le parti de déserter. [] La crainte qu'eut Soliman que ce funeste exemple n'occasionnât de plus grands désordres, lui fit pren dre la résolution de mettre ses trou pes en marche, & de les tenir tou jours occupées. Il s'avança ainsi jus qu'à l'endroit où étoit le camp de Hossein lorsqu'il fut tué. Là, il fit à son armée un discours si pathé tique sur la mort de ce Prince, & sur le malheur que les Couffiens avoient eu d'y participer, qu'aussi tôt toutes les troupes se jetterent à genoux, demandant pardon à Dieu du crime qu'elles avoient com mis, & firent un serment solennel de répandre jusqu'à la dernière gout te de leur sang pour venger celui de Hossein, & tâcher par ce sacri fice, d'obtenir que le ciel leur par donnât d'avoir lâchement abandon né le petit-fils de l'Apôtre de Dieu. [] Soliman, charmé des dispositions de ses troupes, crut devoir en pro-
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(Mervan. Hégire 65. Ere Chr. 684.) fiter pour marcher au plutôt à l'en nemi, malgré les avis qu'il reçut de différens endroits, & entr'autres de la part d'Abdallah-ebn-Yésid , Gouverneur de Couffah, qui exa minant l'état des affaires avec plus de sang froid que Soliman, lui en voya un courier pour le conjurer de ne pas avancer plus avant, & mê me de revenir au plutôt à Couffah pour y attendre des conjonctures plus heureuses. Ce Gouverneur sans doute étoit informé des forces que Mervan mettoit sur pied; & il aver tissoit Soliman, en conséquence, de ne point continuer une entre prise qui ne pouvoit être que mal heureuse, ayant aussi peu de troupes à opposer à l'ennemi. [] Le Général communiqua au Con seil de guerre les avis du Gouver neur; mais en même-tems il leur fit part des soupçons qu'il avoit que cet Officier étoit dans le parti d'Ab dallah-ebn-Zobéir; & que la pro position qu'il lui faisoit de ramener ses troupes à Couffah, n'avoit d'au tre objet que de les employer pour soutenir le parti de ce prétendu Calife.
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[] Tout le Conseil entra dans les(Mervan. Hégire 65. Ere Chr. 684.) idées du Général, & aussitôt il écri vit au Gouverneur, pour lui faire des remercimens sur son avis: & il l'informa en même-tems, qu'il n'étoit pas possible de proposer aux soldats de retourner à Couffah; que le souvenir de la mort de Hossein ne leur permettoit pas de penser à autre chose qu'à en tirer vengean ce: qu'à son égard, il se croyoit obli gé de se prêter à leur ardeur, & que du reste, il s'en rapportoit pour le succès à tout ce qu'il plaî roit à la Providence d'en ordon ner. [] Soliman se remit en marche aussi- [] (Soliman dépose les deux Califes.) tôt après le départ du courier, & s'a vança jusqu'en Mésopotamie. Il s'ar rêta dans les plaines d'Ainverdah, pour y faire une cérémonie pu blique, dont la célébration fut cau se de sa perte. Il y avoit déja quel que tems qu'il avoit proposé à ses Officiers & aux troupes, de déposer les deux Califes Mervan & Abdal lah-ebn-Zobéir, & de remettre en suite sur le trône un des descendans d' Ali. Cette proposition ayant été acceptée avec des acclamations qui
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(Mervan. Hégire 65. Ere. Chr. 684) tenoient de la folie, Soliman avoit remis à l'exécuter, lorsqu'on seroit sur les terres de l'ennemi: le pays d'Ainverdah lui paroissant propre pour l'appareil avec lequel il vou loit solenniser cette déposition, il fit faire halte à ses troupes; & sans penser à prendre les précautions qu'- exigeoit la prudence, sur-tout en en entrant dans un pays ennemi, il ne s'occupa que du soin d'une ridicule cérémonie qui eut la catastrophe la plus funeste. [] (Il est surpris & défait par l'armée Sy rienne.) [] Les troupes Syriennes parurent presque subitement. Obéidallah qui sut que c'étoit par sa perte qu'on de voit commencer l'exécution du pro jet sanglant qu'on méditoit contre les Ommiades, avoit obtenu de Mervan le commandement des trou pes. Le Calife avoit cru ne pouvoir rien faire de mieux, que de re mettre sa défense entre les mains d'un homme qui avoit tant d'intérêt à ne pas ménager son ennemi. [] Obéidallah s'étant donc montré à la tête de son armée, dans le tems que les troupes de Soliman ne pen soient qu'à se livrer à la joie & à la dissipation, sans observer ni ordre
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ni discipline, il fut facile aux Sy-(Mervan. Hégire 65. Ere Chr. 684.) riens de former leur attaque avec le plus grand succès. Les Arabes, quoique pris au dépourvu, réussi rent cependant à se mettre en ba taille pour faire face à l'ennemi; mais tous leurs efforts devinrent inutiles, vis-à-vis de troupes qui avoient saisi les premiers avantages. Les Syriens taillerent en pieces les troupes de Soliman. Lui-même pé rit dans cette action; & il n'échap pa de son armée que ceux qui se trouverent assez bien montés pour fuir avec la plus grande vitesse. [] Depuis que Mervan avoit confié à Obéidallah le commandement des troupes Syriennes, ce Calife qui comptoit absolument sur la bravou re & l'activité de ce Général, ne pensa plus qu'à fortifier son auto rité dans Damas, & à travailler à l'avancement de sa famille. Peu scrupuleux sur la condition qu'on avoit exigée de lui au sujet de la succession à la couronne, il entre prit de mettre sur le trône son fils Abdalmélek, à la place de Khaled, fils d'Yésid , à qui il s'étoit engagé par serment de transmettre le Califat.
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(Mervan. Hégire 65. Ere Chr. 684) [] De riches présens & des promes ses encore plus magnifiques lui con [] (Mervan fait reconnoître son fils pour son succes seur.) cilierent les principaux de la No blesse Damascienne; ceux-ci en ga gnerent d'autres, & enfin il réussit à assurer le trône à son fils. Khaled- ebn-Yésid ne fut pas plutôt infor mé de cette intrigue, qu'il en porta ses plaintes au Calife, & lui parla même fort durement en présence de toute sa cour. Mervan, outré de colère, oublia sa dignité, & répondit par des injures grossières. Il s'emporta même, suivant quel ques Auteurs, jusqu'à l'appeller bâ- tard. Khaled en fureur alla porter ses plaintes à sa mère, qui calma ses emportemens, en lui promettant que dans peu, ils seroient vengés l'un & l'autre des insultes outrageantes de Mervan. [] (Mort de ce Calife.) [] En effet, ce Calife mourut peu après. Les uns disent qu'il fut em poisonné: les autres rapportent que Mervan qui étoit incommodé, s'é tant un jour profondément endormi, sa femme lui mit sur le visage un gros oreiller de plumes, & que s'é tant assisse dessus, elle vint à bout d'étouffer ce Prince.
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[] Le regne de Mervan ne fut que(Mervan. Hégire 65. Ere Chr. 684.) de dix mois, ou environ. Ses en nemis lui donnoient communément le surnom de Ebn-Tarid, c'est-à-dire, Fils du Banni, parceque Hakem, son père, ayant encouru l'indigna tion de Mahomet, pour avoir ré vélé un secret, avoit été condamné au bannissement par le Prophéte. Il demeura ainsi en exil sous les regnes d'Aboubécre & d'Omar; mais il fut rappellé par Othman, à qui l'on fit ensuite un crime de ce rappel, com me ayant commis lui-même une faute énorme, en prenant sur lui de casser une sentence que l'Apôtre de Dieu avoit prononcée.
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ABDALMELEK

X. CALIFE.

(Abdalme lek. Hégire 65. Ere Chr. 684) [] ABdalmelek, fils de Mervan, fut élevé au trône, immédia tement après la mort de son père, [] (In lifférence d'Abdalmélek pour le Cali fat.) & fut installé aussitôt dans le gouver nement de la Syrie & de l'Egypte Les Auteurs rapportent que lorsqu'on alla lui annoncer sa proclamation, il étoit occupé à lire & à méditer l'Alcoran. Il reçut cette nouvelle avec beaucoup de tranquillité, & même avec une espece d'indifféren ce. Ce Prince voyoit avec peine que le tems du recueillement & du repos étoit passé pour lui, & que livré au soin des affaires que la di gnité souveraine entraîne après elle, il ne pouvoit plus, comme aupa ravant, vaquer à la lecture & à la méditation qui avoient toujours fait ses délices. Livre divin, s'écria-t-il en refermant l'Alcoran, il faut
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donc maintenant que je te quitte.(Abdalme lek. Hégire 65. Ere Chr. 684.) [] Dès qu'il eut pris possession du trône, il imagina des mesures pour faire respecter sa puissance, & abat- [] (Il institue le pélerinage de Jérusalem. à la place de celui de la Mecque.) tre le parti des rebelles qui étoit toujours formidable, sur-tout en Arabie où Abdallah-ebn-Zobéir mettoit tout en œuvre pour se con server le titre & les prérogatives du Califat. Abdalmélek ayant fait ré flexion que les pélerinages de la Mecque ne pouvoient que nuire à son autorité, parceque c'étoit une occasion pour son rival d'attirer du monde à son parti, & que d'ailleurs les peuples pouvoient insensiblement s'accoutumer à voir Abdallah jouir de l'autorité souveraine; il résolut de défendre ces pélerinages. Mais comme il auroit été dangereux de supprimer tout-à-fait un usage re ligieux, sans en substituer aussitôt un autre capable d'amuser les peu ples, il établit le pélerinage de Jé rusalem, & fit faire en conséquence des travaux considérables à la gran de Mosquée de cette ville, afin qu'elle pût contenir plus de mon de. A la place de la pierre noire, que les Musulmans alloient dévo-
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(Abdalme lek. Hégire 65 Ere Cht. 684.) tieusement baiser à la Caabah de la Mecque, le Calife fit mettre dans la Mosquée de Jérusalem la fameu se pierre de Jacob*, dont j'ai parlé (*V. Tom. I. pag. 289.) sous le regne d'Omar. Cet arran gement réussit au-delà de ses espé rances, de sorte que l'on vit bien tôt les Musulmans Syriens aller en foule au pélerinage de Jérusalem, qui étoit d'autant plus commode, que cette ville étoit peu éloignée de chez eux. D'ailleurs cette pra tique dévotieuse étant de nouvelle institution, les peuples s'y livrerent avec une ferveur fanatique, & ils montrerent pour le moins autant de zéle pour aller baiser la pierre de Jacob, qu'ils en témoignoient au paravant pour la pierre noire. [] Abdalmélek mit en même-tems des troupes sur pied, & prit des mesures pour s'opposer également aux desseins ambitieux d'Abdallah, qui cherchoit toujours à étendre son autorité, & aux entreprises de Mok thar, qui mettoit tout en combus tion dans l'Arabie, pour venger les Alides & exterminer leurs en nemis. [] Mokthar qui avoit été mis en
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prison à la sollicitation des amis(Abdalme lek. Hégire 65. Ere Chr. 684.) de Soliman, en étoit sorti dès l'in stant qu'on eut été informé de la défaite & de la mort de ce Géné- [] (Mokthar est mis en liber té.) ral. Lorsqu'il se vit en liberté, il reprit ses premiers desseins, & se mit à la tête des Alides pour faire la recherche de ceux qui avoient eu quelque part à la mort de Hos sein. [] Cette recherche se fit avec une [] (Il recherche ceux qui a voient eupart à la mort de Hossein.) fureur aveugle qui fut cause de la perte de quantité de personnes qui n'avoient eu aucune part à la mort de ce Prince. On ne se donna pas le tems de faire les moindres infor mations: le seul soupçon étoit plus que suffisant pour faire prononcer l'arrêt de mort. [] Les principales victimes de cette sanglante expédition, furent Scha mer, qui avoit, disoit-on, lancé la première fléche contre Hossein; Haulah, qui s'étoit chargé de por ter sa tête à Obéidallah, & Amer- ebn-Saïd, qui avoit commandé les troupes contre ce Prince. Les deux fils d'Amer périrent aussi dans cette occasion. Mokthar leur fit couper la tête, & envoya l'une & l'autre à
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(Abdalme lek Hégire 66. Ere Chr. 685.) Mahomet-ben-Hanifiah, alors chef de la famille des Alides. [] Il traita bien plus cruellement Adi, fils de Hatem, qui étoit ac cusé d'avoir dépouillé Hossein sur le champ de bataille: Mokthar le fit ecorcher tout vif. Ces sanglantes expéditions durerent quelque tems, & l'on fit ainsi périr, par différens supplices, tous ceux que l'on put découvrir avoir eu quelque part à la mort de Hossein. [] Mokthar fut cependant obligé de suspendre ses poursuites, pour pen ser à sa propre sureté. Il avoit pres qu'également à craindre de deux endroits différens. Il se voyoit me nacé par Abdallah du côté de la Mecque; & il savoit d'ailleurs que les troupes Syriennes entroient en Arabie. Il est vrai que leur objet principal étoit de marcher contre Abdallah; mais il y avoit lieu d'ap préhender qu'elles ne commenças sent par attaquer l'Irak, pour dé truire d'abord le parti des Alides si redoutable aux Califes de Syrie. [] (Mokthar offre ses ser vices à Ab dallah, qui les rejette.) [] Dans ces conjonctures, Mokthar prit le parti d'écrire à Abdallah, pour tâcher de s'en faire un ami,
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afin de pouvoir agir de concert con(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) tre Abdalmélek. Il manda donc à Abdallah qu'ayant appris que le Ca life envoyoit des troupes pour l'assié ger dans la Mecque, il lui offroit de l'aller joindre au plutôt pour pren dre sa défense. Abdallah, qui avoit lieu de se défier de Mokthar, lui répondit qu'il accepteroit avec plaisir les offres qu'il lui faisoit; mais que ce ne pouvoit être qu'à une condi tion, qui étoit de le faire reconnoître pour Calife par ses partisans. [] Mokthar, qui n'étoit nullement [] (Il envoie des troupes pour le sur prendre.) disposé à accepter une pareille con dition, prit le parti d'agir direc tement contre Abdallah, & de tâ cher de le surprendre. Il envoya à cet effet un corps de troupes à Mé dine sous les ordres de Sergiabil, & lui donna les instructions qu'il crut nécessaires pour la suite de cet te entreprise. [] Abdallah ayant appris la démarche des troupes de Mokthar, envoya aussi quelques détachemens du côté de Mé dine; & il chargea Abbas-ebn-Séhel, à qui il en donna le commandement, de tâcher de découvrir quel pour roit être le dessein de Mokthar: de
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(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) recevoir ses troupes, au cas qu'elles parussent en disposition de le servir contre les Syriens; mais aussi de ne point les ménager, s'il soupçonnoit qu'il y eût quelque trahison à crain dre de leur part. [] (Conférence entre les Comman dans des deux armées.) [] Abbas s'étant rendu vers Médine, rencontra Sergiabil qui étoit près d'y arriver. Il eut avec lui une con férence dont il fut très-content; car lui ayant demandé s'il ne se recon noissoit pas pour sujet d'Abdallah, Sergiabil ne fit pas difficulté de l'a vouer. Mais Abbas lui ayant propo sé de joindre leurs troupes ensemble, & de s'avancer jusqu'à Dilkora où Abdallah lui avoit donné ordre de se rendre pour attaquer l'armée d'Abdalmélek, Sergiabil fit voir par sa réponse que l'aveu de sa soumis sion pour Abdallah n'étoit nulle ment sincère. Il répondit à Abbas que les ordres de Mokthar por toient seulement qu'il se rendît à Médine, & qu'ainsi il n'iroit point ailleurs sans de nouvelles instructions de sa part. [] Ce refus d'obéissance jetta de si violens soupçons dans l'esprit d'Ab bas, qu'il résolut dès-lors de perdre
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Sergiabil, & de ruiner ses troupes.(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) Il dissimula cependant; & feignant de n'être point surpris de sa répon se, il lui dit qu'il feroit bien de suivre ses ordres; mais que pour lui, il alloit marcher au-devant de l'armée d'Abdalmélek, après que ses troupes auroient pris quelque peu de repos. [] L'armée de Sergiabil s'étant trou- [] (Abbas sur prend les troupes de Sergiabil, & les taille en pieces.) vée sur ces entrefaites manquer de provisions, Abbas envoya généreu sement à ce Général ce dont il pou voit avoir besoin. L'abondance ayant ainsi paru tout-à-coup parmi des soldats qui avoient beaucoup souf fert dans leur marche, ils quitte rent aussitôt leurs rangs & se dis perserent de côté & d'autre, pour avoir de l'eau & pour chercher tout ce qui pouvoit leur être nécessaire pour préparer à manger, & faire usage des provisions qu'on venoit de leur envoyer. [] Ces mouvemens ayant mis du dé sordre parmi eux, Abbas en profita pour faire le coup qu'il méditoit. Il tomba subitement sur les gens de Sergiabil, & en fit un horrible mas sacre. Le Général voulut les rallier
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(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) pour faire face à l'ennemi; mais lui- même fut tué sur le champ de ba taille, & l'on tailla en pieces tout ce qui se trouva autour de lui. Abbas réussit néanmoins à contenir ses troupes au milieu de ce carnage, & il y eut un grand nombre de sol dats de Sergiabil à qui il accorda la vie & la liberté. [] Mokthar ayant été bientôt infor mé de cette affreuse défaite, envoya promtement un courier à Mahomet- ben-Hanifiah, qui étoit à la Mec que. Il l'instruisit de l'échec qu'il venoit de recevoir, & lui représen ta que cette perte regardant en par ticulier les Alides dont il étoit le chef par sa naissance, il lui offroit de le mettre en situation de la ré parer promtement, s'il vouloit se présenter à la tête d'une puis sante armée que les Couffiens s'enga geoient de lui envoyer dans peu de tems. (Mahomet refuse de faire valoir ses prétentions au Califat.) [] Mahomet fut peu sensible aux of fres de Mokthar. Il vivoit tranquil lement à la Mecque avec les autres Alides ses parens; & les uns ni les autres ne pensoient à exciter aucun trouble: au-contraire, ils étoient
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les premiers à engager leurs amis à(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) demeurer en paix. Mahomet re mercia Mokthar de ses atten tions, & du zéle qu'il avoit pour sa famille; mais il l'assura en même- tems, qu'il étoit résolu de ne point prendre les armes; qu'il abandon noit sa cause entre les mains de Dieu, & qu'en attendant qu'il plût à la divine Providence de décider quelque chose en sa faveur, il ne s'occupoit qu'à faire le bien & à éviter le mal; qu'il lui conseilloit de se comporter de-même; de craindre Dieu, & de ne point cher cher les occasions de répandre du sang. [] Mokthar, qui s'attendoit à une réponse bien différente, fut fort embarrassé lorsque Mahomet lui eut fait savoir ses dispositions. Il n'eut garde de communiquer aux Couffiens la lettre qu'il avoit reçue. Il leur dit au-contraire, que Maho met lui avoit recommandé de faire toujours ce qui étoit juste, & de combattre l'infidélité & la perfidie. Il continua donc à agir de son chef, dans une affaire où il étoit désavoué par celui même qui y avoit le plus
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(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) d'intérêt; & il rassembla quantité de mécontens qui furent charmés de trouver une occasion d'exciter des troubles, sous prétexte de ven ger la mort de Hossein, & de rétablir les Alides sur le trône. [] Abdallah, qui connoissoit parfai- [] (Abdallah fait arrêter Mahomet & sa famille.) tement les dispositions des uns & des autres, crut cependant devoir en bon politique, sacrifier à sa sureté Mahomet & les autres descendans d'Ali. Quelque peu de part qu'ils prissent par eux-mêmes aux mouve mens qui agitoient l'Arabie, ils ser voient néanmoins de prétexte aux intrigues des ambitieux & des brouillons: c'en fut assez pour faire prendre à Abdallah la cruelle résolu tion de s'en défaire. [] Mahomet-ben-Hanifiah fut donc arrêté avec toute sa famille, & en viron dix-sept personnes des plus considérables de Couffah. Abdallah les fit enfermer dans une enceinte où se trouvoit le fameux puits de Zemzem*, & il leur déclara qu'il 8
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vouloit être reconnu Calife dans(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685) un certain espace de tems qu'il leur prescrivit; & que s'ils refusoient d'obéir, ils pouvoient être certains qu'après le tems désigné, il n'y auroit plus de grace à espérer: qu'il les fe roit tous périr, & que leurs corps seroient réduits en cendres, afin qu'il ne restât aucun vestige capable de ranimer les mouvemens des rebelles. [] Ces menaces ne furent pas ca pables d'ébranler la fermeté des Ali des. Mahomet-ben-Hanifiah, quoi que le premier en but à la fureur d'Abdallah, comme chef de la fa mille, ne perdit cependant rien de sa tranquillité. Soumis aux ordres de la Providence, il s'en rapportoit au ciel pour la décision de son sort. Quelques-uns de ceux qui étoient prisonniers avec lui, ne penserent pas de-même; ils trouverent moyen de tromper leurs gardes, & firent passer à Couffah une lettre, par laquelle ils informoient Mokthar de la triste situation où ils se trouvoient réduits. [] Ce Capitaine prit à l'instant des(Mokthat<Mokthar> envoie des troupes pour les délivrer.) mesures pour procurer leur liberté; & afin que les troupes qu'il alloit
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(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) envoyer à la Mecque ne donnassent point trop de soupçon, il ne fit partir que de légers détachemens, qui arrivant les uns après les autres, ne firent aucun éclat, & ne s'em barrasserent point sur leur route. Il mit à la tête de ces détachemens un Officier de distinction nommé Abou Algiodali, qui se rendit en diligence auprès de la Mecque, n'ayant au plus avec lui que soixan te & dix cavaliers; mais c'étoient des hommes d'une valeur à toute épreuve. Lorsque celui-ci fut assuré que les autres troupes étoient ar rivées aux endroits qu'on leur avoit désignés, & qu'au premier signal il seroit facile de les avoir, il s'a vança comme pour faire irruption dans l'enceinte de Zemzem, où les Alides étoient prisonniers. [] Il étoit tems de leur donner du secours, car le tems qu'Abdallah avoit accordé étoit près de sa fin. Il fut averti dès que les troupes se présenterent pour forcer l'enceinte de Zemzem; mais il se contenta de les mépriser, lorsqu'il sut qu'ils étoient en petit nombre; & il lais
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sa à ses gardes le soin de les re-(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) pousser. Ils s'y porterent avec beau coup de vigueur, de sorte qu'Al giodali feignant de reculer, se re tira jusqu'à l'endroit d'où il pouvoit donner le signal aux autres troupes qu'il avoit mises en embuscade. Les divers détachemens s'étant alors réunis à leur chef, Algiodali re tourna à la charge avec une impé tuosité contre laquelle les gardes ne purent tenir. Il étoit près de pénétrer jusqu'à l'endroit où étoit Mahomet, lorsque ce Prince ac courant au-devant de lui, le pria d'empêcher ses gens d'entrer dans l'enceinte de Zemzem. Il lui repré senta que cet endroit étoit sacré, & qu'il ne falloit pas souffrir qu'une terre aussi sainte fût souillée à cause de lui par le sang des Musulmans. [] Abdallah étant arrivé sur ces en- [] (Les troupes d'Abdallah sont défaites, & il est fait prisonnier.) trefaites pour soutenir ses gardes, commença par menacer Algiodali, & lui dit que s'il ne se retiroit avec ses gens, il alloit sur le champ les faire massacrer. Algiodali en couragé de ses premiers avantages, lui répondit fièrement que si on ne lui rendoit à l'instant tous les pri-
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(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) sonniers de Zemzem, il alloit fon dre sur les Mecquois & les tailler en pieces. Abdallah ne paroissant pas en disposition d'accorder ce qu'on lui demandoit, l'ordre fut donné: on battit ses troupes, & lui- même fut fait prisonnier. [] (Abdallah & Mahomet sont mis en liberté.) [] Les Mecquois étant accourus à la défense d'Abdallah, le combat alloit devenir plus furieux qu'aupa ravant, lorsque Mahomet-ben-Ha nifiah s'avançant dans la mêlée, fit tant par ses instances, qu'il réussit à déterminer les Généraux à rap peller leurs troupes. Le tumulte ayant un peu cessé par ce moyen, on entra en pourparler; & enfin on conclut un accommodement. En conséquence, Abdallah fut relâché, & Mahomet avec les siens eut la liberté de sortir de la Mecque. [] (Mokthar envoie des troupes au devant de l'armée d'Ab dalmélek.) [] Pendant que Mokthar, par le ministère de ses Généraux, tiroit ainsi les Alides des cruelles extré mités où ils s'étoient vu réduits, il se trouva lui-même dans le plus grand embarras, par l'arrivée des troupes d'Abdalmélek qui s'appro choient de Couffah à grandes jour nées, sous les ordres d'Obéidallah.
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Cependant, loin de se décourager,(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685.) la vue dn péril ne fit que l'animer davantage. Il inspira la même ar deur aux Couffiens, qui ne deman derent pas mieux que de prendre les armes contre celui qu'ils regar doient comme le meurtrier de Hos sein. Mokthar leur nomma pour Général Ibrahim-ben-Alaschtar; & pour ne pas donner le tems à Obéi dallah d'avancer jusqu'à Couffah, il ordonna à Ibrahim de marcher en diligence à sa rencontre, & de lui livrer bataille. [] Cet ordre fut exécuté avec le plus [] (Les Syriens sont défaits.) grand succès. Ibrahim ayant ren contré Obéidallah dans des plaines à quelque distance de Couffah, engagea une action dans laquelle les Couffiens firent des prodiges de valeur. Les troupes Syriennes suc combant sous leurs efforts, furent mises dans une déroute entière: on tailla en pieces une grande partie des fuyards; mais il y en eut un bien plus grand nombre qui péri rent en voulant passer une rivière à la nage. Obéidallah fut fait pri-(Obéidallah est tué.) sonnier dans le fort de l'action, & aussitôt, son arrêt de mort fut pro-
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(Abdalme lek. Hégire 66. Ere Chr. 685) noncé. On se conduisit à son égard comme on avoit fait à l'égard de Hossein. On lui coupa la tête sur le champ de bataille, & on l'en voya en diligence à Mokthar, qui étoit alors dans le château de Couf fah. Telle fut la fin de cet impla cable ennemi des Alides, qui par son fanatisme & ses cruautés, étoit devenu un objet d'exécration pour tous ceux qui conservoient quelque affection pour Hossein. [] (Hégire 67. Ere Chr. 686. Mokthar excite l'indi gnation des Couffiens par sa cruauté.) [] La mort d'Obéidallah ne fut pas capable d'assouvir la vengeance que Mokthar vouloit tirer des ennemis des Alides: il ordonna de nouvelles recherches dans Couffah, & dans les places voisines; & par-tout où il en trouva, il les fit cruellement mourir, sans vouloir accorder de quartier à qui que ce fût. Le sang de ces malheureux ruisselant ainsi de toutes parts, excita enfin l'in dignation des peuples. On se plai gnit hautement de la barbarie de Mokthar; & les esprits s'échauffant de plus en plus, ces mêmes Couf fiens qui venoient de marcher sous ses étendards avec une espece de frénésie, furent les premiers à por-
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ter des plaintes contre sa tyrannie & [] (Abdalme lek. Hégire 67. Ere Chr. 686. Ils engagent Mossab à prendre les armes contre lui.) ses emportemens. [] Ces peuples s'adresserent à Mos sab-ebn-Zobéir, frère d'Abdallah, qui séjournoit alors à Basrah, où il étoit venu par son ordre, & le prierent instamment de venir à leur secours. Mossab, charmé de trouver une occasion de venger les insultes que Mokthar avoit faites à son frè re, promit aux Couffiens de mar cher contre Mokthar, aussitôt qu'il auroit pu rassembler un nombre suffisant de troupes pour s'assurer du succès de cette entreprise. [] Il écrivit en conséquence à Mohal leb, qui étoit son Lieutenant sur les frontières de Perse, & lui man da de venir promtement le trouver avec ses troupes. Mohalleb s'étant rendu à cet ordre, Mossab se joi gnit à lui avec un corps considérable de Basriens, & ils marcherent en semble du côté de Couffah. [] Mokthar ne fut pas plutôt infor- [] (Mokthar est battu.) mé de cette démarche, qu'il sortit de sa place à la tête de ses trou pes, dans l'espérance d'avoir aussi bon marché de Mossab, qu'il avoit eu d'Obéidallah; mais les choses
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(Abdalme lek. Hégire 67. Ere Chr. 686.) tournerent tout autrement. Les deux armées s'étant jointes, il y eut une action sanglante, dans laquelle les deux partis donnerent les plus grandes preuves de valeur, & mê me d'acharnement l'un contre l'au tre. La victoire resta long-tems in décise; cependant, les troupes de Mokthar plierent insensiblement. Ce Général fit des efforts incroyables pour les rallier, & les ramener à l'ennemi; mais ce fut inutilement. Voyant donc qu'il n'y auroit bien tôt plus moyen de tenir contre un ennemi qui sembloit augmenter d'ardeur, à mesure qu'il acquéroit de nouveaux avantages, il prit le parti de se mettre promtement à couvert dans le château de Couffah, avec ce qu'il avoit de meilleures troupes. [] (Il est assiégé dans le châ teau de Couf fah.) [] Le vainqueur l'y poursuivit, & mit le siége devant la place. La va leur & l'activité de Mokthar arrê terent long-tems la fureur de l'enne mi. Les troupes, animées par l'é xemple de leur Général, se défen dirent avec une bravoure surpre nante. La disette des vivres ne ral lentit que foiblement leur ardeur,
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& ils luterent plusieurs jours contre(Abdalme lek. Hégire 67. Ere Chr. 686. Sa mort.) la faim, avec autant de courage qu'ils avoient fait contre les assié geans. Mais Mokthar ayant mal heureusement été tué dans une at taque, sa perte entraîna celle de la place, & les troupes se rendirent à discrétion. [] Mossab usa cruellement de sa vic toire. Il fit faire main-basse sur tout ce qui se trouva dans le châ teau, & il y eut environ sept mille hommes qui furent impitoyable ment égorgés. [] Au reste, cette vengeance n'ap prochoit pas de celle que Mokthar avoit tirée de ceux qu'il avoit su ou soupçonné être ennemis des Alides. Il n'avoit jamais pardonné à aucun d'eux; & les Auteurs assurent que sans compter ceux qui avoient été tués dans les batailles, Mokthar avoit fait périr d'ailleurs plus de cinquante mille hommes. Il fut tué l'an 67 de l'Hégire, étant alors âgé de 67 ans. [] La défaite de Mokthar auroit été pour Abdalmélek un événement des plus heureux, si ce n'eût pas été l'ouvrage d'Abdallah son rival. Mais
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(Abdalme lek. Hégire 67. Ere Chr. 686.) cette victoire, en leur ôtant un ennemi à l'un & à l'autre, procu roit un bien plus grand avantage à Abdallah, qui se voyant débarrassé d'un adversaire redoutable, étoit bien plus en état d'étendre son au torité en Arabie, & même de faire des entreprises hors des frontières de cette province. [] (Hégire 68. Ere Chr. 687. Famine en Syrie.) [] Abdalmélek n'ayant alors d'autre parti à prendre que de réunir toutes ses forces pour abattre ce fier con current, fit les plus grands prépara tifs, & se disposa à marcher du côté de l'Arabie; mais ce projet devint inutile, par un fléau cruel dont la Syrie fut affligée dans ce même tems. Cette vaste province fut presqu'en tièrement désolée par la famine: les maladies, qui en sont une suite né cessaire, emporterent un monde considérable, de sorte qu'Abdalmé lek pendant tout le cours de cette année se vit hors d'état d'entrepren dre aucune expédition d'une certai ne conséquence. [] L'année suivante, le Calife se mit (Hégire 69. Ere Chr. 688 Amrou se révolte con tre le Calife.) en campagne à la tête de ses troupes, dans le dessein d'aller attaquer l'ar mée d'Abdallah, qui étoit toujours
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commandée par Mossab, son frère,(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) le vainqueur de Mokthar. Abdal mélek, en partant de Damas, avoit laissé le gouvernement de cette ca pitale à Amrou-ebn-Saïd; mais ce lui-ci ne vit pas plutôt le Calife éloi gné, qu'il commença à nouer des intrigues dans la place, & à s'y for mer un parti, au moyen duquel il se rendit maître de Damas. [] Dès qu'Abdalmélek fut instruit de [] (La révolte est appaisée.) cet attentat, il retourna à Damas, & vit en arrivant à quel point Am rou avoit poussé sa révolte. Ce re belle parut à la tête de quelques troupes, & voulut disputer le ter rein au Calife. Celui-ci s'étant mis en devoir de le réduire par la force, on touchoit à l'instant de voir les Damasciens s'égorger les uns les au tres, lorsque les femmes sortant de leurs maisons avec leurs enfans, se jetterent entre les deux partis, & supplierent à grands cris le Calife & Amrou lui-même, de ne pas répan dre le sang des Musulmans, & de s'unir plutôt pour combattre les en nemis communs de la nation. Am rou, touché de cette démarche, & réfléchissant d'ailleurs sur la téméri-
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(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) té de son entreprise, ne demanda pas mieux que de mettre bas les armes. Quelques Seigneurs Syriens s'étant entremis pour appaiser cette émeute, Abdalmélek voulut bien consentir à un accommodement, & tout fut ap paisé, sans que le Calife parût exi ger aucune réparation de l'insulte qu'Amrou venoit de lui faire. [] (Amrou est tué en trahi son.) [] Mais cette affaire n'en resta pas là: au bout de quelques jours, Abdal mélek envoya dire à ce rebelle qu'il avoit quelque chose à lui communi quer. Lorsqu'il reçut cet ordre, il y avoit chez lui une compagnie de pa rens & d'amis qui lui conseillerent de ne point obéir. Sa femme insista vivement sur cet avis, & représenta le danger qu'il y avoit de s'aller met tre à la discrétion du Calife. Amrou ne voulut rien écouter; il refusa même de prendre des armes, & de se faire escorter. Cependant, ayant fait un faux pas en sortant de sa maison, il en tira un mauvais augure, & il rentra pour prendre son épée; il consentit aussi à se faire accompagner d'une centaine de ses amis, avec lesquels il se rendit au près d'Abdalmélek.
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[] Dès qu'il eut passé la première(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) porte du palais, on empêcha d'en trer le reste de sa suite, & il n'y eut qu'un jeune domestique qui eut la liberté de le suivre. Cet événement auroit dû lui paroître d'un plus mauvais augure que le faux pas qu'il avoit fait en sortant de chez lui; mais on ne dit pas qu'il y fît la moindre attention: il continua son chemin, & entra enfin dans l'appar tement d'Abdalmélek. [] Ce Prince le reçut de la manière la plus gracieuse. Il le fit asseoir à côté de lui, & l'entretint avec beau coup de douceur & de cordialité. Après avoir ainsi conversé assez long- tems, Abdalmélek dit à l'un de ses gens de prendre l'épée d'Amrou. Celui-ci ne paroissant pas en disposi tion de se laisser désarmer, le Calife lui dit: Quoi donc, Amrou, vou driez-vous qu'on vous vît assis à côté de moi avec votre épée, tandis que je n'en ai point? Ne seroit-ce pas me marquer une défiance qui m'est inju rieuse? [] Amrou parut un peu embarrassé. Il obéit cependant & rendit son épée. Un instant après, Abdalmélek se
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(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) tournant de son côté, & le regar dant avec beaucoup de fierté, lui annonça que dès l'instant qu'il avoit été informé de sa révolte, il avoit fait serment de le mettre aux fers, s'il réussissoit à se rendre maître de sa personne. Amrou eut beau supplier le Calife, de faire réflexion qu'il étoit venu lui-même se remettre en tre ses mains, & que cette confiance qu'il lui avoit témoignée sembloit exiger qu'il le traitât avec plus d'hu manité, Abdalmélek tira de dessous son oreiller les fers qu'il avoit fait préparer, & aussitôt il les lui fit met tre aux pieds & aux mains. [] Le Calife, peu content de l'état d'humiliation où il réduisoit un Ca pitaine de la considération d'Amrou, l'insulta encore, jusqu'à le frapper; & le poussa avec tant de violence contre un lit de repos, que ce mal heureux Musulman en eut deux dents cassées, qui tomberent sur la place. Il y a des Auteurs qui assurent que le Calife ramassa lui-même ces deux dents, & que les montrant à Amrou, il lui dit, qu'après ce qui venoit d'ar river, on ne devoit pas s'attendre qu'il pût jamais y avoir entr'eux une
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réconciliation sincère. Dès cet ins-(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) tant, il résolut de lui faire trancher la tête, & l'heure de la prière ayant été annoncée dans ce même tems, le Calife sortit pour se rendre à la Mos quée, & en partant il chargea Ab dalazis, son frère, de faire la san glante exécution qu'il venoit de pro jetter. [] Abdalazis se mettoit déja en de voir de remplir l'infâme commission dont il étoit chargé, lorsqu'Amrou le voyant approcher, lui représenta avec beaucoup de douceur qu'il ne devoit pas se deshonorer par une action aussi odieuse, & qu'il feroit mieux d'en laisser le soin à un autre. Abdalazis fut touché de cette remon trance; de sorte que toute l'in dignité de ce qu'il avoit voulu faire se présentant à ses yeux, il en eut tant d'horreur, qu'il jetta son épée & sortit de l'appartement. [] Abdalmélek, de retour de la Mos quée, fut surpris de retrouver Am rou encore en vie. Ce Calife résolut alors d'être lui-même l'instrument de sa vengeance; il se fit apporter une lance, & porta à son ennemi un coup assez violent, qui ne fit pour-
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(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) tant aucun effet. Il redoubla, mais sans succès, parcequ'Amrou avoit une cotte de mailles par-dessous ses habits. Abdalmélek s'en étant ap perçu, lui dit en souriant: Comment donc, mon cousin, vous êtes venu ici bien préparé! Il ordonna ensuite à ses gens d'étendre Amrou par terre sur le dos, & prenant alors son épée, il choisit à son aise un endroit com mode pour le percer, & le tua ainsi de sa propre main. [] Mais dans le même instant, le Calife fut saisi d'un tremblement qui le fit tomber sur le corps d'Amrou, sans pouvoir se relever. Ses gens vin rent promtement à son secours, & le porterent sur un lit de repos, où il fut quelque tems à revenir. [] (La mort d'Amrou ex cite une sé dition.) [] Pendant que tout cela se passoit dans le palais, il s'éleva au dehors quelques murmures au sujet d'Am rou. On avoit d'abord été surpris de ne l'avoir point vu venir à la prière avec le Calife. Peu après, les soup çons augmenterent; & enfin on se douta que le Calife s'étoit vengé, ou en le tuant, ou du moins en le retenant prisonnier. [] Jean, frère d'Amrou, prit aussi-
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tôt avec lui quelques-uns de ses amis(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) & un certain nombre d'esclaves, à la tête desquels il alla au palais pour redemander son frère. L'entrée lui ayant d'abord été refusée, il enfon ça les portes & tua quelques-uns des gardes. Le Calife eut bientôt rassem blé assez de monde pour repousser les mutins; mais afin de le faire avec moins de danger, il fit jetter par les fenêtres la tête d'Amrou, pour leur faire entendre par ce moyen que leurs efforts seroient inutiles pour sauver ce Musulman. Il ordonna aussi à quelques-uns de ses gens, de répandre quelques pieces d'argent pour occuper la populace & les es claves; & pendant ce tems-là, ses gens battirent ceux des mutins qui vouloient toujours tenter de forcer l'intérieur du palais. Jean fut fait prisonnier dans cette occurrence, & le Calife le condamna à perdre la tête sur le champ. Mais Abdalazis le pria de différer cette exécution, afin qu'on ne pût pas lui reprocher d'a voir fait mourir dans un même jour deux de ses cousins, qui étoient l'un & l'autre de la maison d'Om miah.
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(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) [] Le Calife se rendit aux instances de son frère, & il se contenta de faire mettre Jean en prison, aussi bien que ceux de ses amis qui avoient été ar rêtés dans cette émeute. Ils y reste rent environ un mois, au bout du quel Abdalmélek tint un conseil pour décider de leur sort. Il étoit toujours d'avis de les faire mourir; mais la plupart des Seigneurs lui ayant représenté que ces gens-là étoient presque tous de ses proches parens, ils opinerent pour qu'on leur rendît la liberté, à condition néanmoins qu'ils sortiroient de Da mas. Le Calife, suivant ce conseil, exila Jean & ses amis, sans désigner le lieu de leur exil: il leur permit de se retirer où bon leur sembleroit, & même auprès de Mossab-ebn-Zobéir son ennemi, en leur faisant cepen dant observer que s'ils portoient les armes au service de Mossab, & qu'il leur arrivât d'être faits prisonniers, ils seroient traités alors comme des rebelles. [] Jean & ses amis se trouvant trop heureux d'en être quittes à si bon marché, accepterent avec plaisir la sentence de leur exil, & allerent se
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retirer dans l'Irak auprès de Mossab-(Abdalme lek. Hégire 69. Ere Chr. 688.) ebn-Zobéir, qui étoit toujours sous les armes, pour soutenir les droits d'Abdallah, son frère, contre les ef forts d'Abdalmélek. [] Ce Calife en effet ne cessoit de tra- [] (Hégire 70. Ere Chr. 689. Abdalmélek fait un traité avec les Grecs.) vailler à établir son autorité en Ara bie, malgré les terribles obstacles qu'il avoit à surmonter, à cause du crédit que les deux fils de Zobéir s'étoient acquis dans cette province. Cependant, loin de se rebuter, il porta toutes ses vues de ce côté-là. C'est ce qui lui fit prendre le parti de négocier un accommodement avec les Grecs, qui entreprirent cette année de fondre sur la Syrie. Abdalmélek ne se trouvant pas en état de leur faire face en continuant la guerre en Arabie, aima mieux traiter avec l'Empereur Grec, qui consentit de se retirer, moyennant une somme de cinquante mille ducats, que le Ca life s'engagea de lui payer tous lesans. [] Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on put parvenir à cet ac commodement, auquel on employa presqu'entièrement la soixante & di xiéme année de l'Hégire. Dès que cette grande affaire fut terminée,
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(Abdalme lek. Hégire 70. Ere Chr. 689.) Abdalmélek, tranquille du côté des Grecs, s'occupa uniquement de la guerre d'Arabie, qu'il ne put néan moins commencer que dans l'année soixante & onziéme de l'Hégire. (Hégire 71. Ere Chr. 690) Son dessein étant de marcher en personne à la tête de ses trou- [] (Il se prépate à marcher contre Ab dallah.) pes, il commença par faire mou rir tous ceux qu'il crut avoir participé à la révolte d'Amrou. Peu après, il se disposa à partir; mais ce ne fut pas sans essuyer beaucoup de contradictions de la part de ceux de son conseil. Tout le monde con venoit qu'il étoit absolument néces saire de porter la guerre en Arabie; mais on n'étoit point d'avis qu' Ab dalmélek s'exposât lui-même au dan ger de cette expédition. On lui fit à cet égard des remontrances très sa ges. Il y avoit, disoit-on, à crain dre qu'il ne se trouvât encore des mécontens, qui pourroient profiter de son absence pour exciter des mouvemens dans la capitale. D'ail leurs, le sort des armes étant extrê mement douteux, on lui fit voir quel chagrin il auroit à essuyer, s'il venoit à être battu; & à quel danger il exposoit tous les Ommiades en
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général, s'il arrivoit qu'il fût tué( Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) ou fait prisonnier. [] Le Calife ne désapprouva point leurs raisons; il leur fit néanmoins observer, qu'il ne pouvoit point s'y rendre, parceque l'expédition qu'il méditoit en Arabie demandoit d'être conduite d'une façon parti culière. Il leur dit fort obligeam ment, que s'il ne s'agissoit que de mettre à la tête de l'armée des Gé néraux d'une valeur & d'une ex périence peu commune, il savoit qu'il n'en manquoit pas en Syrie, & que dans ce cas il céderoit avec plaisir à leurs remontrances: mais il ajouta, qu'il étoit à propos d'at taquer Mossab autrement que par les armes; qu'il falloit faire usage de ruse, de manége, d'intrigues; qu'à cet égard il ne pouvoit s'en rapporter qu'à lui-même, & qu'ainsi sa présence étoit absolument néces saire, parceque voyant tout par ses yeux, il lui seroit plus facile de profiter des conjonctures & d'agir en conséquence. [] Abdalmélek partit donc peu après, & alla joindre le gros de ses trou pes au lieu du rendez-vous qu'il
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(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) leur avoit indiqué. Il y avoit déja quelque tems que Khaled-ebn-As sid, un de ses Capitaines de con fiance, étoit parti par ses ordres pour faire quelques tentatives du côté de Basrah. Le Calife avoit aussi envoyé différens émissaires, qui étoient chargés de débaucher quelques-uns des principaux amis de Mossab. Il écrivit directement à Ibrahim-ebn-Alaschtar, & lui fit les plus grandes promesses s'il vou loit passer dans son parti; mais Ibrahim resta toujours fidélement attaché à Mossab. Il lui présenta même la lettre du Calife toute ca chetée; car il n'avoit pas daigné l'ouvrir, se doutant bien qu'il ne s'y agissoit que de propositions qui ne pouvoient s'allier avec sa façon de penser; en effet Abdalmélek ne lui promettoit rien moins que le gouvernement de l'Irak, s'il vouloit abandonner Mossab pour s'attacher à son service. [] (Le Calife rencontre les ennemis & les défait.) [] Abdalmélek ne reçut aucune ré ponse d'Ibrahim. Il apprit seulement par les nouvelles publiques, que Mossab venoit à lui à grandes jour nées, & que son dessein étoit de
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lui livrer bataille en arrivant. Le(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) Calife alla à sa rencontre, avec d'autant plus de confiance, qu'il fut informé dans ce même-tems que Omar-ebn-Abdallah & Mohalleb n'étoient point alors dans l'armée de Mossab. Abdalmélek redoutoit la présence de ces deux Officiers, qui étoient en effet des gens de tête & de main, excellens pour le con seil, hardis & entendus dans l'exé cution. Lors donc qu'il sut que ces deux Capitaines n'étoient point au près de Mossab, il dit à ses Géné raux: Je tiens la victoire pour certai ne, Mossab n'a personne actuellement qui puisse le secourir à propos. [] Les deux armées se rencontrerent enfin dans un endroit appellé Mas kem, où l'on en vint aux mains presqu'en arrivant. Ibrahim-ebn- Alaschtar, l'ami fidéle de Mossab, donna le premier sur les Syriens, & se battit avec beaucoup de bra voure; mais il fut repoussé par Maho met-ebn-Haroun, qui étoit un ad versaire digne de lui. Il retourna néanmoins à la charge, & fit des prodiges de valeur, qui eurent enfin pour lui le succès le plus
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(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) malheureux. Comme il s'exposoit avec la plus grande intrépidité, il reçut un coup qui le renversa mort sur le champ de bataille. [] La perte de ce Capitaine entraîna celle de l'armée de Mossab. Sa ca valerie prit la fuite; les Irakiens l'abandonnerent, de sorte que tout annonçoit une déroute prochaine. Mossab, étonné de cette défection, ne savoit à quoi attribuer son mal heur; mais il ne le sut que trop bien, lorsqu'on lui eut dit qu'Ibra him venoit d'être tué. Il s'écria alors dans son désespoir: O Dieu, je n'ai donc plus d'Ibrahim! Il tâcha cependant de surmonter sa douleur, & fit des efforts surprenans pour ranimer ses troupes & rallier les fuyards. Voyant que sa perte étoit inévitable, il voulut du-moins tirer du danger son fils Issa, qui n'ayant encore que quinze ans, se présen toit par-tout avec toute la bravoure d'un soldat déterminé. Mossab lui dit d'aller promtement à la Mec que, pour informer son oncle Ab dallah-ebn-Zobéir de la défection des Irakiens; mais Issa lui demanda en grace de charger un autre de
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cette commission, & de lui per-(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) mettre de ne pas l'abandonner. Ce jeune Musulman proposa ensuite à son père de faire un effort pour se retirer à Basrah dans le meilleur ordre qu'il seroit possible, & lui représenta que peut-être ce seroit un moyen de rétablir les affaires, qui vraisemblablement alloient se ruiner entièrement si l'on s'obstinoit à faire tête à l'ennemi. Mossab, qui regardoit une retraite comme un deshonneur, lui répondit: Non, mon cher fils, il ne sera pas dit qu'un homme comme moi prenne un parti qui puisse ressembler à une fuite. Il retourna donc contre l'ennemi avec les troupes qui eurent le courage de le suivre; son fils Issa se jetta aussi dans la mêlée pour vaincre, ou plutôt pour mourir avec son père. [] Cependant Abdalmélek, charmé du succès de cette journée, & en mê me-tems touché sensiblement de la valeur & de la brave résistance que faisoit Mossab, lui envoya dire que les affaires étant désespérées pour lui, il lui offroit quartier, & que les choses n'iroient pas plus loin,
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(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) s'il vouloit se rendre. Mossab, quoique réduit à l'extrémité, ré pondit fièrement que des Généraux tels que lui ne quittoient point le champ de bataille qu'ils ne fussent ou vainqueurs ou vaincus. On con tinua donc à se battre; mais ce ne fut pas pour long-tems. Mos sab fut tué dans cette dernière re prise, après avoir vu massacrer son fils sous ses yeux. Le reste des troupes fut bientôt dissipé, & le Calife remporta la victoire la plus complette qu'il pouvoit espérer. [] (La province d'Irak se sou met au Calife.) [] Aussitôt après, Couffah ouvrit ses portes au vainqueur, & le reste de la province d'Irak ne tarda pas à se soumettre à son obéissance. Le Calife signala son entrée dans la capitale par des traits de clémence & de générosité. Il accorda la vie à Jean, frère d'Amrou, qui méri toit cependant la mort, pour avoir passé dans le parti de Mossab après avoir été mis en liberté par Abdal mélek. Jean, par reconnoissance, lui prêta serment de fidélité, & s'at tacha à son service. [] Le Calife, qui avoit été informé du triste état où les Couffiens étoient
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réduits, avoit fait entrer avec lui(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) quantité de provisions qu'il leur fit distribuer. Lui-même donna un re pas superbe dans le château de Couf fah, & il y invita les principaux Officiers & les personnes les plus considérables de la ville. Ce fut-là que la tête de Mossab fut présentée au Calife par un soldat Syrien, le même qui avoit tué ce Général dans la dernière action. Abdalmélek vou lut lui faire présent de mille ducats; mais ce soldat, par un trait de générosité peu commun, refusa de les recevoir, en disant au Calife qu'il n'avoit pas tué Mossab pour avoir une récompense, mais seule ment pour la gloire d'avoir vengé une injure qui lui étoit particu lière. [] La présence de cette tête sanglan te occasionna plusieurs discours, de [] (Superstition d'Abdalmé lek.) la part de ceux qui étoient à table avec le Calife. Il y eut entr'autres un ancien Officier qui fit une ob servation, dont Abdalmélek parut extrêmement frappé. Il lui dit que cette tête étoit la troisiéme qu'il avoit vu apporter dans le château. Celle de Hossein avoit été présentée
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(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) à Obéidallah; celle d'Obéidallahà Mokthar, & enfin celle de Mossab à Abdalmélek. Ce récit, qui ne fut accompagné d'aucune réflexion, fit cependant un effet étonnant sur l'esprit du Calife: il le regarda comme un présage de quelque mal heur qui le menaçoit dans cet en droit, de sorte que pour prévenir le sinistre augure qu'il tiroit de cet événement, il ne se contenta pas de sortir au plus vîte de ce château, il donna de plus des ordres pour qu'il fût promtement démoli. [] (Abdallah harangue les Mecquois sur la mort de Mossab.) [] La nouvelle de la mort de Mossab s'étant bientôt répandue à la Mec que, Abdallah-ebn-Zobéir, son frère, en fut sensiblement touché. Il fit part de sa douleur au peuple de cette ville, dans une harangue qu'il prononça à la louange de Mossab. Il y fit entrer l'éloge de Zobéir, leur père, & parla avec beaucoup de force sur les vertus, la piété & les grandes actions de cet illustre Musulman. Il finit son discours d'une manière qui intéressa tous les Mecquois en sa faveur. Après avoir fait un tableau détaillé de la perfidie si naturelle aux peu-
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ples de l'Irak, & en particulier aux(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) Couffiens, il mit en contraste la fidélité constante & généreuse des peuples de la Mecque, qui com battoient avec tant de persévérance pour la défense de la vérité: aussi leur promit-il une reconnoissance qui ne finiroit qu'avec sa vie; & comme il étoit vraisemblable que les troupes Syriennes ne tarderoient pas à venir mettre le siége devant la Mecque, il protesta que s'il ne lui étoit pas possible de les repous ser, il périroit du-moins le premier les armes à la main à la tête de ses chers Mecquois. [] Mais tandis que ces peuples don noient de jour en jour de nouvelles preuves de leur attachement pour Abdallah, le parti d'Abdalmélek se fortifioit dans les autres cantons de l'Arabie. Ce Calife fit alors une ac quisition très-utile dans la person ne de Mohalleb, Lieutenant de Mossab, qui vint se soumettre à son obéissance, dès qu'il eut appris la mort de son Général. [] Ce Capitaine étoit alors occupé [] (Révolte des Azarakites.) à réprimer les désordres que les Azarakites commettoient dans plu-
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(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) sieurs provinces de l'Arabie. Ces Azarakites étoient une branche des Motazélites, & refusoient, comme eux, de reconnoître aucun gouver nement soit spirituel soit temporel. Il y avoit environ trois ans qu'ils tenoient la campagne, & qu'ils exer çoient toutes sortes de violences & de cruautés. Mohalleb eut avec eux des prises très-fréquentes, & pen dant fort long-tems, sans néan moins pouvoir remporter d'autres avantages que de les empêcher de s'étendre aussi loin qu'ils l'avoient entrepris. [] La mort de Mossab leur donna le tems de respirer, & même de reprendre une nouvelle vigueur, par la résolution que Mohalleb a voit prise d'aller trouver le Ca life pour se ranger sous son obéis sance. L'hommage d'un Officier de sa considération avoit été très-bien reçu; & Abdalmélek l'avoit mis en situation de ne pas se repentir de cette démarche, lorsqu'il l'em ploya dans la distribution qu'il fit des différentes charges aux Grands de sa cour. Il donna à Baschar, un de ses frères, le gouvernement
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de Couffah. Khaled eut celui de(Abdalme lek. Hégire 71. Ere Chr. 690.) Basrah, & Mohalleb fut nommé Lieutenant de la province d'Ahouaz, qui fait partie du Khousistan, & il eut de plus la surintendance du tribut de toutes les places dépen dantes de cette province. [] Abdalmélek partit peu après pour [] (Hégire 72. Ere Chr. 691. Les Azara kites rem portent un avantage sut les troupes du Calife.) se rendre en Syrie. On reprit alors la guerre contre les Azarakites, & ce fut Khaled qui se chargea de la poursuivre. Il fit commander les troupes qu'il y envoya par Abda laziz, son frère; mais le succès ne fit pas honneur à son choix. Ab dalaziz fut battu, & sa femme qui avoit voulu l'accompagner dans cet te expédition, fut faite prisonnière dans la déroute de ses troupes. La prise de cette femme causa une grande altercation entre ceux qui prétendoient l'avoir, à cause de sa beauté. Pendant cette dispute, un des principaux d'entr'eux trouvant mauvais que l'on fût en querelle sérieuse pour un pareil sujet, ter mina le différend par un coup de sabre dont il abattit la tête de cette femme. [] Abdalaziz, doublement accablé
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[] (Abdalme lek. Hégire 72. Ere Chr. 691. Le Calife en fait des re proches à Khaled.) par sa défaite, & par la perte de ce qu'il avoit de plus cher, eut encore le chagrin d'appren dre qu'on rejettoit sur lui l'échec qu'on venoit de recevoir. Le Ca life s'en expliqua ouvertement, dans la lettre qu'il écrivit à Kha led, en réponse à celle par laquelle celui-ci lui avoit mandé le triste événement de la dernière bataille. Abdalmélek le blâma d'avoir confié le commandement des troupes à un homme aussi peu expérimenté que Abdalaziz, & lui demanda où étoit donc alors le brave Mohalleb, & pourquoi il n'avoit pas pensé à em ployer un Capitaine si renommé par la pénétration de son esprit, & par la sagesse de sa conduite. Il finit sa lettre par lui recommander de recruter ses troupes, afin de re prendre au plutôt la guerre contre les Azarakites; il lui enjoignit en même-tems de consulter Mohalleb sur tout le détail de cette campa gne, & ne de rien entreprendre à cet égard sans le conseil de cet Officier. [] Khaled se trouva un peu humilié de l'ordre que lui donnoit le Ca-
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life: il s'y soumit néanmoins, &(Abdalme lek. Hégire 72. Ere Chr. 691.) manda à Mohalleb de le venir trou ver au plutôt. Ils concerterent en semble les mesures qu'il falloit pren dre pour attaquer les Azarakites avec avantage, & partirent peu après pour aller à leur rencontre. [] Ils les trouverent près de la ville [] (Les Azara kites sont battus.) d'Ahouaz, jusqu'où ils s'étoient avancés. Mohalleb ayant remarqué que les ennemis avoient sur la ri vière voisine un nombre considéra ble de bateaux, voulut d'abord s'en emparer; mais les Azarakites le pré vinrent; & comme la plupart de ces bateaux leur étoient devenus inu tiles, ils y mirent le feu pour em pêcher les troupes du Calife de s'en saisir & de s'en servir contre eux. Ils se cantonnerent ensuite dans leurs retranchemens, & y demeu rerent près de vingt jours, sans qu'il fût possible de les attirer au combat. Ils en sortirent enfin, & se présenterent en bataille. Il y eut alors une action des plus sanglantes qu'on eût vues depuis long-tems. Les Azarakites, après avoir soute nu avec la plus grande bravoure les efforts de leurs ennemis, furent
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(Abdalme lek. Hégire 72. Ere Chr. 691.) contraints de plier; & bientôt on les mit dans une déroute entière. On envoya après eux des troupes qui firent un carnage terrible de ceux qu'ils purent joindre, & ils les poursuivirent ainsi jusque dans la Perse. [] Cette victoire, & les autres avan tages qu'Abdalmélek avoit rempor tés, le mirent en situation de pen ser à réduire Abdallah-ebn-Zobéir, qui étoit alors le seul ennemi qui lui restât à combattre. Ce fier Mu sulman se soutenoit toujours sur le trône de la Mecque où il prenoit le titre de Calife, & paroissoit en disposition de ne le quitter qu'avec la vie. [] (Hégiage de mande à commander les troupes contre Ab dallah.) [] Abdalmélek réunit donc alors toutes ses troupes pour aller atta quer son rival, & il confia le com mandement de son armée à un Ca pitaine nommé Hégiage, homme très-célébre parmi les Arabes, & dont l'éloquence égaloit la valeur. Il s'étoit présenté lui-même au Ca life pour cette expédition, & ré pondoit du succès, en conséquen ce d'un songe qu'il avoit fait. J'ai rêvé, dit-il à Abdalmélek, que je
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saisissois le fils de Zobéir, & que je(Abdalme lek. Hégire 72. Ere Chr. 691.) l'écorchois: ainsi, Commandant des Fidéles, ajouta-t-il, envoyez-moi contre lui, je veux périr si je ne vous le livre mort ou vif. [] La résolution avec laquelle Hé giage demandoit de marcher contre Abdallah paroissant au Calife d'un très-heureux augure pour la suite de cette entreprise, il ne fit point difficulté de lui donner le comman dement de ses troupes. Hégiage se prépara aussitôt à partir pour la Mecque; & afin de faire voir aux habitans de cette ville combien peu il les redoutoit, il leur écrivit en ces termes: [] Je vous avertis que je vais assiéger [] (Lettre qu'il adresse aux Mecquois.) votre ville; je ne quitterai point vos murailles que je n'en sois le maître: je vous écouterai si vous me faites des propositions raisonnables; je sais que vous êtes sous la tyrannie d'Ab dallah qui veut mourir avec son titre, fût-ce sous les ruines de votre ville; songez à votre salut. [] Peu après le départ de cette let tre, Hégiage se mit en marche à la tête de ses troupes. Abdallah, de son côté, se prépara à le bien
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(Abdalme lek. Hégire 72. Ere Chr. 691.) recevoir. Mais ne voulant pas at tendre qu'il fût dans le voisinage du territoire de la Mecque, il en voya à sa rencontre divers détache mens de cavalerie pour le harceler durant sa route. Ces préliminaires ne furent point heureux pour Ab dallah; il y eut entre les partis en nemis de fréquentes escarmouches parfaitement soutenues des deux côtés; cependant les troupes Mec quoises furent presque toujours bat tues. Ces avantages n'empêcherent pas le Général Syrien de rassembler dans sa marche des renforts consi dérables, qu'il se fit fournir par les Gouverneurs des différentes pro vinces, selon les ordres qu'ils en avoient du Calife. [] (Il assiége la Mecque.) [] Hégiage, muni de tant de forces, parut enfin en présence de la Mec que, & fit l'investissement de la place. Peu après, les attaques com mencerent avec beaucoup de fureur, sans néanmoins aucune réussite, par la bravoure avec laquelle les assié gés se défendirent. Le siége se sou tint ainsi près de huit mois, avec fort peu de succès de la part des Syriens, qui commencerent à mur-
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murer des fatigues cruelles qu'ils(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692.) avoient à essuyer. Effectivement, le tems étoit devenu si orageux, que les troupes qui étoient exposées [] (Décourage ment des troupes Sy riennes.) aux injures de l'air, ne pouvoient plus les soutenir; mais ce fut bien autre chose, lorsqu'un tonnerre af freux se mêlant à l'orage, fit pen dant plusieurs jours un fracas épou ventable, & tua douze soldats dans leur armée. [] Cet accident leur fit perdre en tièrement courage. Ils crurent que le ciel se déclaroit contre leur en treprise, & que la mort de ces douze soldats étoit un présage cer tain de ce qui arriveroit à ceux qui s'obstineroient à continuer le siége. [] Hégiage se trouva alors très-em- [] (Hégiage les ranime.) barrassé. Ce n'est pas qu'il eût la foiblesse d'maginer que le tonnerre fût autre chose qu'un effet purement naturel; mais il s'agissoit de guérir des imaginations vivement ébran lées, & la chose n'étoit pas facile. Heureusement pour lui, la foudre tomba aussi dans la ville, & tua quelques-uns des gens d'Abdallah. Hégiage alors saisissant cette occa-
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(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692.) sion, en profita pour rétablir les esprits de ses soldats & ranimer leur courage: Vous voyez, leur dit- il, que le tonnerre n'épargne pas plus vos ennemis que vous-mêmes. La dif férence qu'il y a, c'est que vous obéis sez à Dieu, eux au contraire lui dé sobéissent. Cette courte harange fit son effet, & les Syriens reprirent les attaques avec une nouvelle vi gueur. [] (Abdallah est abandonné de ses deux fils.) [] Mais ce qui contribua le plus à les faire marcher avec ardeur à l'en nemi, ce fut lorsqu'ils furent in formés du désordre qui regnoit dans la place. La désertion se mit dans les troupes d'Abdallah; ses meil leurs amis l'abandonnerent; & l'on vit entr'autres ses propres fils Ham zah & Hobéid arriver au camp, & demander à conférer avec Hégiage pour faire avec lui leur traité en particulier. [] (La mère d'Abdallah l'encourage à soutenir son entreprise.) [] Abdallah, dont les forces étoient épuisées par les fatigues que la lon gueur de ce siége lui avoit fait es suyer, tomba tout-à-coup dans le plus grand abattement, lorsqu'il se vit ainsi abandonné, & à la veille de succomber sous les efforts de
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l'ennemi. Une seule personne le(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692.) soutenoit alors, & tâchoit de ra nimer ses esprits: c'étoit sa mère, femme infiniment respectable par son esprit, son courage & son at tachement à sa religion. Elle étoit petite-fille de l'illustre Calife Abou becre, & avoit toujours parfaite ment soutenu par sa conduite la noblesse de son origine. [] Cette courageuse Musulmane, quoiqu'âgée alors de quatre-vingt- dix ans, avoit conservé toute sa tête, & une force d'esprit supérieure à tous les événemens. Elle avoit presque toujours participé aux dif férentes opérations de la défense de la Mecque; & elle avoit sur- tout redoublé ses soins, lorsqu'elle s'étoit apperçue du désespoir auquel il paroissoit que son fils se laissoit aller. On la voyoit le suivre jusque sur les ramparts de la place; elle lui faisoit porter des rafraîchisse mens, & en donnoit aussi aux sol dats qui combattoient sur la brè che. Sa présence, ses secours, ses conseils soutinrent pendant quelque tems le courage des Mecquois; mais la défection de quantité d'Of-
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(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692.) ficiers des plus considérables qui passerent chez l'ennemi, fut un coup affreux qui fit perdre tête au Général. [] Il fit part à sa mère de la situation cruelle où il se trouvoit réduit; & voyant qu'avec le peu qui lui res toit de troupes, il n'avoit plus que quelques momens de résistance à opposer aux ennemis, il lui deman da s'il ne feroit pas mieux de se rendre, afin d'avoir du-moins des conditions avantageuses. [] Elle s'éleva hautement contre cet te proposition, & fit observer à son fils, qu'en se rendant pour sauver sa vie, il s'exposoit à devenir le mépris de la maison des Ommiades, & qu'il ne pouvoit mériter d'esti me, qu'autant qu'il soutiendroit jusqu'aux dernières extrémités le parti qu'il avoit embrassé jusqu'a lors. Il faut plutôt choisir la mort, lui dit-elle, que de manquer à son devoir. [] Abdallah parut subitement répren dre ses esprits pendant le discours de sa mère; & dès qu'elle eut cessé de parler, il lui protesta avec vi vacité, que les généreux sentimens
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qu'elle venoit d'exprimer étoient(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692.) précisément les siens; qu'il n'avoit jamais aimé le monde, ni desiré de vivre; & que s'il s'étoit élevé contre les Califes de Syrie, ce n'avoit jamais été que par zéle pour la Religion & pour l'honneur de Dieu. Il ajouta qu'il étoit absolu ment déterminé à mourir, plutôt que d'écouter aucune proposition de la part des ennemis. Il consola ensuite sa mère sur un événement qui, malgré la fermeté qu'elle té moignoit, ne manqueroit pas de lui déchirer le cœur; mais il la pria de ne pas s'affliger avec excès, & de penser seulement qu'elle avoit eu un fils qui n'avoit jamais mar ché sur les traces des méchans, & qui ne s'étoit jamais attiré aucun reproche. Vous savez, Seigneur, s'é cria-t-il en s'adressant à Dieu, que je ne parle pas ainsi pour ma justi fication; mais pour la satisfaction de ma mère. [] Il voulut partir à l'instant pour aller terminer sur les remparts ses exploits & sa vie; mais sa mère l'arrêta, pour lui faire prendre un breuvage de musc, afin de le for-
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(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692) tifier. Elle lui dit que s'il étoit tué dans le combat, il devoit être per suadé qu'il mourroit martyr. Ab dallah lui répondit que l'idée de la mort n'avoit plus rien d'effrayant pour lui, & qu'il n'appréhendoit seulement que d'être exposé après sa mort aux insultes de ses enne mis. Elle ne lui répliqua que par cette comparaison: Une brebis tuée ne sent point quand on l'écorche. En suite elle le congédia. (Abdallah est tué dans une attaque.) [] Abdallah marcha donc aussitôt contre les ennemis; & inspirant à ses troupes la même ardeur dont il étoit animé, il combattit à leur tête, & fit des efforts prodigieux qui étonnerent les assiégeans. Il en tua un grand nombre de sa propre main; & avec le secours des trou pes qui l'accompagnoient, il vint à bout de repousser & même de culbuter dans les fossés de la place tous ceux qui se présenterent pour appuyer les premiers. Mais la mul titude des assaillans l'obligea enfin de reculer à son tour; & l'ennemi gagnant toujours du terrein pied à pied, le brave Abdallah lui fai sant toujours face, en massacra
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encore plusieurs avant que d'être(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692.) enveloppé. Enfin ce grand homme n'ayant plus pour se défendre que sa lance & son épée, trouva moyen de tenir encore quelque tems. Il se retira dans un endroit de la Mec que où il ne pouvoit être pris par les côtés, & se battit alors avec une fureur qui empêcha l'ennemi de l'approcher. Les soldats Syriens n'osant l'attaquer de près, & n'ayant plus de fléches pour le tirer de loin, se servirent alors de tout ce qu'ils purent trouver sous leurs mains. Ils lancerent contre lui des pierres, des tuiles, des briques, & l'accablerent de façon qu'il lui fut impossible de parer leurs coups. On assure que ce grand Capitaine voyant le sang ruisseler de sa tête, s'écria: Le sang de nos blessures tombe sur nos pieds & non sur nos talons, voulant dire par-là, selon l'expres sion d'un Poëte Arabe, qu'il n'a voit point tourné le dos à l'ennemi. [] Enfin, après avoir tenu encore quelque tems, il succomba sous les efforts des Syriens, qui tombant sur lui à l'envi l'un de l'autre, acheverent de le tuer & lui cou-
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(Abdalme lek. Hégire 73. Ere Chr. 692.) perent la tête. On alla à l'instant annoncer sa mort à Hégiage, qui aussitôt se prosterna contre terre pour rendre graces à Dieu du suc cès qu'il avoit accordé à ses armes. [] Ce fut ainsi que termina ses jours le célébre Abdallah, après avoir possédé le titre de Calife dans la Mecque pendant neuf années entières. Tous les Historiens font l'éloge de la grandeur de son cou rage; mais ils conviennent en mê me-tems qu'il étoit extrêmement ava re. C'est ce qui a donné lieu à un proverbe fort commun parmi les Arabes, qui est: qu'avant Abdal lah-ebn-Zobéir, on n'avoit jamais vu un vaillant homme qui n'eût été li béral. [] La mort de ce grand homme, & la prise de la Mecque, assu rerent au Calife de Syrie la con quête de presque toute l'Arabie. Les peuples, à l'exception de quel ques pelotons de rebelles, recon nurent Abdalmélek pour légitime Calife, & lui prêterent serment de fidélité entre les mains de Hé giage. [] Ce Général employa l'année sui
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vante à établir de plus en plus l'au- [] (Abdamed- lek. Ere Chr. 693 Hégiage ré tablit le pé lerinage de la Mecque.) torité d'Abdalmélek; & afin de lui concilier insensiblement les cœurs de ses nouveaux sujets, il chercha à les intéresser du côté de la re ligion. Il imagina à cet effet de re mettre les choses à la Mecque sur le même pied qu'elles étoient du tems de Mahomet. Il fit donc dé molir tout ce qu'Abdallah avoit ajouté à la grande Mosquée de cette ville, & remit ce bâtiment dans la même forme qu'il avoit été du vi vant du Prophéte. Ce changement fit plaisir à un grand nombre de zélés Musulmans; & l'on vit alors les pélerinages de la Mecque deve nir plus fréquens qu'ils ne l'avoient été depuis long-tems. Abdalmélek lui-même vint y faire un voyage, & témoigna être fort satisfait de la conduite que Hégiage avoit tenue dans les arrangemens qu'il avoit imaginés. [] Ce Calife, peu après la prise de(Il soumet au Calife le restes des re belles.) la Mecque, avoit déja témoigné sa reconnoissance à ce Général, en joi gnant en sa faveur les gouvernemens de l'Hégiaz & de l'Irak à ceux du Khorassan & du Ségestan. Hégiage,
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(Abdalme lek. Hégire 74. Ere Chr. 693.) de son côté, avoit répondu aux bon tés du Calife, en prenant toutes les mesures possibles pour ramener à son parti différens corps de rebel les, qui paroissoient de tems en tems les armes à la main. On lui reprocha seulement d'avoir exercé trop de cruautés, & sur-tout à Mé dine où il sembloit que ce Général eût formé le dessein d'exterminer ou de faire déserter tous les habi tans. Il agit aussi durement avec ceux des Irakiens ou des Basriens qui oserent s'élever contre le Cali fe; & malgré les clameurs & les différentes menées des rebelles, il fut assez habile ou assez heureux pour dompter tous les ennemis d'Abdalmélek. [] (Hégire 75. Ere Chr. 694. Nouvelle révolte con tre le Calife.) [] Il y eut cependant deux chefs de parti qui lui donnerent beaucoup d'embarras. L'un s'appelloit Saleh, & l'autre Schébid. Ils avoient for mé ensemble une conjuration pour assassiner Abdalmélek dans un péle rinage que ce Calife étoit venu faire à la Mecque. Ils s'y rendirent donc sous le même prétexte; mais ils furent bientôt obligés de se sauver, parcequ'ils surent que leur conju-
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ration avoit été découverte. Loin(Abdalme lek. Hégire 75. Ere Chr. 694.) de renoncer à leur dessein, ils en treprirent de se déclarer ouverte ment contre le Calife, & réussirent à rassembler des troupes à la tête desquelles ils commencerent par ravager la campagne dans un can ton de la Mésopotamie, province qui avoit alors pour Gouverneur un ancien Officier nommé Mervan. [] Ce Gouverneur ayant été bien tôt informé de ce désordre, réso lut d'y remédier. Mais sur la nou velle qu'il reçut que les rebelles n'avoient qu'un très-petit nombre de troupes, il les méprisa, & n'en voya contre eux que de légers dé tachemens, qui formoient à la vé rité plus de monde que n'en avoient les rebelles; mais il s'en falloit bien qu'ils fussent en état de les forcer, parcequ'il n'y avoit point de soldat dans le parti de Saleh & de Sché bid qui ne valût vingt autres Maho métans. Aussi les troupes qu'on en voya contre eux furent presqu'en tièrement défaites, & leur Com mandant fut tué dans une action. Cette victoire augmenta dans les chefs le goût de la révolte; ils firent
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(Abdalme lek. Hégire 75. Ere Chr. 694.) de nouvelles levées; & leurs trou pes qui jusqu'alors n'étoient presque composées que de fantassins, for merent alors un gros corps de ca valerie, au moyen des chevaux qu'ils avoient enlevés à leurs enne mis dans la dernière bataille. [] (Hégire 76. Ere Chr. 695. Les rebelles perdent une bataille.) [] Hégiage, indigné de l'insolence de ces rebelles, envoya des troupes sous les ordres de Hareth Alham dani, & lui recommanda de faire les derniers efforts pour éteindre ce parti. Cet Officier les ayant joints près de Modbage, place voi sine de Mossul capitale de Mé sopotamie, les attaqua presqu'en arrivant, & les poussa avec tant de fureur, que Saleh le premier des chefs, & un grand nombre de ses principaux Officiers, furent tués au premier choc. Schébid pensa pé rir aussi dans cette action. Il fut renversé de cheval, & alloit être foulé aux pieds de sa propre cava lerie, lorsque, heureusement pour lui, ses gens réussirent à le tirer d'embarras. Dès qu'il fut remonté à cheval, il fit les plus grands ef forts pour tenir contre l'ennemi; mais voyant que les pertes que ses
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gens avoient faites dans le premier(Abdalme lek Hégire 76. Ere Chr. 695.) choc les avoient considérablement affoiblis, il prit le parti de faire sa retraite dans un château abandonné qui étoit peu éloigné du champ de bataille. Tout cela se passa avec le plus bel ordre; & les rebelles fi rent si bonne contenance, qu'on n'osa les attaquer dans leur re traite. [] On les investit néanmoins dans [] (Ils sont in vestis dans un château où on met le feu.) ce château, & l'on résolut de les y faire périr. Alhamdani fit appor ter aux portes une quantité consi dérable de bois, & il ordonna qu'on y mît le feu, & qu'ensuite chacun songeât à prendre quelque repos, parceque l'issue du château se trou veroit assez bien gardée par les flam mes, pour qu'on n'eût point à crain dre que les rebelles pussent franchir cet obstacle. [] Cet ordre ayant été exécuté, les troupes d'Alhamdani ne penserent qu'à profiter du reste de la nuit pour se reposer, comptant bien, comme le Général leur promettoit, que le lendemain il ne leur échapperoit pas un seul de ceux qui s'étoient ré fugiés dans le château.
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(Abdalme lek. Hégire 76. Ere Chr. 695.) [] Schébid, voyant le péril dont il étoit menacé, s'il ne faisoit un ef fort dès cette même nuit pour se [] (Ils en sor tent & tail lent en pieces l'armée du Calife.) tirer d'affaire, parla à ses gens, & les détermina facilement à tout ris quer pour s'ouvrir un passage, pen dant que leurs ennemis, au moyen des mesures qu'ils avoient prises, jouissoient de la plus grande sécu rité. La nécessité des conjonctures animant leur industrie, ils réussi rent à se faire un passage; & les assiégeans furent extrêmement sur pris lorsque vers l'heure de minuit, ils virent fondre dans leur camp Schébid & ses soldats, qui firent un carnage affreux de tout ce qu'ils trouverent en leur chemin. Alham dani fit sonner l'allarme, & ras sembla autour de lui quelques trou pes pour arrêter ces furieux; mais tous ceux qui se présenterent pé rirent sous le fer de l'ennemi. Le Général lui-même reçut un coup violent qui le renversa. Ses gens le secoururent assez promtement pour l'emporter hors de la mêlée; & comme il n'étoit que légerement blessé, il voulut encore faire une tentative pour repousser l'ennemi;
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mais ce nouvel effort ne servit qu'à(Abdalme lek. Hégire 76. Ere Chr. 695.) faire massacrer quelques-uns des plus braves de ses gens. Le reste prit la fuite, & le Général fut trop heureux de pouvoir se sauver avec eux. [] Cette victoire rendit Schébid plus fier & plus entreprenant qu'il ne l'avoit encore été: & quoique ses troupes fussent peu nombreuses, il se crut néanmoins en état de faire tête à quiconque oseroit venir à sa rencontre. Hégiage éprouva à son tour combien ce chef de révoltés étoit redoutable. Ayant entrepris de marcher en personne pour le ré duire, il eut le chagrin de se voir maltraité en différentes occasions, & d'être obligé de suspendre ses poursuites, pour attendre des ren forts, sans lesquels il voyoit bien que ce formidable adversaire auroit toujours l'avantage. Il fit sa retraite à Basrah, & laissa à Schébid la liber té de la campagne. [] Celui-ci en profita, & eut l'in-(Hégire 77. Ere Chr. 696.) solence d'aller attaquer Couffah avec le peu de monde qu'il avoit. Il réus- [] (Ils prennent Couffah.) sit néanmoins à s'emparer de la pla ce. Ce fut-là que Hégiage alla le
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(Abdalme lek. Hégire 77. Ere Chr. 696.) chercher, lorsqu'il eut rassemblé des troupes. Il s'approcha de Couf fah avec quinze ou seize mille hom mes. Schébid, qui n'avoit tout au plus alors que six à sept cens hom mes, eut la témérité de se présen ter devant lui en bataille. Il en fut bien puni; car l'action s'étant en gagée, la valeur de ce Général & l'intrépidité de ses troupes ne pu rent tenir long-tems contre un corps [] (Hégiage les défait.) si nombreux. Les rebelles firent ce pendant des prodiges de bravoure; mais Schébid ayant vu périr son frère, sa femme même, & plusieurs de ses plus braves soldats, il fut contraint de prendre la fuite avec le peu qui lui restoit. Il se sauva sur les frontières de Perse, où il fut vivement harcelé par un corps de Syriens à qui il en couta cependant plus de cent soldats, que Schébid leur tua pendant qu'on le poursui voit. Il eut bientôt de nouveaux as sauts à soutenir, lorsqu'étant arrivé à un pont sur le Tigre, les Syriens voulurent lui en disputer le passage. [] (Schébid, leur chef, se noie en pas sant le Tigre.) Quoiqu'il n'eût alors que cent hom mes de reste de ses troupes, il vou lut néanmoins forcer ce passage;
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mais dans le tems qu'il étoit aux(Abdalme lek. Hégire 77. Ere Chr. 696.) prises sur ce pont, son cheval s'étant effarouché, se renversa & tomba avec lui dans le Tigre, où ce grand Capitaine se noya. Son corps ayant été retiré du fleuve, on cou pa la tête que l'on envoya à Hé giage. [] La mort de ce chef des rebelles(Hégire 82. Ere Chr. 701.) mit fin aux troubles qui s'étoient élevés dans l'intérieur de l'Empire des Mahométans depuis Ali. Les peuples vécurent assez tranquille ment pendant quelques années, c'est- à-dire, jusqu'à l'an quatre-vingt- deuxiéme de l'Hégire, qu'il y eut de nouvelles dissensions occasion nées par la haine que Hégiage avoit contre un Capitaine nommé Abdar rahman. [] Hégiage, qui avoit envie de s'en [] (Abdatrah man est re connu Gou verneur de l'Irak.) défaire, l'envoya avec fort peu de troupes pour porter la guerre dans le pays des Turcs. Abdarrahman obéit; mais ayant reçu dans sa route un avis secret des mauvaises inten tions de Hégiage, il en fit part à ses gens, & leur fit entendre que la sommission dont on venoit de les charger, n'avoit d'autre but que de
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(Abdalme lek. Hégire 82. Ere Chr. 601.) les faire tous périr dans cette expé dition. Les Officiers & les soldats, également indignés de l'odieux pro jet de Hégiage, résolurent aussitôt de s'en venger; & ils commencerent par protester qu'ils ne le reconnois soient plus pour Gouverneur de l'I rak, & ils prêterent à l'instant ser ment de fidélité à Abdarrahman en cette qualité. [] (Il se lie avec les Turcs, & prend plu sieurs avanta ges sur Hé giage.) [] Abdarrahman, charmé des dispo sitions de ses troupes, continua ce pendant de marcher jusque vers les frontières des Turcs, mais ce ne fut que pour conclure un traité avec le Souverain du pays: aussitôt après il regagna l'Irak, & il ne fit point de mystère du dessein qu'il avoit d'attaquer Hégiage, & de se venger de sa persidie. Celui-ci ayant été bientôt informé du projet d'Abdar rahman, résolut de le prévenir, & marcha à sa rencontre avec un corps de troupes très-nombreux. Malgré cette précaution, Hégiage fut battu au premier choc; & le vainqueur profitant de cet avantage, se jetta promtement dans Basrah, où il savoit que son ennemi étoit dé resté.
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[] Les habitans le reçurent avec des(Abdalme lek Hégire 82. Ere Chr. 701.) acclamations dont il dut être ex trêmement flaté; & même dans les premiers accès de leurs transports, ils ne se contenterent pas de renon cer à l'obéissance de Hégiage com me leur Gouverneur, ils allerent jus qu'à protester contre le serment de fidélité qu'ils avoient fait au Calife, & ils reconnurent Abdarrahman à sa place. [] Hégiage, qui n'étoit pas homme à laisser à son rival le tems d'éta blir son autorité, tenta une seconde attaque, & fut battu comme il l'a voit été la première fois. Abdarrah man, voulant profiter de sa victoi re, passa chez les Couffiens, qu'il trouva très-indisposés contre Hé giage, dont le gouvernement étoit devenu pour eux un joug insuppor table. Les habitans de Couffah imi terent donc les Basriens, de sorte qu'Abdarrahman se vit également reconnu dans ces deux places. Hé giage, au désespoir de voir sa ré putation ternie par tant d'avanta ges remportés sur lui à la tête mê me de ses troupes, entreprit de faire un dernier effort pour répa-
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(Abdalme lek. Hégire 82. Ere Chr. 701.) rer des disgraces si humiliantes. [] Il rassembla le plus de troupes qu'il lui fut possible. Son rival fit [] (Hégiage ras semble des troupes, & le défait.) la même chose de son côté; mais ce fut avec un bien plus grand succès, parceque la dureté de Hégiage ayant révolté la plupart des esprits, on aimoit mieux se ranger sous les éten dards d'Abdarrahman, qui avoit, ou paroissoit avoir, beaucoup de douceur & de modération. Celui- ci se vit donc bientôt à la tête de cent mille hommes. Hégiage auroit eu bien de la peine à mettre sur pied assez de troupes pour faire face à tant de monde; mais comme Ab dalmélek étoit personnellement in téressé dans sa cause, il lui envoya de nombreux détachemens de Syriens, au moyen desquels il fut bientôt en état de tenir la campagne. [] Les deux armées s'étant mises en marche, se trouverent en présence près d'un endroit appellé Daïrkor rah. Elles se redouterent assez l'une l'autre pour prendre chacune leur sureté. Elles travaillerent donc res pectivement à se mettre hors d'in sulte, au moyen de forts retranche mens dont elles revêtirent leur
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camp. Ces troupes resterent ainsi(Abdalme lek. Hégire. 82. Ere Chr. 701.) près de trois mois dans la même position; ce ne fut cependant pas sans rien faire, car il ne se passa presque point de jour qu'il n'y eût des actions particulières, & des es carmouches très-sanglantes, dans lesquelles les succès parurent assez également partagés. Mais enfin une dernière action qui ne s'étoit enga gée qu'entre des détachemens par ticuliers, que l'on faisoit appuyer de tems en tems par de nouveaux corps de troupes, devint à la fin une ba taille générale qui eut le succès le plus malheureux pour le parti d'Ab darrahman. Ses troupes furent mises dans une entière déroute. Ce Gé néral entreprit en vain de les rallier, il fut contraint lui-même de se mêler parmi les fuyards pour échapper à son ennemi. [] Il alla se réfugier à Sahan, où il(Abdarrah man est fait prisonnier, puis sauvé par le Roi des Turcs.) fut bientôt arrêté par un détache ment de cavalerie qui s'étoit mis à sa poursuite; mais Zentil, Roi des Turcs, qui avoit conçu beaucoup d'estime pour ce Général depuis le dernier traité qu'ils avoient conclu ensemble, entreprit de le délivrer,
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(Abdalme lek. Hégire 82. Ere Chr. 701.) & il y réussit. Hégiage n'en fut pas plutôt informé, qu'il envoya vers Zentil pour lui demander Abdar rahman; & en cas de refus, il le fit menacer d'entrer dans son pays avec son armée victorieuse, & dy mettre tout à feu & à sang. [] Zentil, qui ne se sentoit pas en état de résisser à des troupes si nom breuses, & conduites par un Géné ral qui ne connoissoit aucun ména gement, fut très-embarrassé de la réponse qu'il devoit faire. Il ne vou loit point s'attirer un ennemi tel queHégiage; il ressentoit d'ailleurs une peine infinie à lui livrer un homme à qui il avoit donné asyle (Abdarrah manse donne la mort à lui- même.) dans ses états. Dans une conjonctu re aussi embarrassante, Abdarrah man termina lui-même toutes les difficultés par un coup de désespoir. Ce Général craignant à chaque ins tant d'être mis entre les mains d'un ennemi cruel qui insulteroit à sa situation, & le feroit périr d'une mort infâme, prit le parti de ter miner ses jours & ses malheurs, en se précipitant du haut de la maison que Zentil lui avoit don née pour retraite. Après la mort de
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ce rebelle, la paix se rétablit insen-(Abdalme lek.) siblement dans l'Arabie, & tous les peuples reconnurent unanime ment le Calife de Syrie pour Sou verain. [] Hégiage, comblé de gloire, ne(Hégire 83. Ere Chr. 702.) songea plus qu'à goûter les avanta ges de la paix qu'il venoit d'établir,(Hégiage bâ tit la ville de Vasset ou Vassit.) & à faire respecter l'autorité d'Ab dalmélek dans toutes les provinces dépendantes de son gouvernement de l'Irak. Ce fut alors qu'il fit bâ tir une ville sur le Tigre qu'il ap pella Vasset ou Vassit: nom qui en Arabe signifie milieu. Il nomma ainsi cette ville, parcequ'effectivement elle est située dans un territoire qui tient le milieu entre Couffah & Basrah. [] Abdalmélek ne jouit pas long-(Hégire 86. Ere Chr. 705.) tems du plaisir de voir la tranquil lité établie dans ses Etats. Il mou-(Mort du Ca life Abdal mélek.) rut l'an quatre-vingt-sixiéme de l'Hégire, âgé de soixante ans, & vers la vingtiéme année de son re gne. Ebn-Athir, Auteur Arabe, rapporte que ce Prince étoit attaqué d'une maladie que les Médecins avoient déclarée mortelle, si on lui donnoit à boire: cependant la
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(Abdalme lek. Hégire 86. Ere Chr. 705.) soif étant devenue si violente qu'il lui étoit impossible de la suppor ter, il ordonna à Valid, son fils, de lui donner à boire. Valid, qui aimoit son père, refusa d'obéir, en conséquence de la défense des Médecins. Le Calife ayant demandé la même chose à Fatime, sa fille, Valid s'y opposa; mais Abdalmélek se mettant en colère, déclara à son fils qu'il le deshériteroit s'il ne lais soit faire sa sœur. Valid fut donc contraint de se rendre, & le Calife n'eut pas plutôt avalé le fatal verre d'eau qu'il avoit tant demandé, qu'on le vit l'instant d'après tom ber dans une grande foiblesse qui l'emporta au bout de quelque tems. [] Ce Calife étendit sa puissance beaucoup plus loin que ses prédé cesseurs, sans néanmoins faire aucun usage des grandes qualités qu'il avoit eues avant de parvenir à la couronne. Abulféda rapporte en effet, que ce Prince perdit tout son mérite en montant sur le trône; mais il eut le bonheur d'avoir d'ex cellens Capitaines, par le ministère desquels ses entreprises eurent le succès le plus heureux.
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[] On le taxa de l'avarice la plus(Abdalme lek. Hégire 86. Ere Chr. 705.) sordide: c'est ce qui lui fit don ner le surnom de Rasch-al-Hagiar, c'est-à-dire, sueur de la pierre. On l'appella aussi Aboul-Zebbad, qui signifie, Père des mouches, par op position à l'effet que produisoit son haleine sur ces insectes: on assure qu'elle étoit d'une odeur si insup portable, que les mouches qui s'ap prochoient de ses lévres tomboient mortes sur le champ. [] Il laissa quatre enfans qui regnerent après lui, savoir Valid, Soliman, Yé sid, & Hescham. On raconte que la destinée de ces enfans lui fut annon cée par un Musulman nommé Saad, qui passoit pour être très-expert dans l'explication des songes. Ab dalmélek ayant rêvé qu'étant dans la partie la plus respectable du tem ple de la Mecque, il avoit utiné contre la muraille, & ce même songe lui étant revenu dans quatre nuits différentes, Saad qu'il consulta à ce sujet, lui prédit que quatre de ses enfans parviendroient au Califat; & en effet ils mon terent tous les quatre sur le trône. [] On assure qu'il fut le premier qui
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(Abdalme lek. Hégire 86 Ere Chr. 705.) fit frapper la monnoie chez les Ara bes: on ne se servoit auparavant que de celle des Grecs & des Per [] (Ce Calife fait battre une nouvelle monnoie.) sans. Abdalmélek fit mettre sur la sienne cette inscription: Dites, il n'y a qu'un seul Dieu. Cette devise étoit celle que le Calife mettoit au commencement des lettres qu'il écri voit à l'Empereur Grec; il nommoit ensuite le Prophéte avec la date de l'Hégire. Cette façon d'écrire ayant déplu à l'Empereur Grec, il manda au Calife de la changer, sinon qu'il feroit battre une monnoie où Maho met seroit nommé d'une façon qui ne lui feroit pas plaisir. Abdalmélek, choqué de cette menace, & ne vou lant rien changer dans la forme de ses lettres, résolut de proscrire la mon noie des Grecs, & d'en faire frap per une qui auroit cours dans ses Etats. Voilà quelle fut l'origine de la première monnoie des Arabes.
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VALID.

XI. CALIFE.

[] VAlid, l'aîné des enfans d'Ab-(Valid. Hégire 86. Ere Chr. 705.) dalmélek, succéda à son père, & monta sur le trône immédiate-(Conquêtes des Arabes sous le regne de Valid.) ment après la mort de ce Prince. Ce Calife, qui n'a rien fait par lui- même, est néanmoins un des plus célébres par les grandes conquêtes que les Arabes firent sous son re gne. Ces peuples s'étendirent jus qu'à l'Océan Atlantique par le dé troit de Gibraltar: ils entrerent en Europe & conquirent les provinces méridionales de l'Espagne*. Dans le même tems ils pousserent leurs conquêtes vers l'orient, où ils sou 9
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(Valid. Hégire 86. Ere Chr. 705.) mirent la plus grande partie des Indes en deçà du Gange; ensuite vers le nord, où ils s'emparerent du Khouaresm, de la Transoxane, du Turquestan & autres provinces. (Hégire 88. Ere Chr. 707.) [] On fut redevable de ces dernières conquêtes à la valeur de Catibah- [] (Catibah s'empare du Khonaresm.) ebn-Moslem, célébre Capitaine, le premier des Arabes qui por ta les armes dans le Khouaresm. Il avoit été nommé Gouverneur du Khorassan, pays contigu à cette pro vince. Après avoir passé quelque tems à établir le bon ordre dans les contrées de sa dépendance, il for ma le dessein d'immortaliser son nom en étendant les bornes de l'Em pire des Arabes. [] Il passa donc le fleuve Gihon à la tête d'une armée formidable, & entra sans beaucoup d'obstacles sur les frontières du Khouaresm. Il eut quelques difficultés à essuyer pour pénétrer plus avant; les peuples pri rent les armes pour la défense de leur patrie. Mais l'exemple de Ca tibah animant le courage de ses troupes, les Khouaresmiens ne firent que de vains efforts, & ils furent contraints de plier sous le joug.
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[] Le Général ne se contenta pas de(Valid. Hégire 88. Ere Chr. 707.) cette victoire. Voyant que ces peu ples étoient idolâtres, il entreprit [] (Il entre dans la Tran soxane.) de les convertir à l'Islamisme, & il réussit. Catibah poursuivant ses conquêtes, passa l'Oxus & entra dans la Transoxane, province du Turquestan. Cette irruption subite déconcerta Magourek, Souverain de ce pays, qui n'ayant pas le tems de rassembler des troupes pour se défendre, prit le parti de se réfugier dans la fameuse ville de Samarkand, capitale de ses états. [] Catibah l'y poursuivit & mit le [] (Il assiége & prend Samar kand.) siége devant cette place; mais il fut obligé de ne faire que la bloquer, parcequ'il n'avoit point les machi nes nécessaires pour former les at taques. Il ne chercha donc qu'à en fermer les habitans, de manière qu'ils ne pussent avoir aucune com munication au dehors. Il voulut ce pendant risquer quelques assauts par les endroits qu'il croyoit les plus foibles. Cette entreprise ne réussit point: les habitans se défendirent avec beaucoup de résolution, & re pousserent les Arabes avec une perte considérable.
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(Valid. Hégire 88. Ere Chr. 707) [] Ces avantages les rendirent in solens. Ils se montrerent sur leurs remparts, & firent de fréquentes insultes aux assiégeans. On vint en tr'autres rapporter à Catibah, que les assiégés disoient qu'on ne vien droit à bout de la place, que quand un chamelier (c'est-à-dire un con ducteur de chameaux) pourroit la prendre. [] Le Général n'eut pas plutôt enten du ce rapport, qu'il se jetta à ge noux, & rendit graces à Dieu d'une si bonne nouvelle. Ses Officiers sur pris, lui demanderent ce qu'il trouvoit de si avantageux dans la raillerie des assiégeans. C'est à moi, répondit-il, que la conquête de cette ville est réservée, car je me souviens qu'étant fort jeune, & ayant l'esprit très-pesant, mes parens di soient quelquefois que je ne serois ja mais propre qu'à être chamelier. [] L'air de confiance avec lequel Catibah prit son parti dans cette singulière occurrence, ranima le courage de ses troupes, de sorte que, quoiqu'ils manquassent de la plupart des choses nécessaires pour battre une place, ils trouverent le
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moyen d'y suppléer par leur valeur(Valid. Hégire 88. Ere Chr. 707.) & leur activité; & enfin ils rédui sirent les habitans au point, que se voyant à la veille d'être forcés, & voulant éviter le pillage & la ruine totale de la ville, ils demanderent à capituler. Catibah consentit de les recevoir à composition, & ils s'engagerent de payer un tribut d'un million de dinars d'or & de trois mille esclaves. [] Ce Général, qui étoit extrême- [] (Il y établit le Mahomé tisme.) ment zélé pour la propagation du Musulmanisme, entreprit de détrui re dans cette ville l'idolatrie qui y regnoit, & d'y substituer la religion de Mahomet. Il commença par les instruire lui-même, & sut si bien les gagner, qu'il vint à bout de faire briser les idoles, pour y éta blir le culte d'un seul Dieu. Il leur donna ensuite des Imans, pour cul tiver les semences de religion qu'il avoit déja jettées dans leurs cœurs. Peu après il fit bâtir une Mosquée superbe, où l'on prêcha hautement l'Islamisme; & ces peuples devin rent enfin des disciples zélés de Mahomet. [] Tandis que les Généraux de Valid
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(Valid. Hégire 88. Ere Chr. 707.) portoient dans les provinces éloi gnées la terreur de ses armes & la (Valid fait construire des Mosquées dans différen tes villes.) religion du Prophéte, le Calife s'occupoit de son côté à honorer la mémoire de l'Apôtre de Dieu, en faisant construire dans différens endroits des Mosquées superbes, afin que les esprits des peuples vi vement frappés par la majesté de ces édifices, eussent plus de respect & de vénération pour la doctrine qu'on y enseignoit. [] Valid fit bâtir une Mosquée à Damas avec une magnificence vrai ment royale; & pour la rendre plus spacieuse, il fit démolir l'Eglise de S. Jean Baptiste, qui appartenoit aux Chrétiens, & en employa le terrein pour augmenter sa Mosquée. Il y a des Auteurs qui disent qu'il offrit quarante mille écus aux Chré tiens pour qu'ils lui cédassent leur Eglise; mais que ceux-ci ayant re fusé de la vendre, le Calife s'en saisit d'autorité, & la fit abattre sans leur rien donner. [] En même-tems qu'il faisoit bâtir la Mosquée de Damas, il donna ses ordres pour que l'on reconstruisît celle de Médine, où il dépensa des
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sommes immenses. Il crut ne devoir(Valid. Hégire 88. Ere Chr. 708) rien épargner pour décorer une ville qui avoit eu l'honneur de servir de retraite à Mahomet contre ses en nemis, & dans laquelle il avoit fini ses jours, après y avoir jetté les fon demens d'une des plus vastes Monar chies de l'univers. [] La Mecque, qui étoit le lieu de la naissance du Prophéte, méritoit bien aussi d'avoir part aux atten tions du Calife. Il fit donc dresser le plan de l'édifice qu'il vouloit y faire élever; & après qu'il l'eut bien examiné, il envoya ses archi tectes en cette ville & donna ordre à Abdalaziz, qui en étoit Gouver neur, de se conformer à leurs avis dans tout ce qu'ils jugeroient à pro pos de faire pour la construction de cette Mosquée. [] On mit aussitôt la main à l'ou vrage, & l'on fit un abbattis con sidérable de maisons de particuliers pour se procurer un vaste terrein quarré où l'on jetta les fondemens de cet édifice. Cela ne put pas s'e xécuter sans quelque contradiction, sur-tout de la part de quelques vieux Musulmans, qui ne purent voir
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(Valid. Hégire 88. Ere Chr. 707.) sans chagrin que l'on renonçât à l'ancienne simplicité du Prophéte, pour élever des bâtimens de goût, construits selon toutes les regles de l'art, & avec une magnifi cence qui leur paroissoit menacer d'introduire bientôt le relâche ment dans la discipline & dans les mœurs. (Hégire 89. Ere Chr. 708.) [] Ces plaintes n'empêcherent pas la continuation des ouvrages; & l'on vit en peu de tems des bâtimens magnifiques remplacer les antiques masures qui avoient été habitées par les premiers Patriarches du Musulmanisme. Voici la descrip tion que les Historiens nous ont laissée des Mosquées bâties par Valid. [] Ces grands édifices formoient des bâtimens quarrés, dont les dehors étoient décorés de trois ou de qua tre rangs de galeries, où deux hom mes pouvoient marcher de front. Chaque étage de ces galeries étoit soutenu par des colonnes fort dé liées, entre lesquelles il y avoit des balcons de pierre avec des desseins à jour. Les chapiteaux des colonnes étoient travaillés dans le même goût.
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Aux quatre coins de ces Mosquées(Valid. Hégire 89. Ere Chr. 708.) il y avoit quatre tours poligones d'une architecture admirable. C'é toit-là que sept ou huit Moëzins* montoient deux fois le jour pour crier par les différens côtés, Allah, Allah, &c. C'étoit le signal qui an nonçoit que l'heure de la prière publique s'approchoit, & qu'il fal loit s'y préparer par les ablutions & autres cérémonies légales. On a suivi à peu près le modèle des Mos quées de Valid, dans la construc tion de celles que les Mahométans ont fait élever dans la suite. [] Valid, non content d'élever des [] (Hégire 90. Ere Chr 709. Aversion de Valid pour les Grecs.) édifices à l'honneur de sa religion, eut soin en même-tems de faire instruire les peuples des pays con quis, dont la plupart étoient encore plongés dans les ténébres de l'ido lâtrie. Mais l'aversion qu'il portoit aux payens n'égala point celle qu'il avoit pour les Chrétiens, & sur- tout pour les Grecs. Il commença par défendre que l'on se servît dé 10
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(Valid. Hégire 90. Ere Chr. 709.) sormais de la langue Grecque, qui jusqu'alors avoit été fort en usage dans une grande étendue de son Empire: on l'enseignoit dans les écoles, & l'on s'en servoit même dans la plupart des actes publics. Peu après il déclara la guerre à cette nation, qui venoit de lui don ner de nouveaux sujets de la haïr, en recevant chez elle les Armé niens qui s'étoient révoltés contre lui. [] (Il leur dé clare la guer re.) [] Les troupes de ce Prince entre rent dans la Grece, & après avoir ravagé une partie du pays, elles percerent jusque dans les provinces Romaines, où elles s'emparerent de plusieurs places de peu de défen se. Le dessein du Calife étoit de faire passer son armée dans l'Asie Mineure; mais ses Généraux l'en détournerent, par la crainte qu'ils eurent d'être surpris par les enne mis. D'ailleurs, les troupes étoient si chargées de butin, que ce fut tout ce qu'elles purent faire que de l'apporter en Syrie. (Hégire 91. 92. &c. Ere Chr 710. 711. &c.) [] L'année suivante, les Musulmans porterent leurs armes dans la Ga latie qu'ils ravagerent presqu'entiè
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rement, sans rencontrer beaucoup(Valid. Hégire 92. &c. Ere Chr. 711. &c.) d'obstacles de la part des Grecs, dont l'Empire étoit depuis long- tems déchiré par des divisions in restines. Il sembloit alors que le [] (Troubles dans l'Empi re Grec.) trône fût devenu chez eux la proie du plus fort. Celui qui l'usurpoit exerçoit toutes sortes de cruautés sur le Prince qu'il détrônoit, & peu après il devenoit lui-même l'ob jet des fureurs d'un nouveau con current qui lui ravissoit la cou ronne. [] C'est ainsi que Justinien II. fut détrôné par Léonce, qui lui fit cou per le nez & l'envoya en exil. Léon ce, à son tour, fut privé de la couronne par Absimare, qui le re légua dans un monastère, après lui avoir fait essuyer le même traite ment qu'il avoit fait souffrir à son prédécesseur. De nouvelles révolu tions ayant reporté Justinien sur le trône, ce Prince se livra à toute la férocité de son caractère; il com mit sur ses sujets des cruautés inouies, & poussa même la brutalité jusqu'à inventer des supplices nouveaux pour tourmenter ceux dont il etoit mécontent. La plupart des Princes
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(Valid. Hégire 92. &c. Ere Chr. 711. &c.) qui lui succéderent furent autant de monstres qui deshonorerent l'hu manité, & qui ne sont connus dans l'histoire que par leurs crimes. [] Telle étoit la situation de l'Empi re des Grecs. Les peuples, qui ne suivent que trop l'exemple des Sou verains, lorsqu'il s'agit de malfaire, se livroient à l'irreligion, à la dé bauche, à tous les crimes. Peu ca pables de se défendre contre leurs ennemis, ils n'employoient les for ces qui leur restoient, que pour soutenir des factions & des guerres intestines qui ne produisoient d'au tre effet que la désolation des villes & des provinces, & l'effusion du sang des citoyens. Du reste, les frontières se trouvoient abandon nées, les places voisines des enne mis étoient sans défense, & leur présentoient ainsi une carrière facile pour étendre leurs conquêtes sans batailles & sans siége. [] Il est vrai cependant que ces peu ples, animés peut-être par le sou venir de leur ancienne vigueur, parurent quelquefois vouloir sortir de leur indolence, & secouer le joug de ceux qui avoient l'audace de leur
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apporter des fers jusque dans le sein(Valid. Hégire 92. &c Ere Chr. 711. &c.) de leur pays; mais ce n'étoit qu'une lueur passagère qui s'éclipsoit prom tement, de sorte que les Musulmans quoique repoussés assez vivement dans quelques conjonctures, ne tar doient pas à revenir à la charge. Ils attaquerent ainsi l'Empire des Grecs à différentes reprises, & l'é branlerent jusque dans ses fonde mens, comme on le verra par la fuite de cette histoire. [] Les rapides succès des Musulmans sous le regne de Valid, mériterent à ce Prince les titres de Victorieux & de Conquérant. Ce n'est pas que par lui-même il y ait eu aucune part; mais il fut assez heureux pour avoir d'excellens Généraux, qui, favorisés de la fortune, & sagement guidés d'ailleurs par une longue ex périence, réussirent dans presque toutes leurs entreprises. Leur gloire devint celle du Calife; & ce Prince est célébre dans l'histoire, comme s'il eût paru en personne à la tête de ces expéditions, & que leur suc cès eût été une suite de sa bravoure ou de son intelligence dans le métier de la guerre.
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(Hégire 92. &c. Ere Chr. 711 &c.) [] A l'égard de ses qualités person nelles, il s'en faut beaucoup que les Historiens soient d'accord entr'eux (Partage des Auteurs sur le caractère de Valid.) sur le portrait qu'ils en font. Les Auteurs Syriens parlent de Valid avec les plus grands éloges, & le regardent comme l'un des Princes des plus respectables de la dynastie des Ommiades. Les Arabes, au- contraire, le dépeignent comme un homme violent, injuste, cruel; digne en un mot du nom qu'ils lui avoient donné de Pharaëni Ommiah, c'est-à-dire, le Pharaon de la race des Ommiades: prétendant que ce Prince avoit toutes les mauvaises qualités du Pharaon d'Egypte qui regnoit du tems de Moyse. D'autres, en nommant ce Prince, y ajoutent toujours quelque invective ou quel que malédiction: il y en a, par exemple, qui ne l'appellent que Valid nam pélid, c'est-à-dire, Va lid dont le nom est abominable. (Hégire 96. Ere Chr. 715.) [] Il mourut dans la quatre-vingt- seiziéme année de l'Hégire, & la (Mort de ce Calife.) sept cent quinziéme année de Jesus- Christ, après un regne de dix à onze ans. Il fut enterré à Damas, dit Macine, dans le sépulcre de la pe-
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tite porte. Le même Auteur dit que(Hégire 96. Ere Chr. 715.) ce Prince étoit de la haute taille; qu'il avoit le teint basané, le visage fort marqué de petite vérole, & qu'il étoit camus; qu'aureste il avoit fort bonne mine. On ne parle point de ses enfans, mais seulement de ses fem mes: l'on assure qu'il en avoit épou sé soixante & trois. [] Ce fut sous le regne de ce Prince que le nom de Sarrasins, que l'on donnoit communément aux seuls Arabes Musulmans depuis Omar I. fut attribué en général par les Au teurs Chrétiens à tous ceux qui pro fessoient le Mahométisme, tant en Arabie qu'en Syrie & dans les autres contrées de leur domination. [] Un an avant la mort de Valid, [] (Différens traits concer nant Hégia ge.) les Ommiades perdirent le fameux Hégiage qui s'étoit rendu si formi dable à leurs ennemis sous le re gne d'Abdalmélek. Les Auteurs Ara bes tapportent qu'il contribua aussi beaucoup par ses exploits à illustrer le Califat de Valid; mais au-lieu d'entrer dans le détail de ses gran des actions, ils ne se sont attachés qu'à quelques traits particuliers assez peu intéressans pour l'histoire des
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Arabes en général: ils servent seu lement à faire connoître le caractère de ce grand Capitaine. [] On a vu dans la vie d'Abdalmé lek que Hégiage avoit terni l'éclat de ses victoires par des cruautés ex cessives. Le sang ne lui coutoit rien; il sembloit prendre plaisir à le ré pandre, & il se vantoit même d'a voir fait mourir plus de cent mille hommes. [] Cependant cet homme de sang, si redoutable à quiconque osoit lui résister en face, a par devers lui plusieurs traits de clémence qui font honneur à l'humanité. [] On raconte que ce Général s'étant un jour égaré à la chasse, rencontra un Arabe du désert, dont il se dou ta bien n'être connu que de répu tation. Pour s'amuser, il lui deman da ce que c'étoit qu'un certain Hé giage dont on parloit tant dans le pays. Je ne l'ai jamais vu, répon dit l'Arabe, mais je sais que c'est un homme bien cruel & bien méchant. Hégiage un peu étonné, lui dit: Et moi, me connois-tu? Non, ré pliqua l'Arabe. Eh bien, mon ami, repartit Hégiage, apprens que je
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suis ce même Hégiage dont tu parles si mal. L'Arabe, sans se déconcerter, lui demanda à son tour, s'il le con noissoit. Hégiage lui ayant répon du que non: Eh bien, reprit l'Arabe, sachez que je suis de la maison de Zobéir, dont tous les descendans ont des accès de folie trois jours de l'an née; & cette journée-ci est l'une des trois. Hégiage tout cruel qu'il étoit, ne put s'empêcher de rire d'une défaite aussi ingénieuse; & loin de punir l'Arabe de son indiscrétion, il lui parla avec amitié, & lui de manda son chemin pour retrouver ses gens. [] Dans une pareille conjoncture, Hégiage se trouva à l'issue d'un bois autour duquel un berger faisoit paî tre des moutons. Comme il étoit arrivé au galop, le bruit avoit ef frayé le troupeau qui s'étoit à l'ins tant dispersé de côté & d'autre. Le berger en fureur se mit à proférer des malédictions contre le cavalier qui venoit d'effaroucher ses mou tons. Hégiage l'entendit; mais au- lieu de se fâcher, il salua ce berger en lui souhaitant la paix. L'Arabe, peu sensible à cette politesse, ré
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pondit toujours en colère que pour lui il ne lui souhaitoit ni paix ni bénédiction. Hégiage feignant de ne pas l'entendre, le pria de lui donner à boire, parcequ'il mouroit de soif. Le berger lui répliqua brus quement: Si vous voulez boire, voi là une fontaine près d'ici, vous n'a vez qu'à y aller vous-même y chercher de l'eau; car je ne suis ni votre ser viteur ni votre ami pour me donner cette peine. [] Hégiage prit le tout en bonne part; & comme effectivement il avoit un besoin extrême de se ra fraîchir, il alla boire à cette fon taine; puis revenant trouver ce berger, il lui demanda quel étoit celui de tous les hommes qu'il croyoit le plus parfait: C'est Maho met, répondit l'Arabe, en dussiez- vous crever de dépit. Et que dites- vous d'Ali? ajouta Hégiage. On ne peut rien dire de trop fort, répliqua le berger, pour exprimer l'excellence de ce grand homme cousin & gendre du Prophéte. Hégiage reprenant la parole, lui dit: Que pensez-vous d'Abdalmélek? (c'étoit le Calife ac tuellement regnant) & de Hégiage
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son Général, Gouverneur des deux Arabies. L'Arabe parut alors un peu embarrassé; mais reprenant bientôt sa fermeté, il répondit qu'il regar doit Abdalmélek comme un très- mauvais Prince. Eh pourquoi donc? dit Hégiage. C'est, reprit le berger, parcequ'il nous a donné pour Gouver neur l'homme le plus méchant qui soit sous le ciel. [] Dans le tems qu'il parloit encore, il passa dans l'air un oiseau, au vol & au cri duquel l'Arabe cessa ses invectives, & regardant fixement Hégiage, il lui demanda qui il étoit. Ce Général étonné, voulut sa voir la raison de cette curiosité. C'est, reprit le berger, que le cri de cet oiseau m'apprend qu'il y a près d'ici une troupe de gens dont vous êtes peut-être le chef. Il vit bien qu'il ne se trompoit pas; car toute la suite de Hégiage parut à l'instant, & chacun s'empressa de témoigner à ce Général la joie que l'on avoit de l'avoir retrouvé. Il partit pres qu'aussitôt, & emmena avec lui le berger, qui sachant alors à qui il avoit parlé avec aussi peu de réser ve, auroit bien voulu ne pas faire
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ce voyage: mais il fallut obéir. [] Le lendemain Hégiage le fit ve nir à l'heure du dîner, & l'obligea de se mettre à table avec lui. Il se rendit à ses ordres, & avant de se placer, il fit une prière assez singulière: au-lieu de se servir de la formule ordinaire des Musulmans, il dit: Dieu veuille que je sorte aussi heureusement de cette table que je m'y suis mis. [] Cette prière fut remarquée; mais Hégiage ne fit pas semblant de l'a voir entendue. Pendant le repas, il demanda à cet Arabe s'il se souve noit de la conversation qu'ils avoient eue ensemble le jour précédent. Cet te question effrayante fit une vive impression sur l'Arabe, qui commen ça à craindre que ce repas où il avoit reçu tant d'honneur n'eût une funeste catastrophe. Hégiage ajouta aussitôt: Il faut absolument que vous choisissiez tout-à-l'heure entre deux par tis que j'ai à vous proposer. C'est de me reconnoître pour Gouverneur de la province, & de demeurer à mon service; ou d'être envoyé à Abdalmélek que j'instruirai des sentimens que vous avez pour lui.
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[] L'Arabe rassuré par la proposition que Hégiage lui faisoit de s'attacher à lui, reprit le ton de liberté avec lequel il lui avoit parlé dans leur première entrevue, & il répondit plaisamment: Je sais bien un troisiéme parti qui vaudroit beaucoup mieux que les deux que vous me proposez; ce seroit de me renvoyer où vous m'avez pris, & que nous puissions ne nous revoir jamais. Hégiage parut si satisfait de l'ingénuité de cette réponse, qu'il consentit à laisser partir ce berger: il le renvoya chez lui, & lui fit don ner dix mille drachmes d'argent. [] Un trait de fermeté à peu près semblable sauva la vie à un Offi cier, que ce Général avoit condam né à mort avec plusieurs autres qu'il avoit faits prisonniers dans le tems de la déroute de l'armée d'Abdar rahman. Son caractère inhumain l'ayant porté à faire faire devant lui cette sanglante exécution, il y eut un des prisonniers qui demanda à lui parler. Hégiage lui en ayant donné la permission, l'Officier lui parla en ces termes: Ce seroit, Sei gneur, un acte de justice de m'accor der ma grace; car je me souviens qu'un
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jour Abdarrahman ayant prononcé des imprécations contre vous, & conti nuant d'en parler avec beaucoup de mé pris, je lui représentai qu'il avoit tort, & dès cet instant j'ai toujours été brouil lé avec lui. [] Hégiage lui ayant demandé s'il avoit quelque témoin de ce qu'il venoit de dire, l'Officier nomma un prisonnier qui alloit subir le même sort que lui. Le Général le fit avancer, & après l'avoir enten du, il accorda la grace qu'on lui demandoit. Il demanda en même- tems à celui qui avoit servi de té moin, s'il avoit aussi pris sa défen se dans le tems qu'Abdarrahman s'échappoit en invectives contre sa personne. Celui-ci continuant de rendre témoignage à la vérité, eut le courage de répondre qu'il n'avoit pas cru devoir le faire. Eh pourquoi donc? dit Hégiage avec émotion. C'est, répondit l'autre avec fermeté, parcequ'alors j'etois votre ennemi. Cette franchise plut tellement au Général, qu'il accorda à celui-ci la même grace qu'à l'autre. [] Il y a quantité d'autres traits qui font honneur à Hégiage; mais il y
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en a un bien plus grand nombre qui ternissent sa mémoire, par les cruautés inouies qu'il exerçoit soit à l'armée soit dans son gouverne ment; de sorte qu'il étoit beaucoup plus craint qu'aimé par tout où il commandoit. [] Il conserva jusqu'à la mort ce ca ractère de férocité. On rapporte que durant sa dernière maladie, il en voya chercher un astrologue pour savoir de lui, si par les principes de son art il pourroit découvrir que quelque grand Capitaine fût menacé de mourir bientôt. L'astrologue, après avoir réfléchi quelque tems, lui répondit qu'un fameux Général nommé Kolaïd devoit mourir in cessamment. Ah, s'écria tout-à-coup Hégiage, c'est donc moi; car dans mon enfance, ma mere m'avoit donné ce nom. L'astrologue loin de cher cher à le rassurer, appuya sur la certitude de son art, & dit qu'il n'y avoit pas à douter que cette maladie ne l'emportât. Hégiage en colère lui répondit: Je compte tel lement sur votre habileté, que je veux vous avoir avec moi dans l'autre mon de; & je vais commencer par vous y
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envoyer, afin que je puisse me servir de vous dès mon arrivee. Il ordonna en effet qu'on lui coupât la tête: ce qui fut exécuté sur le champ. (Mort de Hégiage.) [] Ce Général mourut peu après, n'étant encore âgé que de cinquan te-quatre ans. Cette mort arriva dans la quatre-vingt quinziéme an née de l'Hégire &, la sept cent qua torziéme de Jesus-Christ.
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SOLIMAN.

XII. CALIFE.

[] APre's la mort de Valid, [] (Soliman. Hégire 97. Ere Chr. 716. Soliman si gnale son a venement au trône par sa clémence.) Soliman-ebn-Abdalmélek, son frère, monta sur le trône, & signala son avenement à la couron ne par des traits de clémence & d'humanité qui lui mériterent le glorieux surnom de Mestah-al-Kaïr, c'est-à-dire, chef du bien ou de la bonté. Il fit ouvrir la porte des pri sons, & rendit la liberté à tous ceux qui y étoient détenus pour dettes, ou pour des affaires mal heureuses. Il accorda cette grace sans que qui que ce soit eût d'ail leurs le moindre sujet de se plain dre; car il eut soin de faire payer les dettes de ses propres deniers, & il accommoda les autres affaires de façon que chacun fut content. [] Ce Calife, si recommandable par
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(Soliman. Hégire 97. Ere Chr. 716.) la bonté de son cœur, ne l'étoit pas moins par les qualités de l'es prit, & par le talent de la parole. Le jour même de sa proclamation, il fit une harangue dont l'éloquence & la noblesse enleverent les suffra ges, & donnerent la plus haute idée de ce qu'on devoit attendre d'un Prince aussi accompli. [] (Il réforme les Gouver neurs de pro vinces.) [] La suite ne démentit pas de si heureux commencemens, & le nou veau Calife fit voir dans toute sa conduite, une grandeur d'ame peu commune, une affection sincère pour ses sujets, & une application continuelle au bien de l'Empire. Sous les Califes précédens, la plu part des Gouverneurs des provinces étoient autant de sangsues qui s'en graissoient impitoyablement du sang des malheureux. Soliman remédia promtement à ce désordre. Il dépo sa ceux qu'il sut être indignes de leurs places, & leur substitua des sujets de mérite, qui peu suscepti bles d'ambition ou d'intérêts, n'eu rent d'autre objet que la gloire du Souverain & le bonheur des peuples. [] Ce Calife reprit en même-tems
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le dessein de marcher contre les [] (Soliman. Hégire 98. Ere Chr. 717. Il fait assié ger Constan tinople.) Grecs, & d'aller les attaquer jusque dans Constantinople leur capitale. Il équipa à cet effet un nombre pro digieux de vaisseaux, & fit passer deux cens mille hommes, qui s'é tant avancés dans la Thrace, alle rent former le siége de Constanti nople. Pendant qu'on l'attaquoit par terre, quinze cens vaisseaux Arabes chargés de toutes sortes de muni tions de guerre & de bouche, pa rurent à la vue de cette ville, & lui ôterent ainsi toute espérance de secours du côté de la mer. Ce fut aussi par-là que les Sarrasins se dis poserent à donner un assaut à la place. Mais dans le tems qu'ils s'y(Mauvais succès de cet te expédi tion.) préparoient, Léon, surnommé l'I saurien, qui occupoit alors le trône des Grecs, fit pousser contre la flotte Sarrasine, un grand nombre de bru lots remplis de feu grégeois, qui causerent un désordre affreux dans l'armée ennemie. Les Musulmans qui ne connoissoient point les ter ribles effets de ces feux d'artifice qui embrasoient tout ce qu'ils ren controient, même au milieu des eaux, furent extrêmement surpris
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(Soliman. Hégire 98. Ere Chr. 717.) de voir périr plusieurs de leurs vais seaux qui furent consumés dans un instant. [] Les troupes qui formoient les at taques du côté de la terre, ne fu rent pas plutôt informées du désas tre arrivé à leur flotte, qu'elles abandonnerent leur entreprise pour aller regagner les vaisseaux qui leur restoient, afin de se sauver pendant qu'il y avoit encore quelque espé rance de se mettre en sureté. Ils se retirerent au bosphore de Thrace, d'où ils entrerent dans le port de Solerne, où ils hyvernerent. Mais par une suite du malheur qui sem bloit poursuivre les Musulmans dans leur dernière entreprise, la saison devint si insupportable, que pen dant près de trois mois que dura l'hyver, l'excessive rigueur du froid, & l'abondance des neiges dont la terre fut couverte durant tout ce tems-là, firent périr de misère la plus grande partie de l'armée Musul mane. [] (Hégire 97. Ere Chr. 716. Soliman envoie une seconde flot te qui est dé truite.) [] Soliman, loin de se rebuter, fit de nouveaux préparatifs, & entre prit l'année suivante d'emporter Constantinople, quelque résistance
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qu'on pût lui opposer. L'armée Mu-(Soliman. Hégire 97. Ere Chr. 716.) sulmane se mit donc en mer avec un nombre considérable de gros na vires, & quantité de vaisseaux plus légers, & prit la route de Constan tinople. Cette seconde entreprise fut encore plus malheureuse que la première. L'Empereur Léon encou ragé par le succès de l'année précé dente, mit en mer quantité de ces brulots qui lui avoient si bien réussi, & se prépara à réduire en cendres ce nouvel armement. Les élémens se conderent les efforts des Grecs. A peine la flotte Sarrasine eut-elle mis à la voile, qu'elle fut assaillie par une tempête affreuse qui fit faire naufrage à tous les gros navires sur les côtes de la Thrace. Les vaisseaux les plus légers trouverent moyen d'é chapper à l'orage, au moyen de leurs manœuvres; mais dans le tems qu'ils comptoient réussir à se mettre en su reté, ils furent abordés par les vais seaux des Grecs, qui en brulerent une partie & s'emparerent des au tres, & tout ce que l'on trouva de Musulmans fut cruellement mas sacré. [] Ce funeste événement causa un
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(Soliman. Hégire 97. Ere Chr. 716.) déplaisir mortel au Calife, & le fit tomber dans une langueur qui le conduisit au tombeau. La prise de Constantinople étoit l'unique objet de ses vœux; & il étoit tellement attaché à cette conquête, qu'il com pta pour rien les succès que ses Gé néraux remporterent dans les autres contrées. [] (Les Musul mans se ren dent maîtres du Giorgian.) [] Yésid -ebn-Mahaled, un de ses plus fameux Capitaines, venoit de conquérir le Giorgian, Province de l'ancienne Hircanie. Après avoir subjugué ces peuples, il y laissa de nombreux corps de troupes pour les contenir, & il marcha ensuite vers le Tabarestan, pour s'emparer de cette province: mais cette seconde entreprise fut d'abord très-malheu reuse. Akschid, qui étoit Souverain de ce pays, vint à sa rencontre, & lui livra une bataille dont il rem porta tout l'avantage. Les peuples du Giorgian n'eurent pas sitôt appris la défaite d'Yésid , qu'ils se révol terent, & taillerent en pieces les troupes que le Général Musulman avoit mis en garnison chez eux. Yé sid outré de cette révolte, & vou lant en tirer la vengeance la plus
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cruelle, fit sa paix avec Akschid.(Soliman. Hégire 97. Ere Chr. 716.) Celui-ci, qui ne demandoit pas mieux que de voir les Sarrasins loin de ses Etats, consentit aux proposi tions d'Yésid , & lui fit même des présens considérables, comme il au roit pu faire à un ennemi victorieux. Il lui donna beaucoup d'argent, une grande quantité de saffran, & qua tre cens esclaves, qui lui présente rent chacun un magnifique turban d'une très-belle étoffe de soie dans un plat d'argent. [] Lorsqu'Yésid se vit tranquille du côté de ce Prince, il marcha dans le Giorgian contre les rebelles, & leur présenta la bataille. Leur chef nommé Marzaban n'osant pas l'ac cepter, alla se renfermer dans une place forte, où il s'attendoit de rui ner les troupes d'Yésid , en cas qu'il vînt l'y assiéger; mais le succès ne répondit pas à ses espérances. Le Général Sarrasin investit la place, & peu après il commença les attaques avec tant de fureur, qu'il s'en rendit maître en peu de tems. Il fit aussitôt mettre à mort tous ceux qui avoient eu le plus de part à la révolte. Mar zaban & ses principaux Officiers fu-
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(Soliman. Hégire 98. Ere Chr 717.) rent pendus sur le champ, & quatre mille des plus mutins furent passés au fil de l'épée. [] La soumission de cette province, & d'autres avantages que les Musul mans remporterent dans ce même tems, auroient peut-être pu appor ter quelqu'adoucissement à l'amer tume que le Calife ressentoit d'avoir échoué dans son entreprise de Cons tantinople; mais le malheur qu'il eut de perdre dans ce même tems son fils Ajoub, pour lequel il avoit une extrême tendresse, renouvella son ancienne douleur, & le replon gea dans un abbattement dont il pressentit lui-même qu'aucun remé de ne pourroit le tirer. [] (Soliman dé signe Omar pour son suc cesseur.) [] Il pensa dès-lors aux derniers ar rangemens qu'il avoit à prendre avant de sortir de ce monde; & comme le bien de ses sujets a voit toujours fait son objet prin cipal, il pensa de bonne heure à leur désigner un Calife dans lequel ils retrouvassent le même attachement & la même tendresse qu'il avoit tou jours eue pour eux. [] Soliman ne laissant point d'enfant mâle, la couronne devoit naturel-
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lement aller à Yésid son frère, fils(Soliman. Hégire 98. Ere Chr. 717.) comme lui d'Abdalmélek; mais ayant remarqué que ce Prince n'a voit point encore les qualités prin cipales qui forment un bon Souve rain, & le font respecter de ses peuples, il ne balança point à l'ex clure du trône, & il nomma en sa place Omar-ben-Abdalazis son cou sin germain. [] Cette nomination ne se fit pas publiquement; & même l'on n'en sut rien qu'après sa mort. Quelque tems avant de mourir, il fit venir Rhagia son Visir, & lui ordonna d'écrire en sa présence, qu'après une mure délibération sur le parti qu'il convenoit de prendre pour le bien de l'Empire, il déclaroit pour son successeur Omar-ben-Abdalazis, comme étant le plus digne de mon ter sur le trône, & qu'après lui Yé sid occuperoit le Califat. [] Il signa cet acte, & le fit cacheter devant lui; & afin de s'assurer qu'on ne feroit aucun changement dans ses dispositions, il fit assembler les principaux des Musulmans, & leur demanda s'ils vouloient consentir à la nomination d'un successeur qu'il
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(Soliman. Hégire 98. Ere Chr. 717.) avoit désigné; mais dont il ne vou loit point que le nom fût connu avant sa mort. Tous se rendirent à la proposition du Calife, & lui promirent avec serment de recon noître pour leur Souverain celui qu'il avoit jugé à propos de dé signer. [] (Hégire 99. Ere Chr 718 Mort de Soliman.) [] Ce Calife ne survécut pas long- tems à ces dispositions: il mourut à Marbek, ville de Syrie, dans la quarante-cinquiéme année de son âge, après un regne d'envi ron trois ans. Quelques Auteurs attribuent sa mort à un mal de côté très-violent: d'autres à une indigestion. Ce dernier sentiment paroît d'autant mieux fondé, que tous les Auteurs sont d'accord sur l'extrême voracité de ce Prince, duquel on raconte à ce sujet des choses assez peu vraisemblables. [] Il y en a, par exemple, qui as surent qu'il mangeoit quelquefois à son déjeûner la valeur de trois moutons rôtis; & qu'après cela il se trouvoit encore en état de bien dîner, & de tenir table en public avec les Grands de son royaume. En général, on convient qu'il man
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geoit plus de cent livres de viandes(Soliman. Hégire 99. Ere Chr. 718.) par jour. [] On dépeint ce Calife comme un homme de la haute taille & de très- bonne mine; le visage blanc, le corps assez décharné, & un peu boi teux. A l'égard des qualités du cœur & de l'esprit, il n'est point d'His torien qui n'en ait fait les plus grands éloges, & qui ne l'ait re gardé comme l'un des plus grands Princes de l'Empire Musulman, & des plus appliqués à procurer le bien de l'Etat & le bonheur de ses peuples. [] C'est au regne de ce Prince que(Origine des Barmécîdes.) l'on rapporte l'origine des Barmé cides, famille que l'on verra paroî tre avec éclat dans l'histoire des Ca lifes. Voici ce que l'on rapporte du commencement de cette maison chez les Musulmans. Un Persan, nommé Giafar, qui étoit du sang des anciens Rois de Perse, étant sorti de son pays à l'occasion des guerres civiles qui agitoient sa pa trie, vint se réfugier à Damas, & implora la protection de Soliman pour obtenir un asyle dans ses Etats. Le jour qu'il fut présenté à ce Prince,
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(Soliman. Hégire 99. Ere Chr. 718.) le Calife changea subitement de couleur, & lui ordonna de se re tirer, se doutant qu'il avoit du poison sur lui. Soliman s'en é toit apperçu par le moyen de deux pierres qu'il portoit à son bras. El les étoient attachées en forme de bracelet, & ne manquoient jamais de se choquer l'une contre l'autre & de faire un peu de bruit, lors que quelqu'un s'approchoit du Ca life avec du poison. [] Giafar de son côté étoit resté fort étonné de l'indisposition du Calife, & de l'ordre qu'il en avoit reçu de se retirer. Il sut bientôt, par les mouvemens qui se firent à la cour, qu'il y avoit eu à l'audience du Calife quelqu'un que l'on soupçon noit avoir du poison. Il fut le pre mier à tirer les courtisans d'em barras: il leur dit qu'il n'y avoit rien à craindre pour le Calife, & que personne n'en vouloit à sa vie: que c'étoit lui qui avoit toujours du poison tout prêt, depuis les der nières révolutions arrivées dans son pays: que s'étant vu pendant long- tems menacé de périr d'une mort infâme, il avoit pris des précau-
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tions pour se soustraire à la cruau-(Soliman. Hégire 99. Ere Chr. 718.) té de ses ennemis: qu'à cet effet il avoit fait faire une bague, dans le chaton de laquelle il avoit fait mettre un poison si subtil, qu'en suçant un tant soit peu cette ba gue, il étoit sûr de périr sur le champ, & d'ôter par ce moyen à ses ennemis le plaisir de lui donner la mort. [] Cet éclaircissement tranquillisa toute la cour. Giafar reparut devant le Calife, & il eut dans la suite beaucoup de part dans la confiance de ce Prince. Soliman profita de plusieurs bons avis qu'il lui don na. Entr'autres reglemens qu'il fit faire dans l'Empire Musulman, il engagea le Calife à faire battre une monnoie beaucoup plus déchargée d'alliage que celle qui avoit cours dans ses Etats. En conséquence, on ordonna une refonte générale des especes. Giafar en eut la di rection, & la monnoie se trouva au bout de quelque tems si parfai tement affinée, que quelque soin qu'on se soit donné par la suite pour faire la même opération, il n'a jamais été possible de parvenir au
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(Soliman. Hégire 99. Ere Chr. 718.) même dégré de perfection. [] Giafar ayant eu occasion de ra conter souvent à la cour les révo lutions de son pays, & les crises fâcheuses où il s'étoit trouvé réduit, au point d'être près de recourir au poison en suçant sa bague, se ser voit souvent du terme Barmek, qui en Langue Persanne signifie suçer. La répétition fréquente de ce mot porta les Syriens à en faire un sur nom pour Giafar, de sorte qu'on l'appelloit communément Giafar Barméki. De-là ses descendans, & en général ceux de sa famille, qui sont venus s'établir en Syrie, ont été appellés Barmékides. C'est ainsi que ce fait est rapporté par Tava rik Auteur Arabe.
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OMAR II.

XIII. CALIFE.

[] DE's que la mort de Soliman(Omar II. Hégire 99. Ere Chr. 718.) eut été constatée, le Visir Rhagia convoqua l'assemblée des principaux Seigneurs de l'Empire Musulman, & leur présenta l'acte dont le feu Calife l'avoit fait dé positaire. On en fit lecture, & aus sitôt Omar-ben-Abdalazis, qu'il avoit désigné Calife, fut proclamé d'une voix unanime, & installé sur le trône, où on lui rendit les hommages dûs à sa nouvelle di gnité. [] Il donna dès l'instant de son élé-(Amour d'O mar pour la simplicité.) vation des marques de son amour pour la modestie & la simplicité, & tint une conduite toute opposée à celle des premiers Ommiades, dont la plupart aimoient le luxe & la magnificence. Lorsqu'on alla
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(Omar II. Hégire 99. Ere Chr. 718.) le prendre chez lui pour le con duire en cérémonie à la grande Mos quée où devoit se faire son inau guration, on lui présenta les plus beaux chevaux des écuries de son prédécesseur, afin qu'il en choisît le nombre qu'il souhaitoit pour une solennité aussi auguste. Omar les re fusa, & se rendit à pied à la Mos quée avec toute sa suite. Au retour, on voulut le conduire au palais destiné pour les Califes; mais il déclara qu'il alloit retourner dans la maison qu'il avoit coutume d'oc cuper. [] Quelques-uns des plus considéra bles des Musulmans trouverent à re dire à ce procédé, & le prierent de déclarer du-moins pourquoi il re fusoit d'habiter un palais où les Califes ses prédécesseurs s'étoient fait un devoir de demeurer. Je ne veux point, répondit-il, incommoder les parens ni les officiers domestiques de mon prédécesseur, qui habitent en core ce palais: j'ai d'ailleurs dans ma maison tout ce qui m'est nécessaire. [] Cette modestie, qui ne pouvoit partir que d'un grand fonds de bonté, n'eut pas l'approbation de
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tout le monde: elle causa au-con-(Omar II. Hégire 99. Ere Chr. 718.) traire un mortel déplaisir à la plu part des courtisans, qui étoient ac coutumés au faste & à la magnifi cence. Mais ce qui lui fit le plus de tort dans l'esprit de la plus gran de partie de ses sujets, ce fut la conduite qu'il tint à l'égard des amis & des descendans d'Ali. [] Il commença par faire restituer [] (Il restitue aux Alides la terre de Fi dac.) à la famille des Alides la terre de Fidac qui leur avoit appartenu. Mahomet l'avoit donnée pour dot à Fatime, sa fille, en lui faisant épouser Ali. Omar établit un re ceveur dans cette terre; & il le chargea d'en distribuer les revenus par égales portions à tous les Ali des qui vivoient alors. Cette at tention pour une famille qui étoit détestée par les Ommiades, excita bien des murmures. Le Calife les méprisa; & bientôt après il fit une démarche qui parut d'une bien plus grande conséquence. [] On a vu que sous Moavias, pre- [] (Il supprime les malédic tions contre Ali.) mier Calife de la dynastie des Om miades, le nom d'Ali fut proscrit solennellement, & que même il fut ordonné que dans les assemblées
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(Omar II. Hégire 99. Ere Chr. 718.) publiques, on fulmineroit des malé dictions contre toute cette famille. Cet usage s'étoit toujours scrupu leusement observé, depuis que les Ommiades étoient sur le trône. Omar entreprit de le supprimer; & voici comment il s'y prit pour y réussir. [] Il mit un Juif dans sa confidence, & convint avec lui de ce qu'il de voit lui dire en public, pour ame ner ce qu'il vouloit faire en faveur des Alides. Les arrangemens pris, le Juif parut un jour à la cour du Calife, dans le tems qu'il avoit autour de lui une nombreuse com pagnie des principaux Seigneurs Syriens. Omar l'ayant apperçu, lui fit politesse comme à un homme qui tenoit un état considérable à Damas, & lui demanda s'il avoit quelque chose de particulier à lui dire. Le Juif lui répondit qu'il ve noit pour une affaire très-importan te pour lui, & qu'il avoit une grace à demander, qui étoit qu'il lui ac cordât sa fille en mariage. [] Omar faisant l'étonné, lui répon dit avec vivacité: Eh! comment ce la se peut-il faire? vous n'êtes pas de
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ma religion. Ali, répliqua aussitôt(Omar II. Hégire 99. Ere Chr. 718.) le Juif, n'a-t-il pas épousé la fille de Mahomet? Cela est différent, repartit Omar: Ali étoit du Peuple fidéle, & le Commandant des Fidéles. Le Juif reprenant la parole: Comment, dit- il, Ali étoit du Peuple fidéle! Eh! pourquoi prononcez-vous donc tous les jours des malédictions contre lui dans vos Mosquées? [] Omar s'adressant alors aux prin cipaux des courtisans qui étoient auprès de lui: C'est à vous, leur dit- il, de répondre à ce Juif; car pour moi je vous avoue que je suis fort em barrassé. Les courtisans ne le parurent pas moins que lui: de sorte que le Calife les voyant sans réplique, leur dit: Puisque cela est ainsi, je déclare dès ce jour que je supprime pour l'avenir cette malédiction publique, & à la place on prononcera ce verset de l'Alcoran:Pardonnez-nous, Sei- gneur, nos fautes, & pardonnez aussi à nos frères qui font profession de la même foi que nous“. [] Ce changement occasionna d'a- [] (Cette con duite indis pose les Om miades con tre le Calife.) bord beaucoup de bruit, sur-tout parmi les Ommiades, qui ne purent voir sans chagrin, qu'un Prince de
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(Omar II. Hégire 99. Ere Chr. 718.) leur maison osât prendre sur lui de détruire ce que le premier Ca life de cette famille avoit établi, dans le dessein de procurer à ses descendans une tranquillité dont ils ne pourroient jouir, qu'autant que l'on ôteroit aux Alides toute espé rance de former un parti. Tous ces bruits parurent néanmoins s'appai ser insensiblement; mais ce ne fut l'ouvrage que de la plus profonde dissimulation, dont l'on verra bien tôt le Calife lui-même devenir la victime. (Hégire 100. Ere Chr. 719.) [] La reprise des armes contre les Grecs fit quelque diversion à l'ani mosité des Ommiades contre le Ca life. Ce Prince entreprit de faire réussir le projet que son prédécesseur avoit manqué, & il fit à cet effet les plus grands préparatifs. [] (Les Musul mans assié gent de nou veau Constan tinople, sans succès.) [] Dès que la saison permit de se mettre en campagne, Omar fit par tir Mervan son Général, & l'en voya vers Constantinople, à la tê te d'un armement des plus formi dables. Mervan forma le siége, & le poussa d'abord avec beaucoup de vigueur. Mais la résistance fut très- vive de la part des Grecs, & les
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assiégeans firent des pertes considé-(Omar II. Hégire 100. Ere Chr. 719.) rables. Le Général Sarrasin présu mant que cette entreprise seroit de longue durée, écrivit au Ca life de lui envoyer de nouvelles troupes, & beaucoup de provi sions de bouche. Quatre cens vais seaux de guerre bien munis parti rent aussitôt sous les ordres de Déhac; & Mervan fut averti que ce puissant secours alloit débarquer sur les côtes de la Thrace. [] Mais malheureusement pour les Satrasins, l'Empereur Grec fut aussi informé de l'arrivée de ce secours; & il prit des mesures assez justes pour le rendre inutile. C'étoit tou jours Léon l'Isaurien qui occupoit le trône. Ce Prince, qui de simple soldat étoit parvenu à l'Empire par son courage & son intrépidité, continuoit à donner de nouvelles preuves de sa bravoure & de son expérience; & après avoir ruiné les armemens des Sarrasins les an nées précédentes, il eut encore le même succès dans cette circons tance. [] Ce Prince fit attaquer la flotte Musulmane pendant le désordre &
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(Omar II. Hégire 100. Ere Chr 719.) l'embarras du débarquement. Plu sieurs vaisseaux Sarrasins qui se trouvoient alors sans défense fu rent saisis par les Grecs; les autres furent bientôt mis hors de combat, au moyen des brulots qui en em braserent une grande partie; & il n'y en eut qu'un très-petit nombre qui pût s'échapper des mains de l'ennemi. [] Cet événement jetta la conster nation dans le camp des Sarrasins qui étoient occupés au siége. Mer van les rassura néanmoins, & les engagea à continuer les travaux avec la même ardeur qu'ils avoient té moignée dès le commencement, leur faisant entendre que la résistance des Grecs ne seroit pas de longue durée, & que la prétendue intré pidité qu'ils affectoient, n'étoit, pour ainsi dire, que les derniers efforts d'une valeur expirante. [] Mais de nouveaux contretems qui arriverent coup sur coup, ache verent absolument d'éteindre le courage des Sarrasins. Mervan ayant fait réflexion que le peu de provi sions qu'on avoit pu rechapper du désastre de Déhac ne pouvoit pas
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durer long-tems, envoya un gros(Omar II. Hégire 100. Ere Chr. 719.) détachement vers les villes de Ni cée & de Bythinie, où il comptoit pouvoir faire ressource. Cette dé marche eut le succès le plus mal heureux. Dans le tems que ce dé tachement étoit en route, il fut apperçu par des Seigneurs Grecs qui avoient abandonné leurs châ teaux pour se réfugier sur les mon tagnes: ces Seigneurs se sentant assez forts pour tomber sur les Sarrasins, si leurs vassaux vouloient se joindre à eux, envoyerent prom tement dans différens villages pro poser aux habitans de prendre les armes. Aussitôt les Communes se réunirent, & marcherent sous les ordres de leurs Seigneurs, qui les ayant mises en embuscade dans un endroit où le détachement Sarrasin devoit passer, le surprirent à l'im proviste & le taillerent en pieces. [] D'un autre côté, les vaisseaux Grecs qui gardoient le détroit par- où la mer de Marmara communi que avec la Mer-noire, donnoient la liberté du passage aux différen tes barques qui apportoient des vivres aux assiégés; mais en mê-
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(Omar II. Hégire 100. Ere Chr. 719.) me-tems ils tenoient en respect les vaisseaux des Sarrasins, qui n'osoient plus approcher depuis la funeste expérience qu'ils avoient faite de l'effet des feux grégeois qu'on avoit lancés sur eux. Tout passage leut étant donc fermé pour les vivres, ils tomberent dans une disette af freuse, sans cependant vouloir enco re renoncer au siége. Ils lutterent ainsi long-tems contre la faim, & tâcherent de la calmer en man geant les chevaux, les chameaux, & autres bêtes de charge: la peste, qui accompagne ordinairement la fami ne, se mit dans leur camp, & se com muniqua même aux assiégés. Le Ca life ayant appris ces tristes nouvel les, donna ordre à Mervan d'aban donner un siége aussi ruineux, & de ramener ses troupes du côté de la Syrie. [] Ce retour fut aussi funeste que l'avoient été les opérations précé dentes. Il fallut se défendre contre les élémens: le feu du ciel, la tem pête & les vents les tourmenterent pendant leur route. Une partie de leurs vaisseaux fit naufrage, & il n'y en eut qu'environ une quinzaine
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qui purent aborder dans les ports;(Omar II. Hégire 100. Ere Chr. 719.) mais ce fut avec bien de la peine, & dans le plus grand désordre. [] Le Calife outré d'un revers aussi [] (Omar per sécute les Chrétiens.) affreux, attribua ce malheur à la foiblesse qu'il avoit eue d'accorder différens priviléges aux Chrétiens. Il résolut dès-lors de les traiter le plus durement qu'il seroit possible; & commença par les astraindre à observer différens usages des Mu sulmans. Il leur défendit, par exem ple, de boire du vin & de manger des viandes prohibées par le Maho métisme. Il augmenta de moitié les contributions ausquelles il les avoit taxés, & ne voulut plus désormais s'en rapporter à leurs sermens dans les démêlés qu'ils pourroient avoir avec les Mahométans. [] Au reste, le désespoir du Calife(Hégire 101. Ere Chr. 705.) n'influa aucunement sur sa condui te à l'égard des Musulmans; il con tinua toujours de les gouverner avec la même bonté & la même douceur qu'il avoit fait à son avé nement à la couronne; & lorsqu'il s'éleva quelques différends ou mê me quelque révolte, loin d'agir avec rigueur comme avoient fait
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(Omar II. Hégire 101. Ere Chr. 720.) la plupart des Califes précédens, il mit tous ses soins à concilier les esprits, & prit en toute occa sion les tempéramens les plus ca pables de terminer les affaires à l'amiable. [] (Révolte de Schouzib, au sujet de la suppression des malédic tions contre Ali.) [] Un Musulman de considération nommé Schouzib, s'étant révolté sous le prétexte frivole de quelques opinions au sujet de la doctrine de Mahomet, plusieurs des principaux Musulmans opinoient déja pour que l'on prît les armes afin de ré duire le rebelle; mais Omar qui ne vouloit pas que l'on répandît du sang pour des opinions, repré senta qu'il ne s'agissoit pas d'aller si vîte, & qu'il espéroit appaiser cette révolte par un autre moyen. [] Il prit le parti d'écrire à Schouzib, pour lui mander de venir s'expli quer avec lui: Si vous ne voulez que la réforme de la Religion & de l'Etat, lui dit-il dans sa lettre, venez me trouver, & nous concerterons ensemble nos vues & nos desseins sans scandale & sans trouble. [] Schouzib, qui avoit déja fait un certain éclat, n'osa pas se pré senter en personne devant le Ca-
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life, de crainte d'en essuyer des(Omar II. Hégire 101. Ere Chr. 720.) reproches, ou peut-être même d'être puni de sa révolte: il y envoya deux personnes de son parti, qu'il crut les plus capables de s'acquitter de sa commission. [] Ces députés vinrent donc trou ver Omar, & lui exposerent les difficultés de Schouzib. Elles ne rou loient que sur les procédés du Ca life par rapport aux Alides: car du reste, à l'égard de sa personne, ils protesterent qu'ils n'avoient au cun sujet de plainte à alléguer, & que tout le monde le reconnoissoit unanimement pour le Prince le plus équitable. Mais ils lui représente rent que bien des personnes étoient scandalisées de ce qu'étant de la famille des Ommiades, il avoit supprimé les malédictions que les Califes ses prédécesseurs avoient ordonné de prononcer dans les priè res publiques contre les ennemis de sa maison: ils ajouterent qu'en se conduisant ainsi, il n'y avoit pas lieu de douter qu'il ne condamnât hautement les Ommiades, & qu'ain si il étoit obligé d'ordonner contre eux les mêmes malédictions qu'ils
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(Omar II. Hégire 101. Ere Chr. 720.) avoient fait fulminer pendant si long- tems contre les Alides. [] Omar, qui ne pouvoit compren dre comment des hommes pou voient troubler leur tranquillité & embrasser des partis violens sur la simple différence des opinions, ré pondit avec beaucoup de douceur: Ce que vous me demandez regardant l'autre monde & non celui-ci, je croi rois faire un grand péché si je vous l'ac cordois: car nous ne voyons pas que Dieu ait commandé à son Prophéte de maudire qui que ce soit. Nous ne trou vons même pas qu'on doive maudire publiquement ni en secret aucun parti culier, quelque dérangement que l'on remarque dans sa conduite. Pharaon qui avoit été assez téméraire pour s'arro ger l'honneur de la divinité, n'a pour tant pas été maudit publiquement. Ain si, puisque vous me reconnoissez pour être juste & équitable, pouvez-vous exiger de moi que je maudisse les Om miades qui sont mes parens, qui font la prière avec moi, qui observent les jeûnes, les préceptes & toutes les prati ques ordonnées aux Musulmans? [] Les députés demeurerent sans ré [] (Schouzib demande que) plique à cette réponse. Ils se jette-
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rent sur un autre objet, qui étoit [] (Omar II. Hégire 101. Ere Chr. 720. Yésid soit ex clu du trône.) encore un des prétextes de leur révolte. Il s'agissoit de la succession à l'Empire. Le dernier Calife, en nommant Omar pour regner après lui, avoit désigné Yésid pour suc cesseur d'Omar: or ce jeune Prince ayant la plus mauvaise réputation, Schouzib & ses partisans vouloient absolument l'exclure du trône. Sei gneur, dirent-ils à Omar, un Prince aussi équitable que vous, doit- il, pour remplir la promesse qu'on a exigée de lui en l'élevant au trône, y placer en mourant un successeur sans piété, sans religion, tel que celui qu'on a désigné? [] Le Calife qui connoissoit aussi- bien qu'eux les mauvaises qualités d'Yésid , fut frappé de leurs remon trances: il tâcha néanmoins de les calmer, en leur représentant que l'événement dont il s'agissoit étoit encore éloigné, & qu'il falloit re mettre entre les mains de la Pro vidence tout ce qui concernoit l'a venir. Seigneur, reprirent les dé putés avec feu, nous connoissons tous Yésid , & ses mauvaises qualités: que deviendra l'Empire entre les mains d'un tel Prince?
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(Omar II. Hégire 101. Ere Chr. 720.) [] Omar fut si frappé de ce discours, qu'il ne put rien répondre. Il laissa seulement couler quelques larmes; puis reprenant la parole, il congé dia les députés, en leur disant qu'il lui falloit du tems pour délibérer sur ce qu'ils venoient de lui dire, & que dans peu il leur feroit sa voir sa réponse. (Hégire 102. Ere Chr. 721. Conspira tion contre le Calife.) [] On ne tarda pas à être informé du détail de ce qui s'étoit passé dans cette conférence. Les Ommiades en furent allarmés, & ils craignirent que le Calife, qui étoit mécontent d'eux à cause du bruit qu'ils avoient fait dans le tems que les malédic tions des Alides avoient été sup primées, ne profitât de la mauvaise réputation qu'Yésid s'étoit faite, pour l'exclure du trône, & peut- être même pour faire passer la cou ronne dans une autre famille. Ils conférerent donc ensemble sur leurs intérêts; & le résultat fut que l'on penseroit au plutôt à se défaire du Calife, afin de ne pas lui laisser le tems de prendre les mesures qu'ils appréhendoient. [] Ils exécuterent cette infâme ré solution, par le ministère d'un des
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esclaves du Calife qu'ils suborne-(Omar II. Hégire 102. Ere Chr. 721.) rent. Ce misérable se chargea de faire prendre à son maître le poi son qu'ils lui remirent entre les mains; & il le lui donna dans un breuvage, dont le funeste effet ne tarda pas à se faire sentir. [] Un Auteur Arabe rapporte que ce Calife ne voulut faire aucun re méde pour sa guérison; & qu'un de ses amis l'ayant fortement sol licité de recevoir les secours qu'on vouloit lui donner, ce Prince lui répondit: Je suis si résigné à la vo lonté du souverain Etre, & si persua dé de l'infaillible & inévitable décret de sa puissance sur le terme fatal pres crit à la vie de chaque particulier, que je ne voudrois pas même froter mon oreille avec mon doigt, si ma guérison en dépendoit. [] Cette singulière résignation le conduisit au tombeau. Il mourut après avoir regné environ deux ans & demi, n'étant pas encore dans sa quarantiéme année. Il fut inhu mé auprès de la petite ville de Maharat, dans un endroit qu'on appelloit autrefois le Monastère de S. Siméon.
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(Omar II. Hégire 102. Ere Chr. 721.) [] Les Auteurs Arabes sont d'accord sur les vertus de ce Calife. Tous ceux qui en ont parlé, le dépei gnent avec les couleurs les plus avantageuses; on releve sur-tout sa douceur, sa modestie, sa fruga lité & son désintéressement. Il por toit toujours des habits extrêmement simples, même dans le tems des cé rémonies d'appareil. [] Mogiouschon, Auteur fameux par ses visions, assure avoir vu Omar en paradis reposant sur le sein de Mahomet, ayant Aboubécre à sa droite & Omar I. à sa gauche. Eton né de voir la préférence que l'on donnoit à Omar-ebn-Abdalazis sur les deux premiers Califes, Mogious chon en demanda la raison à un Ange, qui lui répondit qu'Abou bécre & Omar I. avoient exercé la justice & pratiqué la loi, dans les premiers tems & dans la ferveur du Musulmanisme; mais qu'Omar-ebn- Abdalazis les avoit surpassés en mé rite, ayant exercé ces mêmes vertus dans un siécle d'injustice & de cor ruption.
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Yesid II.

XIV CALIFE.

[] YEsid, sils d'Abdalmélek, monta(Yesid II. Hégire 102. Ere Chr. 721.) sur le trône immédiatement après la mort d'Omar, dont il n'imita ni la modestie ni la sagesse. Il sembloit même se faire honneur de tenir une conduite toute oppo sée à celle de ce Calife, dont il ne parloit que pour en dire du mal, & tâcher de ternir sa mémoire. Il éloigna de sa cour tous ceux qui avoient eu la confiance de son pré décesseur, & il affecta même de révoquer les Gouverneurs qu'il avoit mis à la tête des provinces. [] Il s'éleva en Arabie dans la pre- [] (Yésid -ben- Mahaleb ex cite une ré volte en Ara bie.) mière année de son regne des trou bles considérables, excités par les intrigues d'un fameux Capitaine nommé Yésid comme lui, & fils d'un Musulman distingué, nommé
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(Yesid II. Hégire 102. Ere Chr. 721.) Mahaleb, qui tiroit son origine des Princes du Laristan, petite province de la Perse. Ces Princes, & Mahaleb à leur exemple, s'é toient rendus recommandables par leur bravoure & leur intrépidi té. Yésid , héritier de la valeur de ses ancêtres, déclara la guerre au Calife, & entra à la tête de ses troupes dans l'Irak Arabique, où il trouva un nombreux parti qui se déclara en sa faveur. [] Le Calife, dont le génie étoit peu propre pour la guerre, se tira néanmoins de celle-ci plus heureu sement qu'on n'auroit ôsé l'espérer. Il est vrai qu'il ne s'ingéra pas à commander lui-même ses troupes; il remit ce soin entre les mains d'un de ses frères nommé Mossé léimah, qui se conduisit dans cette conjoncture avec autant d'adresse que de valeur. Il réussit à battre les ennemis, & les mit dans une entière déroute. Ce ne fut cepen dant qu'après avoir essuyé plusieurs actions sanglantes, dont il sortit toujours victorieux; mais avec plus ou moins d'avantage. Dans la pre mière Yésid -ebn-Mahaleb fut tué
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sur le champ de bataille, après avoir(Yesid II Hégire 102 Ere Chr. 721.) long-tems disputé la victoire. Son fils, nommé Moavias, prit aussitôt le commandement des troupes, & fit tête aux Arabes le plus long-tems qu'il lui fut possible. Lorsqu'il s'ap perçut que l'ardeur de ses gens n'é toit plus la même, & que la perte des principaux Officiers les avoit jettés dans le découragement, il essaya de faire une retraite, & prit la route d'Ormus, dans l'espérance de s'y mettre en sureté. Mais le Gouverneur de la place, qui étoit instruit de l'échec que ses troupes avoient reçu, refusa de lui ouvrir ses portes; ainsi Moavias se vit obligé de chercher un autre asyle. Mosséléimah, qui s'étoit mis à sa poursuite, & qui lui avoit déja tué bien du monde dans différens com bats qui s'étoient donnés dans le tems de cette retraite, le harcela continuellement jusqu'auprès du fleuve Indus, où il y eut une der nière action dans laquelle Moavias ayant été tué dès le commencement, le reste des troupes fut aisément taillé en pieces par les Arabes. [] Les armes du Calife eurent un
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(Yesid II. Hégire 102. Ere Chr. 721.) succès aussi heureux contre les Tures, qui s'étoient répandus dans l'Asie, [] (Succès des Sarrasins contre les Turcs.) & avoient réussi à pénétrer jusque dans l'Aderbigian, qui est l'ancien ne Médie. Le même Mosséléimah remporta sur eux une victoire com plette &, les chassa loin des Etats du Calife. (Hégire 103. Ere Chr. 722.) [] Ces avantages redoublés enflerent le courage des Sarrasins, & les en [] (Ils font une irruption en France.) gagerent à porter leurs armes jus que dans les provinces méridiona les de la France. Ils avoient déja réussi à y pénétrer, après s'être em parés d'une grande partie de l'Es pagne. Ils surprirent la ville de Nar bonne, & s'y établirent. Ils s'avan cerent ensuite vers Toulouse, & en formerent le siége; mais Eudes, Comte d'Aquitaine, étant venu à leur rencontre avec une forte ar mée, il les contraignit d'abandon ner le siége de Toulouse: & con tinuant toujours de les poursuivre & de les harceler avec une vigueur extrême, il les battit près de Nar bonne, reprit la place sur eux, & les chassa enfin des terres de France. [] Pendant que les Généraux du Calife travailloient à soutenir la
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gloire de la Nation à la tête des(Yesid II. Hégire 103. Ere Chr. 722.) armées, ce Prince naturellement lâche & voluptueux, passoit ses jours avec des femmes, & laissoit à ses courtisans le soin des affaires. [] Dans le nombre des femmes qui [] (Cause de la mort du Ca life Yésid II.) formoient sa compagnie ordinaire, il y en avoit deux entr'autres qu'il aimoit éperdûment: l'une s'appel loit Sélamah, & l'autre Hababah. Ce Prince se promenant un jour avec elles dans un jardin délicieux qu'il avoit auprès du Jourdain, s'amusa pendant quelque tems à jet ter de loin des grains de raisin, que Hababah recevoit dans sa bouche avec beaucoup d'adresse. Il faut ob server que le raisin de Palestine est beaucoup plus gros que celui d'Eu rope. Malheureusement un de ces grains s'arrêta dans la gorge de la belle Musulmane, & ferma telle ment le passage de la respiration, qu'elle étouffa presque sur le champ, & mourut entre les bras du Calife. [] Cet accident le plongea dans la douleur la plus amère. Rien ne fut capable de faire la moindre diver sion à l'excès de son chagrin. Il chercha au-contraire à s'y entrete-
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(Yesid II. Hégire 103. Ere Chr. 722.) nir de plus en plus. Ce fut en vain qu'on se mit en devoir d'ensevelir le corps de cette femme, afin d'é loigner de ses yeux l'objet de son désespoir, il ne voulut jamais le permettre. Il ordonna qu'on portât ce corps dans son appartement, où il alla se renfermer aussitôt, & y demeura huit jours entiers à re paître ses yeux de cet affreux spec tacle. L'horrible infection que ce cadavre répandit dans ses apparte mens, faisant trouver mal ceux qui étoient obligés d'y paroître, le Ca life fut contraint de consentir qu'on l'enlevât, sur les remontrances que ses Officiers lui firent qu'aucun d'eux ne pourroit plus lui rendre aucun service s'il gardoit ce corps plus long-tems. [] On espéroit que l'absence de l'ob jet diminueroit sa douleur, & que le tems pourroit enfin la calmer; mais ses transports n'en devinrent que plus vifs, & il poussa l'extra vagance au point d'ordonner qu'on exhumât le corps de cette femme, & qu'on le rapportât chez lui. Personne n'obéit à cet ordre, & il n'osa pas insister davantage. L'excès
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de son affliction le fit enfin tom-(Yesid II.) ber en phthisie; & ce Prince, après avoir langui pendant quelque tems, alla rejoindre sa chère Hababah, dans le tombeau de laquelle il vou lut être inhumé. [] Peu de tems avant sa mort, il(Hégire 104. Ere Chr. 723.) désigna pour son successeur Hes cham, un de ses frères; & il regla qu'après ce Prince la couronne re viendroit à Valid, son fils, qui étoit alors trop jeune pour occuper le trône.
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HESCHAM.

XV. CALIFE.

(Hescham. Hégire 104. Ere Chr. 723.) [] HEschan-ebn-Abdalmelek n'étoit point à Damas dans le tems de la mort d'Yésid , son frère. Son absence n'empêcha pas qu'il ne fût solennellement procla mé Calife: & aussitôt après on lui députa quelques-uns des principaux Seigneurs Syriens pour lui porter le sceptre & l'anneau royal. Ce fut ainsi qu'il apprit la mort du Calife, son frère, & son avénement à la couronne. [] Il partit peu après de Raspha, ville de Syrie où étoit sa demeure ordinaire, & se rendit à Damas pour y prendre possession de sa nouvelle dignité, & recevoir les hommages de ses sujets. [] (Zéid fait va loir ses pré tentions au Califat.) [] Les commencemens de son regne furent troublés par les intrigues
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d'un dangereux rival qui lui don-(Hescham. Hégire 106. Ere Chr. 725.) na beaucoup d'inquiétudes. C'étoit Zéid, petit-fils de Hossein, & par conséquent arrière-petit-fils d'Ali, gendre du Prophéte. Dès qu'il eut été informé de la mort d'Yésid & de la proclamation de Hescham, il se rendit en diligence à Couffah, où résidoit alors un nombre consi dérable de partisans des Alides. Il eut avec eux de longues conféren ces, dans lesquelles après beaucoup de raisonnemens sur la situation ac tuelle des affaires, on trouva que l'occasion étoit favorable pour chas ser les Ommiades d'un trône qu'ils ne possédoient que par usurpation; & l'on résolut d'y procéder au plu tôt, afin de ne pas donner le tems au nouveau Calife de s'affermir dans sa dignité. [] Ils commencerent par élever Zéid [] (Il est recon nu Calife à Couffah.) au Califat, & lui prêterent serment de fidélité. Les Couffiens, toujours amateurs des mouvemens & des révolutions, saisirent avec un em pressement fanatique la nouvelle occasion qui se présentoit de signa ler leur inconstance & leur perfi die. Ils reconnurent Zéid pour
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(Hescham. Hégire 106. Ere Chr. 725.) Calife, & lui donnerent toutes les preuves d'obéissance & de soumis sion qu'un Souverain pouvoit at tendre des sujets les plus zélés. [] Zéid, qui auroit dû connoître le caractère des Couffiens dont ses ancêtres avoient été les victimes, eut cependant la foiblesse de fon der des espérances sur les sentimens qu'ils paroissoient avoir; & sans doute il se flata d'être assez habile pour se conserver l'amitié de ces peuples, dont il s'imagina que les fréquentes défections qu'on leur re prochoit procédoient moins de leur inconstance, que du peu de soin que l'on avoit pris pour se les at tacher. [] Il prit donc pour des sentimens réels une vapeur passagère dont il se laissa éblouir; & il crut devoir être plus persuadé que jamais de la sincérité de leurs dispositions, lorsqu'ayant parlé de l'importance dont il étoit d'avoir au plutôt des troupes pour se soutenir contre les Ommiades, il se trouva presqu'à l'instant plus de quatorze mille hommes qui demanderent à mar cher sous ses étendards.
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[] Leurs offres furent acceptées.(Hescham. Hégire 106. Ere Chr. 725.) Zéid leur donna des Généraux: on fit tous les préparatifs nécessaires pour se mettre en campagne; & pendant qu'on alloit marcher con tre l'ennemi les armes à la main, le nouveau Calife établit en même- tems un Conseil & des Ministres pour vaquer au gouvernement de son Etat. [] Tout ce grand appareil ne servit qu'à faire éclater la révolte, & ne fut d'aucune utilité pour la faire réussir. Le Calife de Syrie n'eut pas la peine de prendre les armes pour étouffer la rébellion naissante; ce service lui fut rendu par ceux des Arabes qui lui étoient fidéles: & il ne fut informé des mouve mens des séditieux, qu'en appre nant en même-tems que leur parti étoit absolument dissipé. [] Joseph-ben-Amrou, Gouverneur [] (Joseph en gage les Couf fiens à aban donner Zéid.) de Basrah, ayant été instruit du tumulte qui venoit de s'élever à Couffah, envoya en diligence de nombreux détachemens, à la tê te desquels il mit d'habiles Offi ciers qu'il chargea de ses instruc-
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(Hescham. Hégire 106. Ere Chr 725.) tions. Son dessein étoit de se saisir de Zéid, avant qu'il fût en état de se défendre; & pour réussir dans cette entreprise sans troubles & sans répandre beaucoup de sang, il leur recommanda de chercher les occa sions de s'insinuer auprès de quel ques-uns des Principaux de Couffah, & de travailler, ou par la force de leurs raisons, ou par promesses, à les détacher du parti de Zéid. [] Ce moyen réussit comme Joseph l'avoit prévu. Ses propositions fu rent écoutées. Les premiers qui s'y prêterent en mirent d'autres dans leur parti. On fit des réflexions sur les malheurs ausquels on alloit s'ex poser, pour soutenir une révolte dont tôt ou tard les Couffiens se roient les victimes. Enfin, tout bien considéré, la plupart de ceux qui avoient paru prendre les armes avec tant d'ardeur, les mirent bas aussitôt, & promirent de ne don ner aucun secours à Zéid: ainsi le parti de ce malheureux Musulman, qui sembloit devoir faire de si grands efforts pour lui procurer la couron ne, ne voulut pas même lui prêter
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aucun secours pour l'empêcher de(Hescham. Hégire 106. Ere Chr. 725.) tomber entre les mains de ceux qui venoient pour l'arrêter. En un mot, des quatorze mille hommes qui devoient se sacrifier pour lui, il ne lui resta qu'environ une douzaine d'amis qui s'intéresserent à sa dé fense. [] Zéid se voyant ainsi abandonné, entreprit néanmoins de faire tête à ses ennemis. Ce n'est pas qu'il osât se flater de pouvoir échapper à ceux qui étoient chargés de se saisir de sa personne; mais il aima mieux mourir les armes à la main, que d'être fait prisonnier, prévoyant bien qu'alors il ne pourroit éviter de finir ses jours dans les horreurs d'un supplice infâme. [] Dès que les gens de Joseph pa-(Mort de Zéid.) rurent pour se saisir de lui, il se retira avec sa petite troupe dans un endroit où il crut pouvoir vendre chèrement sa vie; & il comptoit si bien y mourir, qu'il s'écria en faisant cette démarche: Voici un événement pareil à celui de Hossein. Zéid eut en effet le même sort que cet illustre Musulman, son ayeul. Après avoir long-tems défendu sa
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(Hescham. Hégire 106. Ere Chr. 725.) vie aux dépens de celle d'un grand nombre de ses ennemis, il re çut un coup violent sur la tête qui le mit hors de combat. Il en mou rut peu après, & fut inhumé le même jour à Couffah. [] Joseph, charmé du succès de son entreprise, fut seulement fâché de ce que ses gens avoient permis qu'on accordât à Zéid les honneurs de la sépulture. Il envoya prom tement un ordre d'exhumer le ca davre, & de le pendre au gibet public, pour servir d'exemple à ceux qui seroient tentés de former de pareils projets. Il écrivit ensuite à la cour de Damas, & envoya au Calife un détail de tout ce qui ve noit de se passer. Ce Prince lui fit des remercimens, tels que le de mandoit un service de cette impor tance; & il lui donna ordre de faire bruler le corps de Zéid, afin qu'il ne restât aucun vestige qui pût rappeller sa révolte. Ahias, fils de ce rebelle, se sauva du terri toire de Couffah, pour éviter les poursuites des amis du Calife, & il alla se réfugier dans la ville de Balk, située au pays du Turquestan.
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[] Mais tandis qu'on s'occupoit à(Hescham. Hégire 106. Ere Chr. 725.) éteindre le parti des Alides, il s'en éleva un autre plus formidable, ou du-moins plus heureux, puisqu'a près différentes tentatives qui n'eu rent d'abord que de légers succès, il réussit enfin à s'établir dans le Ca lifat, sur les ruines de la maison des Ommiades. [] Ce parti est celui des Abbassides,(Hégire 109. Ere Chr. 728.) ainsi nommés d'Abbas, fils d'Ab dalmotaleh, oncle de Mahomet. [] (Commence mens du par ti des Abbas sides.) Cet Abbas, après avoir fait la guer re à son neveu dans les commen cemens de sa mission, étoit devenu dans la suite un de ses plus zélés sectateurs; & dans la suite il s'étoit rendu si recommandable dans sa na tion, que les Musulmans en géné ral avoient presqu'autant de respect pour lui que pour leur Prophéte. On rapporte même que les Califes Omar I. & Othman ne passoient jamais devant lui, sans lui donner des marques de la plus grande vé nération; & que lorsqu'ils étoient à cheval, ils mettoient aussitôt pied à terre pour le saluer. [] Les descendans d'Abbas ne vou lurent jamais reconnoître les Om-
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(Hescham. Hégire 109. Ere Chr. 728.) miades pour légitimes Califes; & ils affecterent de les regarder tou jours comme des usurpateurs & des tyrans, contre lesquels ils ne cesserent de tramer des intrigues. Il s'étoit déja élevé différentes sé ditions excitées par les Princes de cette maison. Il en couta la vie à plusieurs d'entr'eux, tant sous l'em pire d'Omar II. que sous celui de ses successeurs, & en particulier de Hescham, dont les Généraux s'at tacherent à poursuivre les factieux. Mais tout ce qu'on put faire, ce fut de les contenir: du reste, il n'y eut pas moyen de les abattre, & ils se remontrerent toujours avec une nouvelle vigueur. [] Il ne paroît pas que Hescham ait pris par lui-même beaucoup de part dans ces différens mouvemens. Il n'est guères plus fait mention de lui dans ce qui concerne la con duite de son Etat; & à l'exception de quelques changemens qu'il fit dans les gouvernemens des provin ces, les Historiens ne nous instrui sent d'aucun fait qui mérite d'être rapporté. [] Ils disent en général que ce Prince
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étoit homme d'esprit, fort enten-(Hescham. Hégire 109. Ere Chr. 728. Caractère de Hescham.) du dans l'administration des affai res, actif, vigilant & travaillant beaucoup par lui-même; mais en même-tems ils nous le dépeignent comme un homme avare, envieux du bien d'autrui, qu'il s'approprioit souvent pour l'employer en folles dépenses. [] Macine, Auteur Arabe, rapporte que jamais Calife ne fut aussi riche que Hescham en tapisseries, en ro bes & en habits de toute espece. Car l'histoire porte, ajoute-t-il, que six cent chameaux étoient chargés de sa garde-robbe, & qu'il laissa mille ceintures à hauts de chausses, & dix mille chemises. [] Hescham, malgré l'avarice qu'on lui reproche, avoit des fantaisies qui le jettoient souvent dans d'é normes dépenses. Il avoit, par exemple, un goût passionné pour les chevaux; & il en achetoit au tant qu'on lui en présentoit, pour vu qu'ils fussent excellens & de belle apparence. Il en nourrissoit quatre mille dans de superbes écu ries qu'il avoit fait construire avec la plus grande magnificence. Dans
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(Hescham. Hégire 109. Ere Chr. 728.) le haut de ces bâtiments étoient les logemens des officiers & des valets qui étoient consignés pour avoir soin des chevaux. [] Ses écuries & sa garde-robbe formoient donc le plus fort de sa dépense. Le reste de son argent, il l'enfermoit dans ses trésors, & lui seul en avoit la clef. Il devoit avoir en réserve des sommes pro digieuses; car Macine, que j'ai déja cité, rapporte que ce Prince avoit sept cens terres à lui, dont deux entr'autres valoient chacune dix mille dragmes de rente. [] La dépense de sa table étoit ex trêmement bornée. Elle étoit ce pendant assez bien servie; mais c'étoit en conséquence des présens qu'on lui faisoit. Lorsqu'on avoit commencé à lui en faire, c'étoit un engagement que l'on contrac toit; & il savoit bien rafraîchir la mémoire de ceux qui auroient dis continué de lui envoyer ce qui pou voit lui faire plaisir. Il entroit à ce sujet dans des détails peu con venables à un Souverain. Par exem ple, un Gouverneur de place lui ayant envoyé une grande corbeille
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de pêches des plus belles & des(Hescham. Hégire 109. Ere Chr. 718.) meilleures de sa province, le Ca life lui écrivit pour le remercier, & en même-tems pour lui en de mander d'autres. J'ai reçu, lui dit- il, les pêches que vous m'avez en voyées: elles étoient d'une beauté & d'un goût admirables: je vous prie de m'en envoyer davantage incessam ment, & d'avoir soin de faire bien fermer la corbeille, de peur qu'on ne m'en vole. [] Un autre Officier lui fit pré sent de quantité de trufes, dont quelques-unes se trouverent gâtées. Hescham lui écrivit sur le même ton qu'au précédent. Ne manquez pas, lui dit-il, de m'en envoyer d'au tres au plutôt; mais faites-les mettre dans le sable, afin qu'elles ne se tou chent pas, car c'est leur frottement qui est cause qu'il y en a eu beaucoup de gâtées. [] On rapporte à la louange de ce Prince, qu'il étoit scrupuleux ob servateur de sa parole, & que dans les engagemens qu'il prenoit, soit avec les ennemis de l'Etat, soit avec ses sujets, il eut toujours soin que les articles dont on étoit con-
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(Hescham. Hégire 109. Ere Chr. 728.) venu fussent remplis dans tous leurs points. [] Il observoit la même exactitu de à l'égard des devoirs de sa re ligion, & se trouvoit le premier à tous les exercices de piété. On raconte à ce sujet que son fils ayant manqué un jour de se rendre à la prière publique, il lui en fit de vifs reproches; & sur ce que le jeune Prince allégua pour son excuse que ses gens ne lui avoient pas amené ses équipages assez tôt, Hescham lui répondit d'un ton sévère: Il falloit y venir à pied; & je vous défens d'y venir autrement pendant une année entière. Le jeune Prince ne murmura point contre cet or dre, & il s'y soumit avec toute la docilité que lui inspiroit la douceur de son caractère. [] (Mauvaises inclinations de Valid.) [] Il s'en falloit bien que Valid, neveu de Hescham & désigné son successeur au trône, fût aussi aisé à conduire. Ce Prince n'avoit de goût que pour la débauche, & mé prisoit toutes les pratiques de re ligion. Son oncle lui fit à cet égard de vives remontrances, qui n'eu rent d'autre effet que de lui don-
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ner beaucoup d'aversion pour la cour,(Hescham. Hégire 109. Ere Chr. 728.) qu'il quitta bientôt pour aller se ren fermer dans une maison de campa gne, où il s'abandonna à la vie la plus licencieuse avec un certain nom bre de jeunes débauchés dont il for ma sa compagnie. Là il attendoit avec impatience la mort de son oncle, qui en effet depuis quelque tems étoit devenu fort valétudi naire. [] Ce tems si souhaité arriva bientôt. Le Calife qui faisoit sa résidence à Raspha, y traînoit une vie languis sante. Il dépérissoit à vue d'œil; & il tomba dans une telle extrémité, qu'on le crut mort. Aussitôt on en voya à Valid deux députés pour lui annoncer cette nouvelle, & lui rendre les premiers hommages. Ce Prince eut d'abord quelque peine à les croire sur leur parole. Comme il savoit que le Calife ne l'aimoit point, il craignoit que ce ne fût un piége qu'il lui fît tendre, & qu'il ne cherchât par ce moyen une occasion de le perdre en l'accusant d'avoir voulu envahir le Califat de son vivant. Il se rendit néanmoins au serment que lui firent les dé-
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(Hescham. Hégire 109. Ere Chr. 728.) putés; & se croyant déja sur le trône, il envoya au plus vîte à Damas quelques-uns de ses amis qu'il chargea de se saisir en son nom du trésor royal. (Mort de Hescham.) [] Cet ordre fut promtement exé cuté. Cependant on fut fort étonné lorsqu'on apprit que le Calife, que l'on croyoit mort, ne l'étoit point. Mais il étoit tombé dans une telle foiblesse, que le peu de jours qu'il vécut encore ne furent pour ainsi dire, qu'une agonie continuelle. Etant revenu un peu à lui, il or donna à l'un de ses gens d'aller à Damas prendre dans le trésor une somme dont il vouloit disposer avant que de mourir; mais ceux qui s'en étoient emparés de la part de Valid refuserent de la donner; & ils le firent d'autant plu hardi ment, qu'il n'y avoit plus rien à redouter de la part du Calife ex pirant. Hescham, qui étoit natu rellement avare, fut sensiblement frappé de voir qu'il ne possédoit plus rien dans ce monde. O Dieu! s'écria-t-il, nous n'avons donc été que les gardiens du trésor pour Valid. Ce furent-là ses dernières paroles: peu après il expira.
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[] Aussitôt qu'il fut mort, Aiyad(Hescham. Hégire 125. Ere Chr. 742.) son Sécretaire s'empara des clefs du trésor, & alla les porter à Valid. Les autres Officiers prirent aussi chacun leur parti sur le champ, & la maison de ce Prince fut aban donnée au pillage. On s'y livra avec une telle fureur, que lorsqu'il s'agit, selon l'usage des Orientaux, de la ver le corps de Hescham pour l'en sévelir ensuite, on ne trouva rien de ce qui étoit nécessaire pour lui rendre ces derniers devoirs: de sor te que sans un de ses affranchis, nommé Kaleb, qui fournit un drap mortuaire, ce Prince si riche & si bisarrement curieux d'avoir de tout en abondance, seroit mort dans une aussi grande disette que le plus mi sérable de ses sujets. [] Hescham mourut à Raspha l'an de l'Hégire cent vingt cinq, & de Jesus-Christ sept cent quarante-deux, après un regne d'environ vingt ans. Il laissa deux Princes, l'un nommé Soliman & l'autre Moavias, dont il sera fait mention dans la suite de cette histoire. [] Ce fut sous son regne que les [] (Nouvelle irruption des Sarrasins en France.) Sarrasins firent une nouvelle irrup-
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(Hescham. Hégire 125. Ere Chr. 742.) tion en France, sous la conduite d'un célébre Capitaine nommé Ab dalrahman par les Arabes, & Ab dérame par les Historiens François. Eudes, duc d'Aquitaine, qui avec le secours de la France avoit réussi à les repousser dans les courses qu'ils avoient déja faites sur les terres de sa dépendance, fut inquiété dans la suite par les François eux-mêmes, qui voulurent lui disputer son droit de souveraineté. [] Eudes se voyant alors exposé à être attaqué par les François, & crai gnant d'ailleurs de nouvelles irrup tions de la part des Sarrasins, fit alliance avec un de leurs fameux Capitaines nommé Munuza, qui étoit alors Gouverneur pour le Ca life dans le Puicerdan, pays voi sin des Pyrenées. Eudes négocia si habilement avec ce Gouverneur, qu'il le mit entièrement dans ses intérêts, & l'engagea à se déclarer contre le Calife & ses Généraux. [] Le Duc d'Aquitaine, pour mieux cimenter cette alliance, donna sa fille en mariage au Gouverneur Sar rasin, qui lui promit de le garan tir de toute insulte de la part des
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troupes du Calife. Eudes, assuré(Hescham. Hégire 125. Ere Chr. 742.) de ce côté-là, fit des entreprises contre les François, & fut battu plus d'une fois par Charles Martel, qui étoit alors Maire du Palais & Prince des François. [] Abdérame ayant profité de ce tems pour faire une nouvelle ir ruption, fut arrêté par Munuza, mais cet obstacle fut bientôt levé. Abdérame battit ce Gouverneur, & le poursuivit jusque dans Puicerda d'où il fut obligé de se sauver. Il voulut aller se réfugier auprès d'Eu des, son beau-père. Abdérame, qui le harceloit toujours avec la plus grande vivacité, ne lui en donna pas le tems: de sorte que le mal heureux Munuza se voyant à la veil le de tomber entre les mains du vain queur, aima mieux se donner la mort. Sa femme, qui étoit une Princesse d'une grande beauté, fut faite prisonnière par Abdérame, qui l'envoya aussitôt au Calife. [] Ce Général entrant ensuite dans la Guienne, s'empara de Bordeaux; puis passant la Dordogne, il alla présenter bataille au Duc d'Aqui taine. Ce Prince, qui venoit de
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(Hescham. Hégire 125. Ere Chr. 742.) faire sa paix avec Charles Martel, auroit pu échapper au malheur qui le menaçoit, s'il eut voulu attendre les secours des François. Mais se croyant assez fort pour tenir contre les Sarrasins, il accepta la bataille, dans laquelle ses troupes furent ab solument mises en déroute. Il prit le parti de se sauver, & alla à la rencontre de Charles Martel, qui étoit près de passer la Loire pour aller lui conduire du secours. [] Abdérame, animé de plus en plus par ses fréquens succès, se mit à la suite du Duc d'Aquitaine, & fit des ravages affreux dans le Péri gord, la Saintonge & dans le Poitou. Il se disposoit à mettre tout à feu & à sang dans la ville de Tours, lorsque Charles Martel l'ayant joint dans une plaine près de cette ville, l'empêcha d'avancer plus loin. Les deux armées resterent sept jours en présence. Les six premiers furent employés en escarmouches plus vives les unes que les autres; mais le septiéme il y eut une action générale dans laquelle l'armée Sar rasine fut presqu'entièrement taillée en pieces. Abdérame lui-même périt
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sur le champ de bataille. Cette(Hescham. Hégire 125 Ere Chr. 742.) grande journée releva le courage des peuples de l'Europe, qui com mencerent dès-lors à ne plus tant redouter les Sarrasins. Les Histo riens fixent communément cette dé faite à l'an cent quatorze de l'Hé gire, & sept cent trente deux de l'Ere Chrétienne. [] Quelques années après, c'est-à- dire, vers l'an sept cent trente-six de Jesus-Christ, les Sarrasins ren trerent en France & envahirent le territoire d'Avignon, & quantité de places considérables dans le Lan guedoc. Charles Martel les défit encore une fois, & reprit sur eux toutes les places dont ils s'étoient emparés. [] Ces peuples belliqueux, loin de se rebuter de tant d'échecs, firent une nouvelle irruption en France deux ans après, & allerent ravager le pays d'Avignon & une grande partie de la Provence. Ils furent encore battus par le même Charles Mar tel, qui réussit à les chasser de leurs conquêtes.
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VALID II.

XVI. CALIFE.

(Valid II. Hégire 125. Ere Chr. 742.) [] LE regne de ce Calife ne pré sente rien de mémorable, soit par rapport aux Arabes en général, soit à l'égard de ce Prince, qui sem bla ne monter sur le trône, que pour le deshonorer par son irreli gion & par ses débauches. [] Il avoit donné cependant les plus grandes espérances dans sa première jeunesse; & l'on rapporte que du rant les commencemens du regne de son oncle Hescham, il se con duisit toujours avec beaucoup de prudence & de sagesse. On ne re marquoit dans ce Prince ni faste ni ambition, ni même beaucoup de goût pour les plaisirs. Modeste, doux, affable, aimant l'étude & la retraite, on le regardoit com me un modéle de vertu, qui feroit
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un jour l'honneur du trône & la(Valid II. Hégire 125. Ere Chr. 742.) gloire de la nation. [] Toutes ces belles qualités s'éclip- [] (Impiété de Valid.) serent insensiblement. Hescham, qui avoit toujours les yeux sur ce jeune Prince qu'il chérissoit comme son propre fils, fut vivement pé nétré, lorsqu'il le vit peu à peu se relâcher de ses devoirs. Il lui don na d'abord quelques avis, qui fu rent assez bien reçus en apparence; mais ils ne produisirent aucun bon effet. Valid continua de se déran ger. La dépravation des mœurs le conduisit bientôt à l'irreligion & à l'impiété: il parloit de l'Alcoran avec mépris; & l'on assure même qu'il le foula un jour aux pieds, dans une compagnie de jeunes gens dont il avoit formé sa cour. [] Le Calife, son oncle, qui l'avoit traité jusqu'alors avec beaucoup de bonté & de douceur, ne put s'em pêcher de lui faire de sévères re montrances sur un fait aussi énor me. Le jeune Prince répondit au Ca life avec toute l'insolence qu'inspire l'habitude du crime; & pour évi ter à l'avenir de s'entendre donner de pareilles leçons, il s'éloigna de
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(Valid II. Hégire 125. Ere Chr. 742.) la cour, & alla se retirer dans une campagne appellée Arzak, où il demeura jusqu'à la mort de Hes cham. [] (Ses débor demens.) [] Ce fut-là qu'il jouit de la mal heureuse liberté de suivre ses goûts, & de se livrer à la débauche & aux plus honteux débordemens: il le fit avec d'autant moins de réser ve, qu'il n'avoit pour compagnie que de jeunes courtisans, qui soit par libertinage, soit par complaisance pour l'héritier présomptif de la cou ronne, ne cherchoient qu'à flater ses passions, & à l'entretenir dans le désordre. [] Hescham, qui étoit assez exac tement informé de ce qui se passoit à Arzak, ne voulut cependant pas sévir contre Valid; il se contenta de mander quelques-uns de ses com pagnons de débauche, & leur fit les menaces les plus terribles, s'ils continuoient d'entretenir ce Prince dans le dérangement. Mais tout ce la ne servit qu'à rendre le Calife lui-même plus odieux que jamais à Valid & à ses courtisans; & ils ne s'entretenoient plus entr'eux que de l'heureux jour auquel la mort de
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Hescham les débarrasseroit d'un cen-(Valid II. Hégire 125. Ere Chr. 742.) seur incommode, & feroit monter sur le trône un Prince sur la fa veur duquel ils pouvoient fonder les plus riches espérances. [] Dès que ce tems fut arrivé, Valid partit d'Arzak, & se rendit à Da mas pour y prendre possession de la couronne. Sa proclamation se fit avec beaucoup d'appareil; & com me la retraite dans laquelle il avoit vécu avoit servi du-moins à cacher ses vices aux yeux de la multitude, il fut porté sur le trône par les vœux des peuples, & avec l'applau dissement de la plupart des Grands de la cour, qui comptoient retrou ver dans Valid ce même Prince qui avoit donné de si beaux exem ples de vertus, dans le tems qu'il avoit demeuré à Damas avant sa retraite à Arzak. [] Le nouveau Calife ne tarda pas [] (Il se rend méprisable à ses sujets.) à se faire connoître. Ce Prince as suré alors de l'impunité, qui est comme l'appanage de la dignité souveraine, ne garda plus ni me sure ni décence. Ses excès furent si fréquens, si honteux, & en même- tems si publics, qu'ils lui attire-
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(Valid II. Hégire 125. Ere Chr. 742.) rent le mépris & l'indignation de ses sujets. Ses propres parens ne purent s'empêcher de se plaindre du scandale affreux que sa condui te occasionnoit dans l'Empire. Ils connoissoient assez la dépravation de son caractère; mais ils croyoient qu'il auroit été du-moins attentif à observer les bienséances extérieu res; & que respectant la dignité de sa place, il auroit attendu à se livrer à la fureur de ses emporte mens, lorsqu'il se seroit trouvé n'avoir d'autres témoins que quel ques indignes favoris qui étoient les compagnons ordinaires de ses débauches. [] Mais Valid n'étoit plus capable d'aucun ménagement. Il tenoit pu bliquement les discours les plus li cencieux. Sans respect pour les mœurs, il n'en eut pas davantage pour sa religion, & pour les dif férentes pratiques qu'elle recom mandoit. Ce n'est pas qu'il eût pris quelque goût pour une autre reli gion; il parloit de toutes avec un égal mépris, & n'en suivoit aucune en particulier. [] Il fit pourtant le pélerinage de
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la Mecque; mais ce fut pour por-(Valid II. Hégire 126. Ere Chr. 743. Il scandalise les peuples de la Mecque.) ter lui-même le scandale dans un pays où on ne le connoissoit que de nom. Sachant que, selon les principes des Musulmans, qui au roient dû être les siens, il étoit également défendu de boire du vin & d'avoir des chiens, il contredit publiquement l'un & l'autre usage. Il mena avec lui beaucoup de chiens de chasse, & fit d'ailleurs plusieurs repas splendides dans lesquels il scandalisa doublement ses sujets, & par l'usage qu'il fit du vin, & par l'excessive quantité qu'il en but. [] C'est une regle de tout tems ob servée parmi les Musulmans, que les femmes ne doivent point entrer dans leurs Mosquées; elles vont faire leurs prières dans les porti ques du dehors. Valid entreprit encore d'enfreindre cette loi en faveur d'une de ses concubines. Il la fit déguiser; & non content de l'introduire dans la Mosquée, il voulut encore qu'elle fît la prière publique en sa place. [] Ce trait scandaleux ne fut pas découvert dans le moment. Peut-
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(Valid II Hégire 126 Ere Chr. 743) être ne l'auroit on jamais su, sans l'indiscrétion du Calife; mais ce Prince ne faisant cas des crimes qu'autant qu'ils étoient accompa gnés d'un certain éclat, se donna le ridicule plaisir de faire connoî tre aux Musulmans le moyen dont il s'étoit servi pour les tromper. Il contribua ainsi lui-même à aug menter l'horreur qu'on avoit déja pour sa personne. [] On conçoit aisément que sous un tel Prince, les affaires de l'Etat devoient être dans un extrême aban don. En effet, il auroit cru perdre son tems, s'il eut fallu retrancher quelque chose de ses plaisirs pour prendre quelque part au gouverne ment. Il laissoit le soin de son Etat entre les mains de ses Ministres, qui de concert avec de lâches fa voris, regloient tout à leur gré, sans égard pour les loix ni pour les usages respectables de la Na tion. [] (Les peuples murmurent hautement contre lui.) Tant de griefs réunis exciterent de violens murmures, qui occa sionnerent bientôt les plaintes les plus amères. Elles furent vivement appuyées par les parens du Calife,
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& sur-tout par Yésid son cousin,(Valid II. Hégire 126. Ere Chr. 743.) qui profita des désordres & de la lâcheté de ce Prince, pour se faire un grand nombre de partisans. [] On entendit déclamer alors ou vertement contre les débauches du Calife. On disoit publiquement que le trône étoit autant deshonoré que la religion, sous un Prince dont la vie étoit un scandale continuel: que sa conduite faisoit gémir tous les vrais Musulmans: que les cour tisans qui formoient sa compagnie ordinaire étoient autant d'impies, qui répandoient la contagion dans les mœurs par leurs discours & par les maximes affreuses qu'ils dé bitoient. [] Ces plaintes ainsi répandues de toutes parts, donnerent à Yésid les plus grandes espérances de réussir dans le dessein qu'il avoit formé de s'emparer de l'autorité souveraine. Il avoit résolu d'abord de se con tenter de déposer Valid; mais fai sant réflexion qu'un Souverain dé trôné est toujours en état de don ner des inquiétudes à l'usurpateur, il prit le parti de s'en défaire en tièrement, comptant bien que la
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(Valid. II. Hégire 126. Ere Chr. 743.) mort d'un Prince aussi méprisable & aussi détesté ne seroit vengée de per sonne. [] (Il est tué dans une con juration.) [] Yésid ayant donc murement ba lancé tout ce qu'il avoit à craindre ou à espérer de cette entreprise, résolut enfin de l'exécuter sans tar der plus long-tems. Il fit prendre des armes aux conjurés; & se met tant à leur tête, il marcha vers le palais, dont il força les premières entrées après un combat qu'il fal lut avoir avec les gardes. Cette at taque causa un tumulte affreux, qui parvint bientôt aux oreilles du Ca life. Ce Prince voyant qu'on en vouloit à sa personne, prit des ar mes & se mit en défense avec une partie de ses courtisans. Les con jurés ayant fait irruption jusque dans les appartemens les plus re culés, tomberent avec fureur sur le Calife, qui soutint généreuse ment cet assaut, & se battit avec une bravoure dont personne ne le croyoit capable. Mais après avoir long-tems disputé le terrein, il fut enfin ac cablé par le nombre, & tomba mort aux pieds de ses ennemis. [] Telle fut la fin de l'infortuné
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Valid, que tous les Historiens re-(Valid II. Hégire 126. Ere Chr. 743) présentent unanimement comme un Prince grossièrement livré à toutes sortes de vices, & dans lequel on ne pouvoit distinguer aucune ombre de vertu. [] Voici en particulier le portrait que(Portrait de Valid II.) Macine nous a laissé de la personne & du caractère de ce Calife. Il étoit, dit-il, de médiocre taille, blanc, beau de visage: ses cheveux commençoient dé ja à blanchir. Pour son naturel, il étoit impie, débauché, prévenu de mauvaises opinions, & abandonné à tous vices; au resté grand poëte, & qui parloit fort bien, n'ayant autre pensée que de se divertir, & de passer son tems agréablement. Le même Au teur dit qu'il laissa treize enfans, tant de l'un que de l'autre sexe. [] La mort de ce Calife arriva l'an cent vingt-six de l'Hégire, & sept cent quarante-trois de Jesus-Christ, après un regne d'environ quinze mois. Ce Prince avoit alors près de quarante-deux ans. [] Ce fut dans le commencement [] (Mort de Ahias, fils de Zéid.) du regne de Valid, que l'on fit mourir Ahias, fils de Zéid, qui s'étoit révolté contre Hescham,
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(Valid II. Hégire 126. Ere Chr. 743.) comme on a vu dans l'histoire de ce Calife. Ahias s'étant réfugié dans la ville de Balk immédiatement après la mort de son père, y de meura tranquille près de seize an nées. Mais il fut enfin découvert; & comme les Ommiades avoient intérêt à détruire tout ce qui pou voit exciter des mouvemens en fa veur des Alides, ils le condamne rent à mort. Il fut attaché en croix; ensuite on brula son corps, & les cendres furent jettées dans l'Eu phrate.
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Yesid III.

XVII. CALIFE.

[] YEsid étoit fils de Valid I. du(Yesid III. Hégire 126. Ere Chr. 743.) nom, petit-fils d'Abdalmélek, & cousin germain de Valid II. der nier Calife, dont il envahit la cou ronne, après lui avoir ôté la vie. [] Ce nouveau Calife fut proclamé à Damas sans aucune opposition. Le regne de son prédécesseur avoit tellement aigri les esprits, qu'on lui eut obligation d'avoir délivré l'Empire d'un monstre aussi odieux; & quoiqu'il ne fût parvenu au trô ne que par un assassinat, ce crime fit son mérite & lui gagna les suf frages des principaux de la Syrie, qui vinrent d'eux-mêmes le re connoître pour leur Souverain, & lui prêterent serment de fidélité. [] Les choses ne se passerent pas si [] (Les peuples se soulevent contre le Ca life.) tranquillement dans les autres pro-
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(Yesid III. Hégire 126. Ere Chr. 743.) vinces de l'Empire. Il s'y éleva des mouvemens qui menaçoient d'un orage prochain. Yésid en fut bien tôt instruit, & prit de sages me sures au moyen desquelles il réussit à appaiser les dangereuses fermen tations dont les esprits paroissoient agités. Elles étoient d'autant plus à craindre, qu'elles avoient pour prétexte le spécieux motif de ven ger la mort d'un Souverain indigne ment assassiné par des factieux, dont le chef s'étoit servi pour envahir la couronne. [] Mais la raison principale qui fai soit appréhender la prise des armes, c'est que les prétendus vengeurs de la mort de Valid I I. avoient à leur tête un Capitaine redoutable, non-seulement par sa bravoure & son expérience, mais encore par les prétentions que sa naissance lui donnoit droit de former; c'étoit le fameux Mervan, originaire de la maison des Ommiades. Il est vrai qu'il ne tenoit à la famille regnan te que par une branche collatérale; mais c'en étoit toujours assez pour disputer le trône, & pour l'enlever si le succès répondoit aux efforts
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qu'il étoit en état de faire.(Yesid III. Hégire 126. Ere Chr. 743.) [] Yésid se tira d'embarras en ha bile politique: il ne chercha point à faire entendre raison à des peu ples mutinés, qui en sont ordinai rement peu susceptibles: son prin cipal point de vue se fixa sur le chef, & il crut avec raison qu'en le gagnant, tout le reste de la fac tion seroit bientôt dissipé. [] En conséquence de cette réso- [] (Le Calife dissipe les re belles en ga gnant leur chef.) lution, il noua une négociation avec Mervan; & après quelques conférences, il parvint à se l'at tacher, en lui donnant le gouver nement de Mésopotamie, un des plus considérables de l'Empire. Aussitôt Mervan renonça à toute faction; & les rebelles se voyant privés de leur chef, & ne prévoyant point pouvoir trouver ailleurs quel qu'un d'assez habile pour occuper sa place, se disperserent insensible ment; & cet orage si redoutable fut ainsi dissipé. [] Yésid n'eut pas un succès aussi [] (Les Emes siens persis tent dans leur révolte.) heureux dans l'entreprise qu'il fit contre les habitans d'Emesse, qui avoient affecté de prendre le deuil
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(Yesid III. Hégire 126. Ere Chr. 743.) le plus solennel après la mort de Valid. Le Calife leur fit savoir que leur conduite lui déplaisoit, & qu'ils feroient bien d'en changer. Les Emessiens firent peu de cas de ces avis. Yésid irrité envoya des troupes pour les réduire; mais cet te démarche ne réussit point. Au contraire, les Emessiens sortirent de leur ville en ordre de bataille, tuerent trois cens hommes des troupes du Calife, & chasserent le reste jusque sur les confins de leur territoire. [] (Mort du Calife.) [] On ne voit point que cette affaire si malheureusement commencée ait eu aucune suite. Au reste, le Ca life n'eut pas le tems de former ni de suivre aucun projet d'une cer taine conséquence: il ne fit, pour ainsi dire, que se montrer sur le trô ne; il mourut après l'avoir occupé cinq mois & quelques jours. [] Macine, qui donne un tableau de la figure & du caractère de cha que Calife, dit que celui-ci étoit basanné, maigre, de taille médio cre, & qu'il portoit une barbe peu garnie. A l'égard des talens de
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l'esprit, le même Auteur donne(Yesid III. Hégire 126. Ere Chr. 743.) à entendre qu'il en avoit, & qu'il s'énonçoit avec autant de force que de grace. Il étoit d'ailleurs très-scrupuleux à garder sa parole, & rendoit exactement justice à ceux qui s'adressoient à lui. On lui don na le surnom de Al-Nakès, qui veut dire, mauvais Payeur, parce que s'étant trouvé dans une gran de disette d'argent, il diminua la solde des troupes, que son pré décesseur avoit considérablement augmentée.
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IBRAHIM.

XVIII. CALIFE.

(Ibrahim. Hégire 127. Ere Chr. 744.) [] IBrahim, frère du Calife pré cédent, monta sur le trône im médiatement après la mort de ce Prince, & eut un regne encore plus court; car il ne jouit de la couronne que pendant deux mois & quelques jours. A peine étoit-il installé, que Mervan prit les ar mes, & entreprit de lui ôter la cou ronne. On vient de voir que ce même Mervan s'étoit déja révolté contre Yésid , & que l'on avoit trouvé moyen de l'appaiser en le faisant Gouverneur de Mésopota mie. Un gouvernement de cette importance le mit en état de re prendre son ancien projet. Ce Prin ce s'étant acquis l'estime & l'affec tion des peuples de sa dépendan ce, avoit commencé par faire des
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levées considérables d'hommes &(Ibrahim. Hégire 127. Ere Chr. 744.) d'argent, & s'étoit formé un nom breux corps de troupes, parmi les quelles il avoit établi la discipline la plus exacte. C'étoit, disoit-il, pour repousser les ennemis de l'E tat, & en particulier les Alides, dont le parti, quoique souvent écrasé, paroissoit cependant se re lever sur ses propres ruines, & méditoit toujours de nouvelles en treprises contre la Puissance re gnante. [] L'intérêt des Ommiades que Mervan paroissoit prendre si fort à cœur, ne l'avoit pas empêché d'attaquer Yésid ; & on le vit re prendre les armes contre le succes seur de ce Prince, qui étoit cepen dant de la famille des Ommiades, aussi-bien que Mervan lui-même. [] Ce Prince ambitieux, qui vou- [] (Mervan sol licite les peu ples de le re connoître pour Calife.) loit cette fois-ci mettre fin à son grand projet, & faire tomber la couronne sur sa tête, profita de la foiblesse du Prince nouvellement élu, pour représenter que ce Ca life étant absolument dépourvu des talens nécessaires pour soutenir la dignité de sa place, les ennemis
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(Ibrahim. Hégire 127. Ere Chr. 744.) des Ommiades ne manqueroient pas d'en profiter pour ruiner cette maison, & faire passer la couron ne dans une autre famille; qu'ainsi il étoit important de penser au plutôt à déposer le nouveau Cali fe, & à mettre en sa place quel qu'un des Ommiades qui eût assez d'intelligence, de courage & de force pour relever la gloire de ce nom, qui avoit souffert de vives atteintes par le peu de mérite de la plupart des derniers Califes. [] Ces remontrances firent leur effet. On applaudit au dessein qu'il ve noit de proposer; & dans l'ardeur que chacun témoignoit pour soute nir la gloire des Ommiades, on dit à Mervan que de toute cette fa mille il n'y avoit plus que lui qui fût capable de paroître sur le trône avec dignité; & qu'ainsi il n'y avoit plus à délibérer: qu'ayant sous ses ordres des troupes aussi nom breuses & aussi dévouées à son ser vice, il falloit se mettre à l'instant en campagne, & terminer prom tement cette grande affaire. Mer van, charmé de voir son projet si bien reçu, se mit aussitôt en mar-
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che pour se rendre à Damas.(Ibrahim. Hégire 127. Ere Chr. 744.) [] En passant par Emesse il fut sa lué comme Calife par les habitans [] (Les Emes siens le re connoissent.) de cette place, qui lui donnerent en même-tems quelques renforts de troupes pour l'aider dans son ex pédition. Il continua ensuite sa mar che vers Damas. [] Ibrahim ne fut pas plutôt instruit [] (Mervan dé fait l'armée d'Ibrahim.) de ces terribles mouvemens, qu'il arma au plus vîte pour aller à la rencontre de son ennemi, & lui livrer bataille. Il se vit bientôt à la tête de quatre-vingt mille hom mes, avec lesquels il marcha au- devant des rebelles. Mais les trou pes de ce Prince ayant été levées à la hâte, & se trouvant sans dis cipline, & sans chef capable de les commander, elles ne furent d'au cune utilité au malheureux Ibrahim. Il montra cependant de la bravou re & de la fermeté, & combattit avec plus de valeur qu'on ne s'y seroit attendu; mais le brave Mer van n'eut pas de peine à dissiper toute cette multitude mal ordon née. Ibrahim se voyant sans ressour ce, prit le parti de la retraite, & alla promtement se renfermer à Damas.
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(Ibrahim. Hégire 127 Ere Chr. 744.) [] Mervan s'étant mis à sa poursuite, fut bientôt en présence de la place. [] (Ibrahim est dépos[??}é du Ca lifat.) Il se disposoit à en faire le siége, lorsque les habitans qui ne vou loient point s'exposer aux horreurs du pillage, ouvrirent leurs portes & se rendirent. Mervan prit aus sitôt possession de la place; & la première chose qu'il fit ensuite, fut de déposer solennellement le Cali fe. Cette affaire se passa sans aucun tumulte, & Ibrahim se vit réduit à mener une vie privée. On lui don na en conséquence le surnom de Al- Maklu, c'est-à-dire, le Déposé. Ce fut ainsi que se termina le Califat de ce Prince, après un regne d'en viron deux mois & demi. [] Les Auteurs sont partagés sur le tems que vécut Ibrahim après sa dé position. Les uns disent qu'il fut tué au bout de trois mois; d'autres assu rent qu'il ne mourut que cinq ans après, dans la cent trente-deuxiéme année de l'Hégire.
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Mervan II.

XIX. CALIFE.

[] MErvan, II. de ce nom,(Mervan II. Hégire 127. Ere Chr. 744.) étoit fils de Mohammed, & arrière-petit-fislde Mervan I. & par conséquent il appartenoit à l'illustre famille d'Ommiah. [] Ce Prince, l'un des plus grands Capitaines de son tems, étoit en [] (Surnom donné à Mer van.) état de relever la gloire de sa mai son, par la bravoure & l'intrépi dité dont il avoit donné des preu ves dès sa plus tendre jeunesse; mais principalement depuis qu'il s'étoit établi en Mésopotamie. On lui donna le surnom d'Al-Hémar, c'est-à-dire l'Ane; nom qui bien loin de signifier un naturel stupide & lourd, tel qu'est celui de cet animal, dénotoit au-contraire la vigueur, la force, le courage du
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(Mervan II. Hégire 127. Ere Chr. 744.) Général que l'on nommoit ainsi. C'étoit une allusion que l'on faisoit aux ânes qui se trouvent en Méso potamie; province où ces animaux sont gros, robustes, infatigables, & très-propres à servir au milieu du tumulte des armes dont ils ne s'étonnent point. Telle étoit la rai son pour laquelle on avoit donné à Mervan le surnom d'Al-Hémar: & l'on disoit communément de ce Prince: L'Ane de Mésopotamie ne sait ce que c'est que de fuir à la guerre. [] Cet illustre Capitaine, qui avoit reçu de la nature un cœur grand, généreux, magnanime, ne put voir sans indignation la foiblesse, la pusillanimité, la vie licencieuse de quelques-uns des derniers Ommia des qui avoient occupé le trône. Animé du desir de redonner à sa famille cet ancien lustre dont elle avoit été décorée autrefois, il crut devoir arracher la couron ne à des Princes qui la deshono roient; & la mettant sur sa tête, il résolut de faire voir à l'Empire Musulman, qu'ils avoient enfin un Souverain digne de les commander.
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Mais par un contraste surprenant,(Mervan II. Hégire 127. Ere Chr. 744.) & dont on ne peut trouver la rai son que dans l'abîme des décrets mystérieux de celui qui dispose à son gré des empires & des cou ronnes, les Ommiades qui s'étoient toujours soutenus sous des Princes foibles & sans vertus, trouverent leur ruine sous le gouvernement d'un des plus grands hommes qui eussent encore occupé le trône. En un mot, c'est à lui que finit la dynastie des Ommiades. La couron ne leur fut enlevée pour toujours, & elle passa sur la tête des rivaux de cette famille. [] Après la défaite d'Ibrahim, Mer- [] (Mervan est reconnu Ca life dans tou tes les pro vinces.) van entra en triomphe dans Damas; déposa ce Prince, comme j'ai dit, & fut à l'instant proclamé Calife à sa place; l'Egypte, la Syrie, la Mé sopotamie, & autres provinces sui virent l'exemple de Damas: elles reconnurent Mervan pour leur Sou verain, & parurent disposées à lui prêter les secours nécessaires pour le soutenir dans sa nouvelle dignité. [] Ce Prince en avoit besoin; car le commencement & la suite de
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(Mervan II. Hégire 127. Ere Chr. 744.) son regne ne furent qu'un enchaî nement continuel de guerres, de factions & de troubles, qui ne fi nirent qu'à sa mort. Il eut des en nemis non-seulement parmi les Ali des; mais même parmi les Ommia des, dont quelques-uns prirent les armes pour le punir de son usur pation, & venger la mort d'I brahim. [] (Il se défait de ceux qui refusoient de le reconnoî tre.) [] Hakem & Othman, l'un & l'au tre fils de Valid, leverent des trou pes & attaquerent Mervan. Leur audace fut bientôt punie; le Calife les battit, les fit prisonniers; & pour n'avoir rien à craindre da vantage de la part de ces Princes qui paroissoient aimer les mouve mens, il les fit mourir l'un & l'autre. [] (Hégire 128. Ere Chr. 745. Il bat Soli man, & le fait prison nier.) [] Il eut le même succès contre Soli man, fils du Calife Hescham, qui lui avoit livré bataille à la tête d'une armée assez considérable. Mer van remporta sur lui une victoire complette; plus de six mille hom mes furent taillés en pieces, & So liman lui-même fut fait prisonnier. Celui-ci éprouva la générosité du vainqueur, qui lui accorda toute
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sureté pour sa vie, aussitôt qu'il(Mervan II. Hégire 128. Ere Chr. 745.) eut consenti à le reconnoître pour Calife. Il le retint cependant pri sonnier; & lorsqu'il partit de Da mas pour se rendre à Harran, ville de Mésopotamie, où il faisoit son séjour ordinaire, il emmena avec lui Soliman & Ibrahim qu'il avoit aussi fait prisonnier après l'avoir dé posé du Califat. L'histoire ne parle plus de ce dernier, & il passa le reste de ses jours dans une telle obscurité, que l'on ignore, com me j'ai déja dit, s'il mourut trois mois après sa détention, ou s'il vécut jusqu'à l'an cent trente-deux de l'Hégire. Macine rapporte d'a près d'autres Auteurs, que Mer van lui fit subir le supplice de la croix. [] A l'égard de Soliman, quelque [] (Soliman s'é chappe, & se jette dans le parti d'Ibra him.) liberté que le Calife lui accordât, & quelque belles promesses qu'on pût lui faire pour la sureté de sa vie, il ne crut pas devoir s'en rap porter à la bonne-foi de Mervan. Indigné d'ailleurs de le voir sur un trône auquel il croyoit avoir plus de droit, comme descendant en ligne directe d'un Prince qui l'avoit
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(Mervan II. Hégire 128. Ere Chr. 745.) occupé avant lui, il ne put pas sup porter plus long-tems le séjour de la cour du Calife. Il s'en déroba secretement, & partit avec quel ques-uns de ses plus fidéles amis, pour se rendre auprès d'un Alide fa meux, nommé Ibrahim-ebn-Moham med, que les partisans d'Ali, & ceux de la famille d'Abbas, autrement nommés Abbassides, reconnoissoient pour Iman ou souverain Pontife des Musulmans, dignité dans laquel le il avoit succédé à Mohammed son père. [] Soliman & ceux qui l'avoient ac compagné le saluerent en cette qua lité. Bien plus, ils le reconnurent pour Calife, & lui prêterent serment de fidélité. Soliman fit connoître ensuite à ce Prince les Officiers qui avoient bien voulu s'attacher à sa fortune, & il lui fit remarquer en particulier un Musulman fameux nommé Abou-Moslem, au sujet du quel il lui dit: Afin de vous don ner une preuve non équivoque de la sincérité de mes intentions, je vous présente cet Officier, que j'ai engagé à quitter la cour de Mervan pour suivre mon exemple.
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[] Cet Abou-Moslem étoit un Prin- [] (Mervan II. Hégire 128. Ere Chr 745. Il débauche Abou-Mos lem au Cali fe.) ce de la race des Ommiades, qui s'étoit fait une grande réputation à la cour de Mervan. Quoiqu'il fût encore jeune, le Calife l'avoit fait passer rapidement aux premiers gra des militaires, & lui avoit donné le gouvernement de Mésopotamie, l'un des plus considérables de l'Em pire Musulman. On ne dit point quelle fut la cause qui le détermina à quitter la cour de Syrie, sans aucun égard pour les intérêts de sa famille, & contre la reconnoissan ce qu'il devoit au Calife son parent & son bienfaiteur, à qui il étoit redevable de la haute fortune dont il jouissoit. Ces motifs ne furent que de foibles obstacles contre les insinuations de Soliman: Abou- Moslem se laissa séduire, & passa au service des Abbassides. Ibrahim le reçut avec la plus grande distinc tion, & le nomma Gouverneur du Khorassan. [] Lorsqu'on fut informé dans l'A- [] (Hégire 129. Ere Chr. 746. Empresse ment des ré voltés à sou tenir Ibra him.) rabie que Soliman & Abou-Moslem avoient abandonné le parti des Om miades pour se joindre aux Alides & aux Abbassides, qui s'étoient at-
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(Mervan II. Hégire 129 Ere Chr. 746) tachés à Ibrahim; on vit arriver à Hunaïn, où il faisoit sa demeure, un nombre considérable de Musul mans qui vinrent lui offrir leurs services: & comme il ne se trouvoit point alors en situation de faire une figure convenable à sa dignité, cha cun d'eux contribua de la meilleure partie de ses biens pour le mettre en état de représenter. Ils firent même construire une Mosquée, parcequ'il n'y en avoit point enco re à Hunaïn. Enfin, Ibrahim se vit en peu de tems à la tête d'une cour brillante, à laquelle il ne manquoit plus que des forces pour se soutenir contre un rival aussi redoutable que le Calife de Syrie. [] (Il fait un pé- lerinage à la Mecque.) [] Ibrahim, au-lieu de fixer toute son attention sur un point aussi im portant, parut plus curieux de se montrer avec éclat aux peuples de l'Arabie, que de pourvoir à sa su reté dans sa retraite de Hunaïn. Il projetta un pélerinage à la Mecque, & l'annonça de loin, afin que cha cun de ses partisans eût le tems de s'y préparer. Ce fut moins de sa part un voyage de dévotion, qu'u ne démarche d'appareil pour se faire
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voir dans toute la pompe de sa di-(Mervan II. Hégire 129. Ere Chr. 746.) gnité. En effet, il parut à la Mec que avec une suite nombreuse, beaucoup d'équipages, quantité de chameaux & de bêtes de charge qui portoient toutes sortes de provi sions: enfin rien n'y manquoit pour le faste & pour la commodité; mais on n'avoit point pensé à avoir de bonnes troupes pour assurer la mar che de cette caravanne. [] Mervan, qui avoit des émissaires(Hégire 130 Ere Chr. 747) de toutes parts, fut informé de ce voyage, dans le tems même qu'il ne s'agissoit encore que du projet. Il envoya promtement, de Harran où il étoit, un courier à Damas, pour ordonner de sa part au Gou verneur de mettre en campagne un camp volant de troupes d'élite, & de les mettre en embuscade sur la route de la Mecque à Hunaïn. Cet or dre fut exécuté avec une extrême promtitude; cependant les troupes Syriennes n'arriverent au lieu de leur destination qu'après qu'Ibrahim & sa suite se furent rendus à la Mecque. [] Le Commandant du détachement [] (La caravan ne est dissipée & Ibrahim) Syrien eut ainsi tout le tems de
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(Mervan II. Hégire 130. Ere Chr. 747.) préparer l'embuscade, pour attaquer la caravanne à son retour; & il se [] (est fait pri sonnier.) comporta si adroitement, & avec tant de secret, que rien ne trans pira de son dessein. Ibrahim & son cortége étant partis de la Mecque pour retourner à Hunaïn, les Sy riens qui les attendoient au passa ge, sortirent tout-à-coup de leur embuscade; & fondant avec impé tuosité sur cette troupe qui étoit presque sans défense, ils massacre rent ceux qui voulurent résister, & mirent tout le reste en déroute. [] Ibrahim fut fait prisonnier dans cette conjoncture: cette prise étoit le principal objet de Mervan. Aussi avoit-il bien recommandé, qu'en cas de résistance on se gardât bien de frapper Ibrahim; mais que l'on prît toutes les mesures possibles pour l'avoir en vie. Il n'y eut donc que la suite de cet Iman qui eut à souffrir dans cette vigoureuse at taque. Après le massacre de quel ques-uns des principaux de sa cour, on vint à bout de le saisir; & dès lors on se mit peu en peine du reste, on les laissa fuir sans chercher à les poursuivre.
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[] Cet illustre prisonnier fut con-(Mervan II. Hégire 130. Ere Chr. 747.) duit aussitôt à Harran, & présenté au Calife, qui ordonna sur le champ qu'on le chargeât de chaînes & qu'on le mît en prison. Ibrahim prévoyant dès-lors que sa perte étoit certaine, fut cependant moins ef frayé du péril qu'il couroit de per dre la vie, que des troubles qui pourroient s'élever parmi les Alides & les Abbassides, s'il venoit à mou rir sans se désigner un successeur. D'un autre côté, il ne pouvoit voir sans une extrême douleur, que les Ommiades possédassent tranquille ment le trône, tandis qu'il y avoit encore dans sa maison des Princes capables de leur disputer, & mê me de leur arracher la couronne. [] Ibrahim plein de ces idées, tenta, [] (Ibrahim dé signe Aboul- Abbas pour son succes seur, & il est reconnu.) quoique dans les fers, à se déclarer un successeur. On ne sait pas avec certitude comment il s'y prit, cepen dant quelques Auteurs assurent qu'il trouva moyen d'écrire à Aboul-Ab bas son frère, pour l'informer de sa situation, & pour lui marquer qu'il ne manquât pas de faire va loir le droit que sa naissance lui donnoit au Califat, & que par cette
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(Mervan II. Hégire 130. Ere Chr. 747.) lettre il le désignoit pour regner après lui. [] Cette lettre fut fidélement ren due à Aboul-Abbas, qui la com muniqua aussitôt aux partisans de son frère, & en général à tous les amis de sa maison. On déplora le sort malheureux d'Ibrahim, d'être tombé entre les mains d'un enne mi tel que Mervan; mais pour ne pas perdre le tems en plaintes que les conjonctures actuelles rendoient absolument inutiles, on procéda au plutôt à l'inauguration d'Aboul- Abbas. Les Abbassides s'étant réu nis, le proclamerent Calife à Couf fah avec la plus grande solennité; & afin que ce nouvel Iman ne fût point exposé au même malheur que son frère, on eut soin de lever un nombre considérable de troupes pour veiller à sa sureté. (Hégire 131. Ere Chr. 748.) [] Pendant que ces mouvemens se passoient en Arabie, Mervan déli béroit sur la conduite qu'il tien droit à l'égard d'Ibrahim. Il y avoit quelques-uns de ses amis qui lui conseilloient de se contenter de le condamner à une prison perpétuel le, parcequ'en le faisant mourir,
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comme le Calife paroissoit en avoir(Mervan II. Hégire 131. Ere Chr. 748.) dessein, on risquoit de faire sou lever tout le parti. Mais Mervan leur fit observer, qu'en retenant ce Prince en prison, toute l'Arabie prendroit les armes pour demander sa liberté, au-lieu que sa mort pour roit terminer le différend, & appai ser toute révolte. [] Il prit donc le parti de faire mou- [] (Mervan fait mourir Ibrahim.) rir Ibrahim; ainsi il ne fut plus question que de choisir le genre de mort qu'on lui feroit subir: car le sang de l'Iman de la Religion étant quelque chose de sacré aux yeux du peuple, Mervan ne voulut pas qu'on pût lui reprocher de l'avoir répandu. Il choisit donc un supplice où il n'y avoit point à craindre d'ef fusion de sang. Les uns disent qu'il fit noyer Ibrahim, d'autres qu'il lui fit mettre la tête dans un sac plein de chaux vive, dont il fut bientôt étouffé. [] Lorsqu'Ibrahim se vit au moment de perdre la vie, il ne fit point de mystère des moyens qu'il avoit pris pour donner à Mervan un rival ca pable de lui susciter de terribles af faires, & de tirer une vengeance
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(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) solennelle de ses cruautés. Il dit donc publiquement que c'étoit Aboul-Abbas son frère qu'il avoit choisi pour lui succéder, & que ce Prince devoit être actuellement en possession de sa dignité. [] (Cette mort souleve les peuples.) [] Cette déclaration fit peu d'effet sur Mervan. Il la regarda comme la menace d'un désespoir impuissant qui n'auroit aucune suite: mais les choses tournerent tout autrement. Les partisans des Abbassides, loin de se laisser effrayer par le traite ment cruel que le Calife venoit d'exercer sur leur Iman, entrerent en fureur contre Mervan, & pu blierent par-tout qu'il falloit ven ger la mort d'Ibrahim: que le Ca life venoit de violer toutes les loix à son égard, & qu'enfin il étoit tems de rendre au légitime héritier un trône dont les Ommiades n'a voient jamais été que les usurpa teurs. [] Ces clameurs fortifierent considé rablement le parti d'Aboul-Abbas; il vit arriver auprès de lui un grand nombre de mécontens qui ne de mandoient qu'à marcher sous ses en seignes, & à se sacrifier pour son ser vice.
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[] Pendant que ce formidable enne-(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) mi des Ommiades s'établissoit à Couffah, il en parut un autre dans [] (Zulcimin excite une ré. volte dans la Perse.) la Perse, qui prit le titre de Calife. Celui-ci s'appelloit Zulcimin, selon quelques-uns, & Soliman, selon d'autres. Quoi qu'il en soit, ce nou veau Calife, sans avoir une grande réputation de bravoure, fut assez adroit pour se former un parti nom breux, en séduisant les esprits par une doctrine spécieuse, qu'il pré senta aux peuples sous l'appas le plus capable de la faire réussir. [] Il leur prêcha que l'homme étoit [] (Sa nouvelle doctrine lui attire beau coup de par tisans.) né libre; que la liberté étoit de droit naturel & primitif, & qu'ain si les esclaves & autres domestiques étoient en droit ou plutôt dans l'o bligation de secouer le joug, & même de massacrer leurs maîtres, s'ils refusoient d'embrasser la doc trine qu'il annonçoit. [] Des maximes si favorables à la multitude exciterent bientôt les plus grands mouvemens. Il y eut dans la Perse un soulevement presque général des esclaves; & chacun s'empressa de se ranger sous la pro tection d'un Prince qui se donnoit
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(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) pour le restaurateur des priviléges de l'humanité. [] (Zulcimin met Cathibad à la tête de ses troupes.) [] Lorsque Zulcimin se vit à la tête du nombre prodigieux de troupes que sa doctrine lui avoit acquis, il pensa à en faire usage; & comme il se rendoit assez de justice pour savoir qu'il n'étoit pas en état de les commander par lui-même, il eut du-moins assez de discernement pour leur donner des Généraux d'u ne valeur & d'une expérience con sommée. Il avoit alors auprès de lui le fameux Cathibad, Capitaine renommé, que nous avons vu ren dre de si grands services aux Om miades sous le Califat de Valid I. On ne dit point pour quelle raison il avoit abandonné leur parti pour passer dans celui de Zulcimin; mais ce qui est certain, c'est qu'il le ser vit avec autant de zéle & d'ardeur, qu'il en avoit montré lorsqu'il portoit les armes pour les Ommia des. [] (Mervan en voie une ar mée contre lui.) [] Mervan fut bientôt informé des troubles qui agitoient son Empire, tant en Perse qu'en Arabie. Sans s'effrayer de voir ce déchaînement presqu'universel, il crut trouver
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dans son courage & dans ses trou-(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) pes assez de ressources pour rédui re les rebelles. Il fonda aussi les plus grandes espérances sur les dif férens intérêts qui partageoient ses ennemis, dont les uns favorisoient le Calife de Couffah, & les autres celui de Perse. Cette division lui faisant présumer qu'il pourroit les battre en détail, il commença par faire attaquer Zulcimin par une ar mée de cent mille hommes, qui avoient pour Général un Capitaine célébre nommé Iblin, que Mervan regardoit comme l'homme le plus capable de faire tête à Cathibad. [] Ces deux Généraux, charmés l'un [] (L'armée du Calife est dé faite.) & l'autre d'avoir une occasion de se signaler, ne tarderent pas à se joindre. L'armée de Mervan étoit plus forte, c'est-à-dire, plus nom breuse que celle de Zulcimin. Cet te supériorité n'empêcha pas Cathi bad de commencer l'attaque: le pre mier choc fut poussé avec tant de vigueur, qu'il décida absolument de la victoire. Iblin fut défait, & ses troupes mises en déroute, sans qu'il lui fût possible de les rallier.
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(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) [] Ce premier avantage fut suivi d'un autre presqu'aussi considérable. Iblin ayant rassemblé les débris de ses troupes, & reçu du secours de la part de Mervan, fit un nouvel effort contre Cathibad, dans la ré solution de réparer la honte de sa premiere défaite. Mais il fut encore battu dans cette conjoncture, dont le succès fut cependant mêlé d'une cruelle amertume pour les vain queurs, par la perte qu'ils firent de leur Général. Dans le cours de [] (Mort de Cathibad.) l'action, Cathibad qui montoit un cheval fougueux, ayant été empor té vers l'Euphrate qui étoit débordé, il tomba dans un fossé profond où il fut noyé sans pouvoir être se couru. [] (Abdallah ravage la Mé so potamie.) [] Tandis que Mervan étoit occu pé à faire face aux troupes de Zul cimin, il eut à se défendre en mê me-tems contre les attaques d'un ennemi redoutable qui avoit pris les armes pour appuyer le parti d'Aboul-Abbas, Calife de Couffah. C'étoit le fameux Abdallah, fils d'Abbas, oncle de l'Iman Ibrahim, d'Aboul-Abbas & d'Abou-Giaffar. En armant contre le Calife de Sy-
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rie, Abdallah vouloit venger la(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) mort de l'Iman son neveu, & assu rer le Califat aux deux autres, en les établissant sur les ruines des Om miades dont il avoit juré la perte. Il parut donc subitement en Méso potamie, & fit le ravage dans cette province. [] Mervan, quoique déja suffisam ment occupé par les affaires qu'on lui suscitoit en Arabie, & par la guerre qu'il faisoit actuellement con tre Zulcimin, se mit néanmoins en campagne avec une armée nombreu se, pour combattre, ou du-moins pour contenir Abdallah, & empê cher qu'il ne désolât entièrement la province où il venoit de faire irruption. [] Le Calife s'avança jusqu'à Mossul, [] (Le Calife marche en personne pour s'y op poser.) ville considérable de ce pays, & il établit son camp dans la plaine de Tubat, à peu de distance de l'en droit qu'occupoit alors l'armée d'Ab dallah. Mervan ayant envoyé re connoître l'ennemi, crut devoir temporiser, & ne point chercher à faire d'entreprise qu'il n'eût re çu des nouvelles de ce qui se pas soit à l'armée d'Iblin, qui étoit
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(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) alors en présence des troupes enne mies. Le Calife ne s'appliqua donc qu'à se bien retrancher, & à se mettre absolument hors d'insulte. Du reste, il attendit à regler ses mouvemens, sur le bon ou le mau vais succès de ses armes dans la Perse. [] Il ne tarda pas à être éclairci du malheureux sort de ses troupes. On vint lui apprendre qu'elles avoient été mises dans une déroute entière; qu'Iblin son Général de confiance avoit été tué dans l'action, & que Yésid qui s'étoit chargé du com mandement après la mort de ce Général, avoit péri presque dans le même-tems. Cette affligeante nou velle le pénétra de la plus vive dou leur. Cependant, reprenant tout-à- coup son courage ordinaire, il résolut de décamper, & d'aller à la rencon (Il va à la rencontre de Zulcimin.) tre de l'ennemi victorieux. Cette démarche devenoit même alors en quelque façon nécessaire, parce qu'on l'informa que Zulcimin vou lant profiter de l'ardeur de ses trou pes, s'étoit mis à leur tête, après la mort de Cathibad, & s'avançoit en diligence, comptant mettre bien
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tôt par sa défaite le comble à la(Marw II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) victoire qu'il venoit de remporter. La crainte qu'il eut de se trouver attaqué d'un côté par Zulcimin, & harcelé de l'autre par Abdallah, qui étoit peu éloigné, lui fit prendre le parti d'aller audevant de cet ennemi qui venoit le chercher: il comptoit d'ailleurs en avoir bon marché, tant à cause du désordre qu'une grande victoire occasionne souvent parmi des troupes, que par rapport au peu d'idée qu'il avoit de la bravoure de Zulcimin. [] Cependant il fut bien trompé [] (Il est défait.) dans ses espérances: les deux armées s'étant enfin rencontrées, Zulcimin fit brusquer une attaque, & la pous sa avec une vigueur si surprenan te, que les troupes de Mervan fu rent enfoncées à diverses reprises. Quelques efforts que pût faire ce Calife, ses soldats lâcherent pied de toutes parts; & sans les sages pré cautions qu'il avoit prises, son ar mée auroit été taillée en pieces. Mais lorsqu'il avoit vu l'ennemi en dispo sition de livrer bataille, il avoit fait jetter promtement un pont sur le fleu ve Zaban qui se trouvoit derrière lui
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(Mervan II. Hégire 132. Ere Chr. 749.) & par ce moyen, il se ménagea une retraite qui lui sauva la vie, aussi-bien qu'à un grand nombre de ses troupes. [] Il est vrai que l'extrême lassitude des ennemis contribua aussi beau coup à assurer la retraite de Mer van; car s'ils n'avoient pas été épui sés de fatigue & de carnage, & qu'ils eussent pu suivre les Syriens jusqu'au fleuve, ils auroient massa cré ce qui en restoit, ou du-moins ils les auroient tellement harcelés au passage, que dans le désordre affreux de la déroute, la plupart se seroient précipités dans le fleuve, & auroient péri dans les flots. Mais la fortune qui réservoit Mer van à de nouveaux malheurs, pa rut le favoriser dans cette triste conjoncture. Il recueillit donc sans beaucoup d'obstacles les débris de son armée; & aussitôt il fit rompre le pont, pour ôter aux ennemis les moyens de venir les attaquer. Zul cimin, de son côté, ne chercha pas à pousser plus loin ses avantages. Il fit reposer quelque tems ses trou pes sur le champ de bataille, & peu après il se retira dans la Perse,
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comptant bien qu'après une pareille(Mervan II. Hegire 132. Ere Chr. 749.) défaite, Mervan n'oseroit pas l'y ve nir troubler. [] Ce Calife néanmoins trouva bien- [] (Il retourne en Mésopo tamie avec de nouvelles troupes.) tôt moyen de se remettre en forces. Il lui arriva des renforts considé rables de Syrie & autres endroits circonvoisins; & enfin il se rétablit de façon, qu'il se vit en état de penser à réparer les disgraces que le sort des armes lui avoit fait éprouver. Zulcimin s'étant retiré, Mervan ne fut pas tenté d'aller le chercher; il jugea plus à propos de marcher contre Abdallah qui con tinuoit toujours à désoler la Méso potamie. Les troupes de celui-ci étoient partagées en deux corps, dont l'un étoit commandé par Ab dallah lui-même, & l'autre étoit sous les ordres d'Abou-Moslem. [] Ce fut contre ce dernier que(Hégire 133. Ere Chr. 750.) Mervan résolut de marcher d'abord. Il fut secondé dans ce dessein par tous les amis des Ommiades qui cherchoient une occasion de punir Abou-Moslem, qui étant de leur maison, avoit indignement aban donné leur parti, pour passer dans celui des Abbassides.
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(Mervan II. Hégire 133. Ere Chr. 750.) Cette démarche n'eut pas un suc cès plus heureux que les précéden [] (Ses troupes se dispersent.) tes; mais ce fut l'effet d'un événe ment singulier, qui fut une preuve évidente que la fortune étoit ab solument déclarée contre le malheu reux Mervan. Les deux armées s'é tant trouvées en présence auprès de Mossul, le Calife s'écarta seul un moment, & monta sur une hauteur pour observer l'ordre, la contenan ce & le nombre des ennemis, aus si-bien que la situation du terrein. [] Tout paroissoit favoriser ses vues, & il se promettoit une victoire cer taine, au moyen des évolutions qu'il résolut de faire en conséquen ce de sa découverte. Mais avant de revenir joindre ses troupes, il fut obligé de mettre un instant pied à terre. En descendant de cheval son sabre sortit du foureau & fit en tombant un bruit dont le che val fut tellement effarouché qu'il prit le galop à toutes brides & s'en retourna seul rejoindre l'armée Sy rienne. [] Mervan prévit dès l'instant la funeste impression que cet accident alloit faire sur ses troupes: en effet,
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dès qu'on vit arriver ce cheval sans(Mervan II Hégire 133. Ere Chr. 750.) son maître, on imagina que le Calife avoit été tué, ou du-moins qu'il avoit été fait prisonnier. L'al larme se mit parmi les Syriens, & une terreur panique s'emparant su bitement de leurs esprits, en vain les Généraux firent des efforts pour les rassurer, la consternation & l'effroi les avoit tellement saisis, que toute cette grande armée se divisa en plusieurs corps, qui se disperserent de côté & d'autre selon leurs intérêts ou leur ca price. [] Le Calife vit tout ce désordre sans pouvoir y remédier: il fit ce pendant toute la diligence possible pour tâcher de réparer ce malheur. Il accourut à ses troupes, & mit tout en œuvre pour les rallier. Ses prières, ses remontrances, ses me naces, ne firent aucun effet sur des esprits troublés; & il fut trop heu reux lui-même de trouver un che val pour se sauver avec la multitu de, & se mettre en sureté. [] Abou-Moslem, charmé d'un évé nement qui lui assuroit la victoire à si peu de frais, ne voulut pas
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(Mervan II. Hégire 133. Ere Chr. 750.) se donner la peine de les tailler en pieces dans leur déroute; il envoya seulement un détachement de trou pes légeres pour augmenter la ter reur & le désordre parmi les fuyards. Effectivement, il ne fut pas besoin d'un plus grand nombre de troupes pour achever de ruiner l'armée Sy rienne; & Mervan n'eut d'autre ressource que d'aller promtement se renfermer à Damas, qui étant la capitale de ses Etats, pouvoit lui procurer un asyle assuré contre la poursuite de ses ennemis. [] (Damas re fuse de rece voir le Cali se.) [] Mais par une suite de l'infortune la plus marquée, ses propres sujets refuserent de lui donner retraite dans sa capitale. Effrayés de la nou velle qui s'étoit répandue que l'ar mée d'Abdallah s'avançoit à grandes journées vers Damas, & que dans peu cette place seroit assiégée, ils représenterent à celui qu'ils recon noissoient cependant pour leur Sou verain, que n'étant pas en état de se défendre contre les ennemis, & ne voulant pas d'ailleurs expo ser mal à propos ni leurs vies ni leurs biens, ils étoient résolus d'ou vrir leurs portes aux vainqueurs, &
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qu'il n'avoit qu'à se retirer prom-(Mervan II. Hégire 133. Ere Chr. 750.) tement, s'il ne vouloit pas tomber entre leurs mains. [] Mervan sentit bien vivement un [] (Il se retire en Egypte.) coup aussi affreux; cependant il ne se laissa point abattre par sa mau vaise fortune. Ce grand Capitaine prenant le seul parti qui lui restoit de libre dans une extrémité aussi pressante, abandonna la ville pen dant la nuit, & emporta avec lui ses trésors & ce qu'il pouvoit avoir de plus précieux: il fut suivi de quelques-uns de ses parens, & d'un certain nombre d'amis & de cour tisans qui eurent assez de courage pour partager ses infortunes. [] Il se retira en Egypte avec toute(Hégire 134. Ere Chr. 751.) sa suite. Il espéroit qu'étant Souve rain de ce pays, il pourroit y trou ver un parti fidéle qui l'aideroit à rétablir ses affaires, ou qui lui pro cureroit du moins des facilités pour se maintenir dans cette province. En effet, il eut lieu d'être content des Egyptiens; ils le reçurent chez eux avec plaisir, & parurent dis posés à lui donner tous les secours dont ils pouvoient être capables. Il commença donc à jouir d'un peu
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(Mervan II. Hégire 134. Ere Chr. 751.) de repos, dont il ne pouvoit man quer de sentir tout le prix, après avoir essuyé des revers aussi acca blans. [] Mais le terme fatal étoit arrivé. Il n'y avoit plus de bonheur à es pérer pour lui; ses malheurs ne devoient finir qu'avec sa vie. Sa leh, frère d'Abdallah, qui avoit été chargé de le poursuivre jusqu'à Damas, avoit laissé reposer ses troupes pendant quelque tems dans les environs de cette ville. Ce fut de-là qu'il informa son frère de la retraite de Mervan en Egypte; & il lui manda que s'il vouloit lui envoyer des troupes promtement, il comptoit arriver assez tôt pour attaquer ce Calife avant qu'il se fût fortifié. [] (Saleh va l'y attaquer.) [] La défaite entière de Mervan, & l'extinction des Ommiades, formoit un objet assez intéressant pour que Abdallah ne négligeât aucun moyen d'y parvenir à quelque prix que ce fût. Il envoya donc à Saleh les se cours qu'il lui demandoit, & aussi tôt ce Général prit sa route vers l'E gypte. [] (Il le défait.) [] Mervan marcha fièrement à sa
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rencontre, à la tête d'un corps de(Mervan II. Hégire 134. Ere Chr. 752.) troupes dont l'ardeur & le zéle sembloient l'assurer du succès de cette entreprise. Il fondoit aussi de grandes espérances sur ce queSaleh n'ayant jamais commandé en chef des armées nombreuses, il ne pour roit éviter de faire des fautes dont il seroit facile de profiter; mais toute l'expérience de Mervan ne lui servit de rien dans cette con joncture. La brusque impétuosité de Saleh fit un effet surprenant sur les troupes Egyptiennes; leur résistan ce ne servit qu'à en faire massacrer un plus grand nombre: & enfin, après une action très-longue & très- sanglante, la fortune se déclara pour un Général encore jeune, qui remporta une victoire complette sur un Prince que l'on reconnoissoit pour le plus grand guerrier de son tems. [] L'infortuné Mervan, après [] (Mort de Mervan.) avoir fait dans cette bataille des ex ploits d'une valeur étonnante, pé rit avec un grand nombre de ses principaux Officiers, qui ne vou lurent pas lui survivre. Le corps de ce Calife ayant été trouvé par-
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(Mervan II. Hégire 134. Ere Chr. 752.) mi les morts sur le champ de ba taille, on en coupa la tête que l'on envoya à Abdallah. Telle fut la fin malheureuse du brave Mer van, Prince dont la générosité & la grandeur d'ame brillerent égale ment dans ses défaites & dans ses victoires. Il mourut l'an cent trente- quatre de l'Hégire, & sept cent cinquante deux de Jesus-Christ. La dynastie des Ommiades finit en sa personne, après avoir subsisté depuis l'an quarante & un de l'Hégire, c'est- à-dire, pendant l'espace de quatre- vingt treize ans. [] Ce Calife laissa deux enfans, sur le sort desquels les Auteurs sont peu d'accord. Il y en a qui disent que l'un de ses fils se retira en Es pagne, où il fut le fondateur de la Monarchie des Ommiades: & que l'autre prit un établissement dans l'Arabie heureuse. Macine dit au-contraire que le fils aîné de Mer van fut tué en Ethiopie, où il s'é toit retiré; & que l'autre, après avoir été long-tems en prison, re couvra enfin sa liberté, & mourut peu de tems après à Bagdet, où il fut inhumé.
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[] La dynastie des Ommiades fut(Mervan II. Hégire 134. Ere Chr. 752.) remplacée par une autre qui est cé lébre dans l'histoire sous le nom de Dynastie des Abbassides, laquelle fut redevable de son établissement aux soins d'Abdallah, vainqueur de Mervan. Ce fut lui qui mit sur le trône les Princes de ce nom, & qui affermit leur autorité par les cruelles mesures qu'on va lui voir prendre pour la ruine entière de la maison d'Ommiah.
Fin du Tome II.
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Fin des Tables de Matieres du Tome II.
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1* Aiésha qui avoit été la femme la plus chérie du Prophéte, n'avoit pas été la plus fidéle. Elle fut accusee d'adultère; il y eut des informations. Ali fut assez indiscret pour se mêler dans cette affaire, & donna quelques preuves contre Aiésha: Maho met en eut suffisamment pour croire sa femme cou pable; mais il eut assez d'esprit pour dire qu'il n'en étoit rien: il fit mème quelque chose de plus, il le prouva par une révélation qui arriva exprès pour lever tous les doutes: elle est contenue fort au long dans le chapitre xxiv. de l'Alcoran, qui est intitulé la Lumière, à cause des éclaircissemens qu'elle don na dans une affaire aussi délicate.
2 [] * Le maître des deux témoignages désigne le Ca life, comme Chef de la religion Musulmane, qui consiste dans ces deux points fondamentaux: Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu: Mahomet est l'A pôtre de Dieu.
3 [] † Iman en Arabe signifie un Chef, un Fontife. C'est parmi les Mahométans ce qu'est un Evêque, ou un Curé parmi les Chrétiens. On donnoit aux Califes la qualité d'Imans, parce qu'ils étoient Chefs spirituels & temporels.
4* Il s'agissoit d'une accusation intentée contre Mogaïrah pour crime d'adultère. Ziad qui étoit alors Cadi, ou Juge, de l'endroit où le délit s'é toit commis, avoit trouvé moyen de sauver l'accu sé, & de faire condamner les témoins comme des calomniateurs.
5* Sommiah étoit une femme de rien dont Abou-Sofian, père de Moavias, avoit eu un fils nommé Ziad, que Moavias reconnut pour son frère, quoiqu'il fût illégitime. Ainsi le reptoche de bâtardise tomboit directement sur Ziad, plu tôt que sur Obéidallah qui n'étoit que petit fils de Sommiah: mais on rappelloit la honte de la naissance du père pour insulter le fils.
6* Mergianah étoit le nom de la mère d'Obéi dallah.
7* Mahomet, fils d'Ali, étoit nommé commu nément Ben Hanifiah, ou fils de Hanifiah, qui étoit une des femmes d'Ali. C'étoit pour le dis tinguer des autres enfans qu'Ali avoit eus de Fatime, fille du Prophéte.
8* Les Mahométans prétendent que ce puits est à la même place où étoit la source d'eau que l'Ange découvrit à Agar lorsqu'elle se retira dans le désert avec Ismaël son fils.
9* Macine, Auteur Arabe, rapporte que dans la quatre-vingt treiziéme année de l'Hégire, un des Généraux de Valid s'empara de l'Andalousie & du Royaume de Tolède, & apporta au Ca lise la Table de Salomon, fils de David, com posée d'un mêlange d'or & d'argent, avec trois bordures de perles.
10* C'étoient des crieurs publics qui étoient chargés d'appeller le peuple à la prière. Cela s'observe encore aujourd'hui parmi les Mahomé tans. Les tours, du haut desquelles on fait cet appel, se nomment, Minarets.

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